Les Coulmes. La forêt d’émeraude

Filet Video_685_b_OKJ’aime bien les routes forestières (RF sur les cartes routières). Entre les aléas de l’aventure en tout-terrain et les routes empruntées par tout un chacun, c’est le compromis idéal pour l’amateur de paysages et de contrées sauvages. Lorsqu’elles sont accessibles, bien sûr : une barrière en marque en général les extrémités, qui, comme une porte, se doit d’être ouverte ou fermée.

Des routes pas comme les autres
Ma moto actuelle y est à son aise : bien suspendue parce que pensée pour les pistes himalayennes ; facile à relever en cas de glissade dans les gravillons, les cailloux de remblaiement généreusement répandus, ou sur les parties non revêtues abordées avec ingénuité ; pouvant faire sans générer d’angoisse un demi-tour dans un mouchoir de poche lorsqu’on se retrouve devant une barrière fermée, ou que la route s’arrête brusquement pour céder la place à un chargeoir ; enfin ne rechignant pas à se mouvoir à rien à l’heure. C’est souvent le cas par nécessité, ou par obligation : par exemple la route forestière des Croisettes, dans la forêt des Coulmes, empruntée sur toute sa longueur dans la vidéo ci-après, voit sa vitesse limitée à 30 km/h !

C’est qu’ici les rencontres sont aussi variées qu’imprévisibles : cela va du grand cerf s’entrainant au brame rituel au randonneur en train d’herboriser (l’herbe pousse aussi au milieu de la route), en passant par le touriste égaré qui l’occupe toute (la route) avec son Picasso. Et mieux vaut ne pas oublier le seul usager légitime des routes forestières, celui pour qui elles ont été tracées, le grumier.

Des arbres au charbon
Google_locLa forêt des Coulmes n’a pas grand chose à voir avec la forêt amazonienne, et la référence boormanienne donnée à cet article et à la vidéo n’est justifiée, quant à la couleur, que par quelques plans – contrejour et aberrations chromatiques de la GoPro aidant –, mais j’aime bien les assonances de ce titre. Avec ses 20 000 ha, cette forêt est l’une des plus vastes du Vercors, cette partie nord-ouest ayant toujours été la partie la plus boisée du massif (la fameuse et immense forêt de Lente ne fait « que » 3 150 ha). Le hêtre y domine, et cohabite avec épicéas, sapins, érables, sorbiers (qui enchantent l’automne et les photographes), chênes, frênes, pins noirs et tilleuls, ça n’est déjà pas rien. Ne pas oublier le buis, très caractéristique ici, et très présent sur les versants sud du Vercors en général.

La forêt des Coulmes n’est pas inconnue de ceux qui lisent régulièrement ce blog, merci à eux. C’est à sa présence et au travail des « hommes noirs », les charbonniers, que l’on doit l’installation à Saint-Gervais, au bord de l’Isère, d’une manufacture de canons au XVIIème siècle, et conséquemment la construction de la route des Ecouges. Achevée en 1883, cette route suppléait l’ancien chemin muletier du Pas de l’Echelle, par où était acheminé vers la vallée l’indispensable charbon de bois. On notera au passage et avec reconnaissance que ces charbonniers, souvent venus d’Italie du nord (Bergame et Haute Vénétie), qui vivaient dans la forêt dans des conditions difficiles et qui se tenaient (étaient tenus ?) à l’écart des communautés villageoises, ont légué au Vercors ce qui est aujourd’hui l’un de ses plus savoureux plats régionaux : les ravioles.

Le charbonnage s’est perpétué dans les Coulmes jusque dans les années 70. Ca et là dans la forêt on rencontre encore ces espaces plats, circulaires, avec de la terre encore noirâtre, qui sont les traces des « charbonnières », savants empilements de bûches de hêtre recouvertes de terre et de feuilles qui se consumaient pendant des jours. Au milieu du XXème siècle, les « marmites » en tôle des charbonniers ont remplacé les charbonnières traditionnelles. Elles sont aujourd’hui conservées et désignées comme vestiges de l’histoire de la forêt.

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Une île aérienne
« Ile aérienne » d’une altitude moyenne de 750 m, culminant à 1 475 m au Col du Mont Noir où passe l’une de nos routes forestières du jour, les Coulmes (du latin culmen, sommet, que l’on retrouve dans « culminant », justement) sont caractérisées par « des accès impossibles, et une absence quasi totale d’eau » (1). L’accès à cette zone triangulaire de 25 km et de 12 km de base se fait par des routes qui doivent s’affranchir de frontières en forme de parois rocheuses. Plusieurs de ces routes sont bien connues de nos services : outre celle des Ecouges, déjà citée, il s’agit de celles de Malleval par les Gorges du Nant, et des Gorges de la Bourne, d’où part la D 35 qui, en passant par Rencurel, conduit au Col de Romeyère. Point de départ de la vidéo et porte d’entrée de la forêt, le Col de Romeyère a été l’un des lieux de tournage en 2001 (à la toute proche ferme de Touron) du film de Christian Carion Une hirondelle a fait le printemps.

Reste la D 292, qui de Pont-en-Royans rejoint Presles en tutoyant les magnifiques falaises qui sont un des hauts-lieux de l’escalade : environ 300 voies, de toutes difficultés (ce sont ces falaises que l’on voit sur la 2ème photo ci-après). Comme les précédentes, cette route est « à hurler de peur », selon les termes toujours mesurés de Patrick Ollivier-Elliot (2). Pour lui, la route la plus « sympathique » vers les Coulmes reste la D 31 Saint-Pierre-de-Chérennes ~ Le Faz. Cette jolie route, en effet, ne créera nulle émotion chez les personnes sujettes au vertige, et dispense de beaux aperçus sur la vallée de l’Isère.

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C’est sans doute son côté d’île aérienne et son isolement qui ont donné à cette forêt un motif de célébrité dont elle aurait pu se passer : à 2 km à vol d’oiseau du hameau du Faz, au lieu-dit Le Trou de l’Enfer (!), se sont immolés par le feu, avec peut-être un peu d’aide pour certains, seize adeptes de l’Ordre du Temple Solaire, dont trois enfants, dans la nuit du 15 au 16 décembre 1995.

L’eau, c’est la vie
La forêt des Coulmes est paradoxalement l’une des plus humides des Alpes et un pays sans eau, toute celle du ciel disparaissant aussitôt dans un sol rongé par l’érosion karstique : quelques jours plus tard, la plus grande partie de l’eau tombée ici se retrouvera dans la rivière souterraine qui parcourt la belle Grotte de Choranche. Sa résurgence serait visible sur la photo, si la vie était mieux faite (mais bon, j’ai mis une flèche).

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Deux sources seulement sont à peu près permanentes et relativement généreuses : celle de la fontaine de Bury (cette source a été utilisée dès le XIIIème siècle par les Chartreux des Ecouges, et aussi un peu avant, entre – 80 000 et – 35 000, par des chasseurs paléolithiques qui y ont oublié, les étourdis, quelques silex taillés), et celle de Pétouze (celle-là même où l’on voit le motard de la vidéo faire une pause). Ici se fixa un hameau à la fin du XVIIème siècle, qui perdura jusqu’au début du XXème. Tout ce qui en restait, en dehors du beau bassin monolithique, fut « ratissé » par les Allemands en juillet 1944.

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C’est bien sûr, outre l’isolement par ses barrières naturelles, l’absence d’eau qui fit des Coulmes un quasi désert humain, les rares habitants ayant de tout temps dû capter celle des toitures pour l’envoyer dans des citernes dont les vestiges sont encore visibles, à proximité de ruines telles que ci-dessus, entretenues et fixées par la Communauté de communes.

Aujourd’hui, la population totale, installée dans les villages périphériques de Rencurel, Malleval et Presles (et moindrement dans les hameaux du Faz et du Charmeil, où la vidéo nous fait passer), « ne suffirait pas à remplir une rame de TGV ». Malgré, ou à cause de cela, cette partie du Vercors, sans doute la moins connue, est aussi l’une des plus attachantes.

Photos MA et Jihel

> Autres articles et vidéos sur les routes du Vercors (les « routes du vertige » sont référencées ici)
Au-dessous du Vercors
Un singe en hiver
Les Hautes Solitudes

Les Coulmes. La forêt d’émeraude
Ma saison préférée
Col de Grimone
Col de Menée

HD 720p
[Mise à jour du 1er juillet 2014]
Les plans avec beaucoup d’informations (typiquement feuillages filmés à contrejour et en mouvement) sont une épreuve difficile pour une petite caméra à exposition automatique, et pâtissent du type de compression actuellement utilisé par YouTube. C’était particulièrement le cas pour les passages en forêt qui m’ont suggéré le titre de l’article. C’est pourquoi cette vidéo, l’une de mes préférées (!), est désormais hébergée par Vimeo. Même s’il n’est pas encore aussi bon que j’aimerais, le résultat est bien meilleur.
Pour lire cette vidéo en HD et en plein écran, cliquer sur « Vimeo » au bas du lecteur, puis sur la commande  Cmd Plein Ecran_Vimeo_18


Notes
(1) Patrick Ollivier-Elliot, Vercors. Safari-Patrimoine, La Fontaine de Siloé éditeur, 2010. J’emprunte comme souvent l’essentiel de cette présentation à cet indispensable ouvrage.
(2) On a essayé de rendre justice à la magnifique D 292 dans la vidéo « Ma saison préférée ».

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