Routes du vertige (6). Vercors. Les Ecouges

Filet Video_685_b_OKDans son excellent Vercors. Safari-Patrimoine (1), Patrick Ollivier-Elliot, qui ne manque pas d’humour so british, écrit à propos de la route des Ecouges, à ses yeux une route « à peu près aussi vicieuse que les pires voies du Vercors central », qu’elle est « à hurler de peur ». Et du Vallon des Ecouges, dans lequel on pénètre après avoir franchi une marche d’escalier géante, dominée par les Rochers du Malade (sic !), qu’il n’y en a « pas de plus lugubre et inamical dans tout le Vercors ».

Précisons qu’il parle ici du site de la Chartreuse des Ecouges, que la route actuelle laisse à quelque distance. Ce site, en effet, du fait des importantes précipitations pluvieuses et neigeuses et d’une humidité permanente, a réussi à décourager les moines à la vocation la plus ferme : consacrée en 1139, la Chartreuse des Ecouges fut définitivement abandonnée en 1294, « aucun moine n’y résistant plus de trois ou quatre ans ». Propriétaire du site depuis 2003, le Conseil Général de l’Isère en a fait un espace naturel sensible où s’ébattent paraît-il soixante-dix espèces d’oiseaux, vingt-deux espèces de mammifères, et dix espèces de reptiles et poissons (2).

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Malgré d’importantes difficultés techniques (il s’agissait de « racheter » 800 m de dénivelé depuis la vallée de l’Isère, pour franchir la falaise au Pas de l’Echelle, par où la Drevenne dévale en de spectaculaires cascades), la nécessité stratégique de la construction de la route des Ecouges s’est imposée au XIXème siècle, à cause de la présence à Saint-Gervais, au bord de l’Isère, d’une fonderie de canons fortement consommatrice de charbon de bois. Jusqu’à vingt-cinq muletiers étaient alors employés à plein temps pour conduire les trains de mulets qui le descendaient de la forêt des Coulmes, où une vingtaine de « charbonniers » officiaient pour la seule fabrique de canons.

DSCN0774_300x185_filetDe la Fonderie Royale…
En 1669 en effet, Colbert, à peine nommé secrétaire d’état à la Marine de Louis XIV, avait entrepris de doter la France d’une puissante flotte de guerre, et d’y remplacer les canons en bronze par des canons en fonte, moins coûteux. Une aubaine pour la petite forge de Saint-Gervais, alors propriété de la marquise de Virieu, qui devint au siècle suivant, avec le minerai de fer venu d’Allevard, la troisième fonderie de canons de France. La technique utilisée consistait à couler des canons à noyau central, que l’on mettait ensuite au calibre voulu en enlevant le métal avec un alésoir. Cette méthode ancienne occasionnait un taux de rebut important, et fut l’une des causes de la fermeture de la fonderie au XIXème (avec le nouveau procédé mis au point par les ingénieurs du Roi, les canons étaient coulés pleins puis forés horizontalement).

Mis en sommeil à partir des années 1750, les hauts-fourneaux sont restaurés et reconstruits en 1805. Grace au charbon de bois de la forêt des Ecouges, l’usine, qui emploie 200 ouvriers, produit alors 30 canons et 1 500 quintaux d’acier par mois, acheminés via l’Isère et le Rhône vers le port de Toulon. Apprenant en 1807 que le transport de l’indispensable charbon de bois se faisait par les seuls sentiers du Pas de l’Echelle et de La Porte, lesquels laissaient tout juste le passage à une mule et étaient très dégradés, le ministre de la Marine s’en montra fort contrarié. Les pressions qu’il exerça sur le préfet de l’Isère conduisirent à des réfections partielles des sentiers, mais surtout à la présentation des premiers projets de ce qui allait devenir la « Route des Ecouges ».

Quant à la fonderie royale, qui continuait d’utiliser un procédé de fabrication vieux de plus d’un siècle, elle fut condamnée dès lors que, à partir de 1848, l’éclatement d’un certain nombre de pièces conduisit à déclarer inaptes au service les canons de Saint Gervais. 100 canons de 30 et 4 canons de 50 (pour le gouvernement espagnol) furent encore coulés en 1864, après quoi ce fut la fin de la fonderie royale (3).

Aujourd’hui agréablement restaurés, les bâtiments ont été rachetés en 1985 par l’entreprise Depagne, spécialisée dans les matériels de raccordement, de protection et de distribution électrique basse tension.

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… à la Route des Ecouges
Avec le temps, et malgré la fermeture de la fonderie, les habitants de la commune de Rencurel, sensibles à l’intérêt qu’il y avait à trouver un débouché à leurs produits vers Vinay, L’Albenc, Voiron et même Grenoble, s’imposèrent une contribution volontaire pour la construction d’une « vraie » route vers la vallée. Confié à l’entreprise Serratrice, le chantier fut achevé en 1883. (C’est à cette entreprise de Rencurel que l’on doit plusieurs des routes du vertige dans le Vercors, le tunnel du Col de Rousset, et même la voie ferrée qui, le long de la Méditerranée, conduit de Sète à Port-Vendres.)

Lorsqu’on emprunte la route des Ecouges depuis la vallée de l’Isère, on commence par circuler agréablement entre prés et vergers jusqu’à ce que, à la sortie d’un virage, « une muraille puissante se dresse et barre l’horizon. Une cascade jaillit. (…) Le regard se met bientôt à chercher le passage. (…) Cette rainure dans le rocher, presque au sommet de la muraille, serait-ce là ? Il faudra qu’un point mobile, une voiture, vienne le confirmer pour qu’on se décide à l’admettre, mais toujours sans comprendre comment on y parviendra. C’est un grand détour dans la forêt à côté qui le permettra, mais il faudra d’abord passer au pied de la cascade et de la muraille surplombante, comme pour bien y éprouver les forces menaçantes de la nature » (4).

La partie la plus délicate et la plus spectaculaire, celle dont on aperçoit d’en bas la « rainure » dans la falaise, fut doublée dans les années 60 par un tunnel taillé à même la roche, et fort étroit, puisque n’ayant à traiter qu’un seul sens de circulation (la voie montante). La voie descendante, quant à elle, continuait de se faire par la route historique.

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Le tunnel pour tous
En avril 2008, et du fait d’incessantes chutes de pierres sur ladite voie descendante, très exposée par endroits, celle-ci a été fermée à la circulation, et les usagers montants et descendants se croisent désormais dans un tunnel de 2,6 m de haut et guère plus de large, d’une longueur de 500 m, deux « garages » seulement y ayant été aménagés. Le tunnel, naturellement, n’est pas éclairé (et puis quoi encore ?) C’est pourquoi aux deux extrémités de la D 35 figure cet avertissement baroque : « Piétons et cyclistes, éclairage obligatoire », assorti d’une interdiction aux cavaliers probablement appréciée des chevaux.

Et de fait, depuis la fermeture de la seule partie vraiment vertigineuse (mais magnifique) de cette route, c’est la traversée du tunnel qui offre son lot de sensations. Il n’est que de lire sur l’Internet les témoignages des cyclistes (toujours en délicatesse avec les tunnels) et autres touristes : « L’entrée très étroite du tunnel des Ecouges, sans lumière, nous donne l’impression d’entrer dans un conte fantastique de Stephen King », écrit celui-ci. Pour ce motard, « le tunnel des Ecouges, c’est ambiance spéléo en moto ! » C’est assez bien vu, et c’est AMA ce que montre la vidéo qui vient. Et si dans cette vidéo la partie « tunnel » semble longue sur un écran, c’est volontaire, et fait pour faire partager la perception du temps qui est alors celle du motard !

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Lorsque la voie descendante a été fermée en 2008, des monticules de terre et des grilles métalliques ont été mis en place pour en interdire l’accès (la première des deux photos ci-dessus a été prise en août 2004). Mais celles-ci ont été rapidement mises à mal, on est en France, hein, et le passage rendu possible sans qu’on se donne trop de mal. On aperçoit parfois sur l’ancienne route la silhouette d’un promeneur qui n’attend plus rien de la vie, et parfois aussi, paraît-il, des cyclistes qui, plutôt que d’affronter le tunnel, préfèrent prendre le risque des chutes de pierres.

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Amis motards, soyez prudents dans le tunnel, mais que ce qui précède ne vous dissuade pas d’emprunter, depuis la D 1532 Grenoble ~ Valence à hauteur de Saint-Gervais, cette jolie route. Passé le fameux tunnel, la suite vous payera largement de vos éventuelles émotions. Le Col de Romeyère, entre la belle forêt des Coulmes et les falaises derrière lesquelles se trouve le pays d’Autrans, est, par un beau jour de printemps, une splendeur. Et à Rencurel, l’hôtel-restaurant Le Marronnier, bikers friendly et qui sert d’étape à des motards venus de toute l’Europe, vous tend sa jolie terrasse ombragée.

Routes du vertige, la série
1. Vercors. Les Gorges du Nant
2. Vercors. Combe Laval
3. Vercors. Les Grands Goulets
4. Chartreuse. Le Pas du Frou
5. Vercors. Les Gorges de la Bourne
6. Vercors. Les Ecouges
7. Verdon. La Route des Crêtes
8. Oisans. Villard-Notre-Dame
9. Oisans. La Route de la Confession
10. Oisans. La Route de la Roche
11. Oisans. La Route d’Oulles

> Autres articles et vidéos sur les routes du Vercors
Au-dessous du Vercors
Un singe en hiver
Les Hautes Solitudes
Les Coulmes. La forêt d’émeraude
Ma saison préférée
Col de Grimone

Col de Menée

HD 720p
Nouvelle version de la vidéo (4 juillet 2013) : fichier moins compressé, pour une meilleure qualité. Visionnement en plein écran non recommandé, néanmoins.


Notes
(1) Patrick Ollivier-Elliot, Vercors. Safari-Patrimoine, La Fontaine de Siloé, éditeur, 2010. Ecrivain et authentique amoureux du Vercors, Patrick Ollivier-Elliot l’a parcouru en tous sens avec sa vieille Land-Rover, et à pied, of course. Son livre est plein d’informations de nature géologique, historique et architecturale, et de surcroît illustré de jolis dessins à la plume. On notera que celui qu’il a réalisé de l’entrée nord du tunnel des Ecouges est ainsi légendé : « Est-ce l’entrée des Enfers ? »
(2) Sur l’indispensable Web TV du Vercors, un film récent (décembre 2013) retrace, avec de superbes images, la courte histoire de la Chartreuse des Ecouges – en lui concédant d’ailleurs un siècle supplémentaire d’existence.
(3) Le canon de la photo, sur la place du Port de Saint-Gervais, est là pour rappeler cette histoire. Sur la plaque placée devant le canon, on peut lire : « Ce canon fondu en 1843 à la fonderie nationale de Saint-Gervais a été envoyé à l’Ile Bourbon (ancien nom de l’Ile de la Réunion, NDLR) pour assurer sa défense. Le département de La Réunion en a fait présent à M. Vaudeville, préfet de l’Isère, qui l’a remis le 7 juillet 1973 à la commune de Saint-Gervais ». Merci à l’aimable propriétaire du café-restaurant « La Drevenne » (on ne peut mieux nommé), au Port de Saint-Gervais, pour les informations qu’elle m’a fournies sur la fonderie royale.
(4) Bruno Fouquet, inspecteur des sites auprès de la Délégation régionale à l’Architecture et à l’Environnement Rhône-Alpes (fusionnée en 1991 dans la Direction régionale de l’Environnement). A l’époque de la rédaction de ce texte, les voitures passaient encore par cette « rainure dans le rocher » (= la voie descendante). Citation recueillie dans le n° 3 des Cahiers Culturels du Parc du Vercors (« Un siècle de routes en Vercors »), 1983, largement utilisé ici.

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Un commentaire pour Routes du vertige (6). Vercors. Les Ecouges

  1. Olilu dit :

    Ça donne vraiment envie, tous ces films et toutes ces explications passionnantes, bravo pour ce blog ! Je devrais aller dormir 😉 mais je ne me lasse pas de vous lire !

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