Les Hautes Solitudes

Filet Video_685_b_OKLa Réserve Naturelle des Hauts-Plateaux, créée en 1985 au coeur du Parc Naturel Régional du Vercors, est la plus grande de France (30 km de long et 8 km de large). Elle est riche parait-il d’une flore de 738 espèces, mais je n’ai pas vérifié. Plus de 80 espèces d’oiseaux, dont l’aigle royal, le vautour, le faucon pèlerin et le tétras-lyre, font leur nid ici. Et toutes sortes de mammifères s’y sentent en sécurité, tellement que les bouquetins et les chamois viennent carrément manger dans la main des randonneurs là où ils sont nombreux à s’arrêter pour pique-niquer, comme au Pas de la Ville. Si l’ours a depuis 1937 disparu du paysage (mais pas de la toponymie), le loup, venu du Mercantour via le massif de Belledonne, a traversé le Drac et s’y est tranquillement réinstallé, au grand dam des éleveurs.

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Sauvages et désolés
Les Hauts-Plateaux (aka « la Petite Laponie », à cause de la configuration végétale, et aussi parce que la température moyenne annuelle y est de 4° C), ce sont des prés-bois à perte de vue, dominés par la silhouette du Grand Veymont, « tel un éléphant couché sur le flanc », et d’où l’on aperçoit, plus au sud, celle du Mont Aiguille. Ce sont aussi d’immenses étendues pierreuses où seules quelques traces vaguement continues attestent une présence humaine. Rien n’est plus facile que de s’y perdre, quand il y a du brouillard bien sûr (et dans ce cas mieux vaut rester au refuge ou sous la tente, avec un bon livre, ou se refaire l’intégrale de Mad Men sur son iPad), mais pas seulement. On se perd vraiment ici, si l’on sort des sentiers battus, balisés plutôt. Car dans ce monde surtout minéral, ce qui tient lieu de sentier, ce sont souvent les seules marques rouges et blanches du GR, et aussi les cairns, obligeamment disposés là par les bergers – d’abord pour leur propre usage, il faut bien le dire.

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En veut-on des preuves ? « Sur les pas d’un ours, le fils du roi se perd, raconte Daniel Pennac. Une petite bergère le recueille – le sauve, donc, car perdu il était mort. Le lendemain, au réveil, le futur roi a donné à la bergère tout le paysage qui s’offrait à ses yeux, et cela devient le Bois du Roi ». Il y a aussi cette « dame de la ville », de nos jours cette fois, « disparue corps et âme et retrouvée l’année suivante, tombée des falaises à l’opposé de sa route ». Par temps de brouillard ou de neige, les locaux eux-mêmes s’y font prendre, comme ce paysan à qui il a fallu, en plein jour, six heures pour faire les huit cents mètres qui le séparaient de sa destination, « alors qu’il connaissait le paysage comme s’il l’avait fait » (1).

Plus beau, y a pas
Ces Hauts-Plateaux sont probablement l’endroit le plus beau que je connaisse, et j’ai eu le temps d’en connaitre un peu (de beaux endroits). Je suis venu ici à ski, à VTT, à pied ; avec des copains, avec mes enfants, avec mes frères. Tout seul aussi, beaucoup.

J’y ai bivouaqué, croulant sous le poids du sac monstrueux (je me souviens parfaitement que je sentais mes pieds s’enfoncer dans le sol quand je le prenais sur mon dos) contenant la tente et le couchage, de quoi manger et surtout boire : pour deux jours quatre litres minimum, plutôt cinq s’il fait chaud. Car il vaut mieux dire qu’il n’y a pas d’eau sur ces terres calcaires, où chaque goutte qui tombe disparait aussitôt dans les lapiaz. Les rares sources sont incertaines, en quantité comme en qualité, et ce n’est pas pour rien que jamais il n’y eut ici de présence humaine permanente (2). Pour l’estive, les bergers y amènent, se font amener plutôt, toute une saison de packs de Vittel et d’Evian. Un peu d’autres boissons aussi, voui.

Dès qu’on pénètre dans la Réserve, une liste d’interdictions se présente à vous, aussi longue qu’un jour de beau temps sans moto. C’est bien simple, on n’a le droit de rien faire, à part respirer et marcher (et en restant sur les sentiers, encore), mais les deux se font ici au superlatif. Les amendes encourues en cas d’infraction sont telles qu’elles ont de quoi faire réfléchir même ceux qui ont des économies cachées dans un paradis fiscal. Et l’on peut compter sur les gardes du Parc, à pied, à cheval et en voiture, munis de leurs jumelles de marine, pour faire respecter la réglementation.

Bon, je n’aime pas trop vivre dans un monde de plus en plus bardé d’interdictions, mais sur ce coup, chuis d’accord avec Serge. Parce que les Hauts-Plateaux du Vercors, il faut les préserver, et il faut les parcourir à pied ! À pied est la bonne vitesse pour se pénétrer de la beauté de ces espaces où les vents ne rencontrent nul obstacle, où la lumière change sans cesse et le temps en quelques minutes, et où l’on croit toujours apercevoir, à l’orée d’un bouquet de pins à crochets, quelque noble représentant de la vie sauvage.

Et la moto, dans tout ça ?
Parce que le bois est l’une des richesses principales du Vercors et qu’il faut le « vidanger » vers la vallée (ce que seuls les Martiens ignorent encore), et aussi parce qu’il faut bien aller approvisionner les refuges, quelques routes forestières existent sur les Hauts-Plateaux, en périphérie de la Réserve. Entre La-Chapelle-en-Vercors et Rousset, le village qui donne son nom au col bien connu des motards, il est possible de constituer une boucle avec ces routes, et ainsi d’aller avec sa moto (Yam R1 ou Ducati Panigale : oublier ; trail léger ou Royal Enfield Bullet recommandés) s’imprégner un moment, sans enfreindre la loi mais à ses risques et périls, de l’ambiance des Hauts-Plateaux. Comme en témoignent les soubresauts de la caméra dans la vidéo à venir, ces routes-là sont dans un sale état (elles ne figurent pas sur les cartes routières, il y faut la carte IGN au 1/25 000ème). Elles ne font guère plus de trois mètres de large, et il est toujours possible de s’y retrouver nez à nez avec un grumier en train de faire son métier, et de ce fait toujours prioritaire. Prioritaire aussi « à l’indienne », du fait de l’inégalité du rapport de forces…

Pour Patrick Ollivier-Elliott, qui malgré ses origines britanniques ne fait pas dans l’understatement, elles figurent parmi les « routes de l’impossible » du Vercors. « Plus ou moins ouvertes à la belle saison, elles ne peuvent être empruntées que par ceux qui : a) ont un fort esprit d’aventure ; b) ne conduisent pas un véhicule trop large ; c) n’ont pas le vertige. Si vous remplissez ces trois conditions, vous pouvez tenter le coup ». (3)

Quoique remplissant surtout la condition « b », j’ai tenté le coup. Et je ne suis pas sûr d’avoir bien fait : depuis, j’ai beaucoup de mal à redescendre.

> Autres articles et vidéos sur les routes du Vercors (les « routes du vertige » sont référencées ici)
Au-dessous du Vercors
Un singe en hiver
Les Hautes Solitudes
Les Coulmes. La forêt d’émeraude
Ma saison préférée
Col de Grimone

Col de Menée

HD 720p. Mise à jour du 4-07-13 : version légèrement remaniée, et moins compressée (pour une meilleure qualité).


Notes
(1) Daniel Pennac, Vercors d’en haut, Milan éditeur, 1996. C’est lui qui compare le Grand Veymont à « un éléphant couché sur le flanc ». Ce livre consacré à la Réserve Naturelle des Hauts-Plateaux est surtout constitué de (belles) photos.
(2) Pas de présence humaine permanente, mais une fréquentation qui remonte à la Préhistoire, comme l’attestent des pointes de flèches du néolithique retrouvées jusqu’au sommet du Grand Veymont ! Et au temps des voyages à pied, le plus court chemin pour aller de Die à Grenoble passait par les Hauts-Plateaux.
(3) Patrick Ollivier-Elliot, Vercors. Safari-Patrimoine, La Fontaine de Siloé éditeur, 2010.

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3 commentaires pour Les Hautes Solitudes

  1. caexpert38 dit :

    Belles images de cette « désertitude »… Ambiance réussie.

  2. Ded31 dit :

    Put’1 que c’est beau… Et que c’est bien filmé.
    Merci Jihel, et tant pire si ces paysages me font monter souvenirs et larmes au bord de l’œil. Ded du 31

  3. Commentaires identiques à ceux de Ded31, de très belles images dans un lieu magique que j’aimerais beaucoup visiter, encore merci !

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