Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 1 sur 5

Filet Recit_685Ce récit de mon dernier « grand » voyage à moto est d’une longueur inhabituelle, et pour tout dire, extravagante : plus de 27 000 mots, contre 5 000 pour un récit « standard ». Mais je plaide les circonstances atténuantes. Parce que j’arrive à un âge avancé (il avance un peu plus chaque année, j’ai remarqué), des voyages comme celui-ci, je ne devrais pas en faire encore beaucoup. Que sera, sera, comme chante Doris Day dans L’Homme qui en savait trop.

Je n’ai pas été avare de détails, qu’on trouvera souvent superflus, ou inutiles, ou sans intérêt, ou les trois ensemble. C’est que je vois bien que ce récit est, pour moi, une manière volontariste de faire revivre la mémoire d’un beau voyage (cela ressemble à ce qu’en médecine on appelle une anamnèse). Le résultat est ce texte plus ou moins interminable, que j’ai donc sérialisé. Après tout, Don Draper, Tony Soprano ou Dexter Morgan nous ont habitués à ce qu’une histoire soit découpée en morceaux (pas seulement l’histoire, pour ce qui est du dernier nommé), et même à y prendre goût. Pourquoi pas un récit de voyage ?

Il ne se trouvera pas vingt personnes pour lire tout ça ? C’est probable. Mais Proust écrivait pour deux cents. Toutes proportions gardées, vingt personnes, ça ne serait pas déshonorant. Puis le lecteur rebuté par la tâche aura toujours le loisir de parcourir les photos. Il y en a deux ou trois qui ne sont pas mal.

J’aggrave mon cas : il se trouve que je suis aussi revenu de Compostelle, et ce voyage-là, par le Camino Francés, ne fut pas moins intéressant ni riche en émotions que le voyage aller. Il y aura donc un Retour de Compostelle à 80 km/h. Un jour. Peut-être. Que sera, sera.

 Puce_nav_GMaps_12  Navigation dans la série à la fin de l’article

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Pourquoi ? C’est évidemment la question
que se posent les autres, même quand ils ne vous la posent pas.
Jean-Christophe Ruffin

« Il y a si longtemps que je ne suis allé à la synagogue, confia un jour Albert Einstein, que si j’y allais, Dieu ne me reconnaîtrait pas. S’il me reconnaissait, ce serait pire. » Je pourrais dire la même chose, en remplaçant « synagogue » par « église ». Manière de dire que je n’ai pas de religion, et les raisons qui m’ont fait entreprendre ce voyage ne sont pas à chercher de ce côté. Pourtant je m’interroge souvent, devant les chefs-d’oeuvre de l’art sacré, de tous les temps, de toutes les religions, de tous les continents, sur ce quelque chose qui les a inspirés. Est-ce seulement le « besoin » qu’a l’homme de croire en l’existence d’une entité qui le dépasse ?

En somme, si je ne crois pas, je crois à la croyance, comme disait Jean Rouch. Laquelle a produit les merveilles qui balisent le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, dans lesquelles j’inclus, pour faire bonne mesure, des paysages à tomber. Je connais un peu les unes et les autres, pour avoir parcouru en 1996, à VTT, le Chemin (le GR 65) entre Aumont-Aubrac et Conques. Pas la partie la plus vilaine.

Arrivé en 2007 à l’âge d’une retraite bien méritée, mais je ne connais personne qui dise le contraire, j’avais, comme tout le monde ou presque, décidé d’en faire un peu plus. A pied cette fois, et dès l’automne. Raté : cette année-là j’avais un livre à écrire, et j’ai aussi fait beaucoup de moto avec un copain parti à la retraite en même temps que moi – et dans un monde que l’on dit meilleur à la fin de l’hiver.

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« Chacun fait son Chemin comme il l’entend », disent benoîtement les pèlerins. Prenant la formule au pied de la lettre, en 2009, avec mon petit frère, j’avais préparé les étapes d’un voyage vers Compostelle… en moto, en partant du Puy et en suivant au plus près les étapes consacrées. A Roncevaux, où la photo a été prise, on a renoncé : il faisait très chaud, on n’avait pas tellement de temps que ça devant nous, et il restait un peu de borne à faire. Mais dans ma petite tête, j’avais dû me dire que ce serait peut-être, voire sans doute, pour une autre fois.

Il m’aura fallu pour cela quatre ans de plus et un élément déclencheur, la lecture de l’un des best-sellers de l’année (300 000 exemplaires vendus en six mois), Immortelle randonnée, de Jean-Christophe Rufin.

Ruffin_280cAcadémicien, ancien ambassadeur de France au Sénégal, médecin et pionnier de l’humanitaire, écrivain (Prix Goncourt 2001 pour Rouge Brésil), Jean-Christophe Rufin est aussi globe-trotter. Immortelle randonnée est le récit de son voyage à pied d’Hendaye à Saint-Jacques-de-Compostelle, entre la fin du printemps et celle de l’été 2011 (je déduis cette date du reste de son activité éditoriale, l’auteur ne l’indiquant ni dans son livre, ni dans aucune des interviews qu’il a données ensuite et que j’ai vues). Ce livre, non seulement je l’ai adoré, mais il m’a servi de viatique. 

Passé l’un des derniers chassés-croisés de l’été, j’ai donc chargé comme un baudet ma petite moto et mis le cap, via la Catalogne, sur le Camino del Nord. A quelques jours près, j’aurais pu être encouragé dans ma motivation par le film d’Emilio Estevez The Way (on voit le panneau de la photo ci-dessus dans la bande-annonce !), mais il n’est sorti en France que le 25 septembre. Et je n’avais plus besoin de ça.

 

21 août 2013. Etape 1 | Grenoble ~ Alès (245 km)

Google_iti3J’ai jamais failli partir, comme on dit ici. C’est qu’il m’a d’abord fallu régler certains problèmes relatifs à ma petite santé ; puis, ces détails réglés, différer de 24 h pour cause de météo catastrophe. Je n’en étais pas à 24 h près, au contraire : plus je partirais tard, moins il y aurait de monde sur les routes, et moins il ferait chaud, c’est du moins ce que je pensais. Puis 24 h encore parce que lors de l’inspection finale de la moto, la veille de mon départ, en en faisant une dernière fois le tour, j’ai découvert qu’à la manière des « vraies » anglaises de l’âge d’or, elle s’était mise à marquer son territoire ! Damned ! Bon, le carter moteur n’était pas fendu en deux, et l’huile semblait seulement « goutter » au niveau de la petite trappe ovale qui permet d’accéder à un filtre. J’avais beau intuiter que ça n’était pas grave, je ne partais pas pour faire un p’tit tour dans le Vercors, mais pour plus de 4 000 km… Me connaissant, je savais que l’affaire allait me prendre la tête, et pourrir mon voyage.

J’ai donc appelé le lendemain mon concessionnaire, et convenu avec lui que je lui amène la moto dans la journée. En trente secondes il a localisé la fuite, en un peu plus de temps mais pas beaucoup, il a vidangé l’huile et remplacé le joint spi fautif (celui de la petite trappe ovale). Détail qui a son importance, il était encore en congé pour une semaine, et était venu ouvrir son atelier spécialement pour moi ! Merci encore à Denis Gaget, le concessionnaire Royal Enfield de l’Isère. Le monde de la moto ancienne et « classique » recèle encore ce genre de professionnel dévoué et passionné, j’ai beaucoup de chance.

Route, me voilà !
C’est au matin du 21 août que j’ai quitté Grenoble, à 10 h 20, alors que je m’étais levé à 5 h 30 ! Bon, je n’avais pas de pression (j’avais un mois devant moi), et le chargement de la moto, que je décris ici, n’avait pas été suffisamment « répété ». Mais c’est égal : le temps que je mets à partir prend un tour inquiétant. J’en parlerais volontiers à mon psy, si j’en avais un.

Hormis le fait que la moto est (bien sûr) trop lourde, ce qui va m’aider à la mettre par terre lors des manœuvres, et qu’elle guidonne à 60 à l’heure, les conditions de roulage sont parfaites. Très peu de monde, météo idoine, poussière photogénique soulevée par les tracteurs  à l’ouvrage dans la Drôme des collines. Juste quelques agacements, du fait que tout ou presque est fermé, de ces petits commerces qui sont normalement les amis du motard.

Pique-nique au bord du Rhône as usual, café à La Voulte (pas mieux). Avec une pensée pour les amis qui m’accompagnaient alors, je prends très exactement l’itinéraire qui fut celui de notre voyage vers la Catalogne à l’automne dernier : vallée du Rhône par la 86, puis Alès par Barjac.

C’est un peu avant Barjac que j’inaugure ce qui sera l’un des rituels de ce voyage. Comme ceux du fantassin, mes pieds requièrent maintenant des soins attentifs. En milieu d’après-midi, ce sera donc inspection + aspersion de talc officinal, ce qui me rapproche d’emblée du Jacquet de base. « Les pieds du pèlerin, dit Rufin, sont un sujet dérisoire qui prend sur le Chemin des proportions considérables » (N.-B. : qu’elles soient on non imputées à leur auteur – généralement elles le sont – toutes les citations en italiques sont de Jean-Christophe Rufin). « Chaque étape est l’occasion de prodiguer des soins à ces extrémités dont on ne mesure pas l’importance dans  la vie quotidienne ». Non seulement on n’en mesure pas l’importance, mais elles sont même scandaleusement méprisées : cf. « un type bête comme ses pieds », « un logiciel programmé avec les pieds », etc. Plus par moi, désormais. Bon, tant que j’y suis j’ébauche une sieste, et comme je n’y arrive pas, j’écris des trucs dans mon carnet.

Petite journée
Ca n’est pas comme ça que je vais faire un temps vers l’Espagne, d’autant qu’une nouvelle fois, je suis infoutu de trouver le « raccourci » qui, quand on vient de Saint-Martin-d’Ardèche, permet d’éviter Barjac. Navigant à vue sur une jolie petite route avec personne dessus, je finis par me retrouver… à l’entrée d’un camp de naturistes ! Demi-tour, et va pour Barjac, donc, et les routes de campagnes qui conduisent à Saint-Ambroix et à sa toujours dense circulation. C’est dans la grande montée qui suit, où avec des motos plus puissantes je me faisais du bien en atomisant les voitures, que je décide d’arrêter là cette première journée. Ce sera dans un « Routiers » à pas cher, un peu avant Alès.

Ces quelque 245 km correspondent toutefois à ce qui sera la moyenne du voyage, et m’auront permis de repérer chez moi, après les pieds, un autre maillon désormais faible : les doigts de ma main gauche. Après avoir lu un jour sur un forum qu’un type vendait sa moto parce que son rhumato lui avait demandé de choisir entre elle et sa main gauche, justement, j’ai établi que, sur un parcours standard, j’actionnais l’embrayage environ 100 fois par heure. Soit 7 à 800 fois par jour. Il va falloir que ça tienne, là-bas dedans.

Aparrsa tout va bien. Le moteur emmené sur le couple ronronne avec une régularité parfaite, c’est juste que je n’ai jamais pu trancher entre le plaisir de rouler avec un vélo quand la moto est « à vide », et celui que procure l’incomparable sentiment de liberté, comme dit Elspeth Beard, que l’on éprouve en partant avec sa maison sur son dos. Pour le coup, va pour la liberté.

DSCN9905_358L’accueil à l’hôtel est excellent. Ambiance quasi familiale avec les habitués, et ce Belge installé dans le coin, le mentor du groupe, qui m’invite à prendre l’apéro et à partager le saucisson. Quand je lui demande platement : « Le plat pays ne vous manque pas trop ? », il répond : « Le pays, non, c’est les gens ». L’explication de texte suivra : Français peu accueillants et « froids », etc. pour cet air connu. Il ne va pas jusqu’à dire que la France serait un beau pays si l’on n’y rencontrait pas autant de Français, mais…

Pas de photo aujourd’hui. Tout juste, pour aérer le texte, l’injonction ci-dessus, trouvée dans les commodités (il faudrait les recenser un jour), qui m’a fait y retourner avec mon APN. Métaphore hardie, syntaxe inventive.

 

22 août 2013. Etape 2 | Alès ~ Lézignan-Corbières (239 km)

Google_iti3Mon téléphone me réveille à 7 h, pour p’tit déj’ à 8 h et départ vers 9 h 20. Là encore, on fait plus rapide, mais : a) le temps est ce dont je manque le moins, et b) bien qu’ayant essayé de penser le truc (en mettant par exemple dans un sac tout ce qui concerne le camping, sac que je n’ai pas à ouvrir quand je suis à l’hôtel, donc), les opérations d’emballage/chargement sur la moto sont toujours trop longues.

La traversée d’Alès, qu’il n’est pas facile d’éviter, je n’ai toujours pas réussi à la « rationaliser ». Mais je sais par où je veux passer quand je vais à Anduze, généralement l’étape suivante : une fois franchi le Gardon, repérer l’église d’où part la D 50, qui par Saint-Jean-du-Pin, rejoint Anduze, autoproclamée « porte des Cévennes » comme deux ou trois autres villes et villages de la région.

Moitié en suivant Centre-Ville, moitié Montpellier, et moitié au feeling (quoi ?), je fulmine contre les omniprésents ralentisseurs, et m’étonne moi-même, une fois de plus, de trouver ma route, qui m’emmène agréablement à Anduze, où c’est jour de marché. J’y croise un bataillon de GS qui arrivent par la route de Florac, pratiquement que des modèles 2013, doit y avoir des affaires à faire avec les derniers modèles « à air ». Traversée à rien à l’heure, puis Saint-Hippolyte-du-Fort et Pompignan, où il est bien temps de prendre un café.

Pause-café et premier aléa
Je vois bien le café, sympathique et boboïsant, avec ses grandes tables dans la rue où les bancs favorisent la convivialité, je suppose que c’est l’idée. La pause est d’ailleurs agréable, mais elle se prolonge un peu, parce que le camion qui livre s’est garé devant, et invite à grands gestes explicites les véhicules qui se pointent à aller (se faire) voir ailleurs, des fois que les rues y seraient plus larges. Bah, c’est pas grave, on est dans le Sud, et j’ai l’impression que les gens, ici, ont le temps. Comme moi.

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Après Pompignan, parce que je confonds « Notre-Dame » et « Saint-Martin » de Londres, alors que je connais bien les deux, un superbe détour dans la garrigue m’offre un premier sujet de méditation. Le paysage ici est tellement beau, avec un côté tellement « espagnol » dans son aridité, que je fais un moment dans l’à-quoi-bonisme : ne m’apprêté-je pas à faire 2 000 km (si j’y parviens !) pour voir la même chose que ce que je viens de trouver à moins de 300 km de chez moi, en moins beau si ça se trouve ? Bon, en retrouvant la route prévue qui me conduit à Aniane, j’oublierai l’épisode, pour me recentrer sur la météo.

« Orages samedi », m’a dit hier l’hôtelier. Samedi, j’espère bien avoir passé les Pyrénées, mais en attendant, ici, le temps change. Remontées d’air maritime ou résidus des orages venus d’Espagne ? Déjà, manger, on verra tout ça après. La terrasse du restau est bondée, et dire que mon arrivée passe inaperçue serait excessif. Le type de la table d’à côté, qui a eu une Commando, m’interroge longuement sur la moto, où je vais, toussa. Moins longuement quand même que celui qui s’est levé et a traversé toute la terrasse pour venir s’accroupir près de moi, et me parler… de son voyage en Inde et des balades superbes qu’il y a faites en Bullet. Lui a troqué le look bobo contre le look baba, et ramené, en plus de ses souvenirs, la tenue indienne des années 70, quand on fantasmait sur Auroville et Sri Aurobindo, Pune et Shree Rajneesh le sex guru. Rafraîchissant.

Routes à moto
Ensuite, et suivant toujours l’itinéraire de l’Automnale en Catalogne 2012, avec quelques degrés en plus mais la chaleur de l’amitié en moins, c’est la belle route entre Clermont l’Hérault et Bédarieux où ma moyenne va considérablement remonter, même si, quand (dé)passent les kékés du coin qui viennent ici user du slider, j’ai l’impression d’être à l’arrêt.

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C’est au bord d’une petite route qui ne peut que conduire à une ferme isolée que je me livre pour la seconde fois à une pause pieds du fantassin + mini sieste + plus aussi bricolage pour assurer mes arrières, sur des routes comme cette D 908 où je me traîne gravement la teub’. A cet effet, j’ai pris avec moi assez de tissu orange pour recouvrir la moitié d’un court de tennis, dans lequel je découpe de quoi envelopper celui de mes sacs qui est le plus en arrière. C’est très seyant, et seul Stevie Wonder aurait une excuse pour ne pas me voir. En fait, dès que je me mettrai à fréquenter les petites routes, je reviendrai à quelque chose de plus… discret (en particulier sur les photos), et cet équipement-ci, je le réserverai aux moments où, en Espagne, je serai un peu obligé de prendre l’autoroute.

Au niveau de Lamalou-les-Bains (ce nom !) je quitte notre itinéraire de l’automne dernier pour prendre ce qui, à l’époque, était une option… qu’on avait eu raison d’oublier, vu qu’on allait bien au sud de Perpignan. Cette petite route qui, à travers une tripotée de jolis villages, suit la vallée de l’Orb jusqu’à Cessenon (sur Orb, justement), n’est pas, elle, de celles qui font remonter une moyenne ! Je sors la GoPro pour les photos qui suivent  tout en me demandant si je vais pas aussi sortir la tenue de pluie, gouverner c’est prévoir. En fait, comme la plupart du temps pendant ce voyage, non seulement la pluie m’épargnera, mais je déplacerai le beau temps avec moi, j’y reviens.

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Moto du soir, désespoir
Il faut croire qu’il y a pour ça des endroits prédestinés. A l’approche du Canal du Midi, vers un lieu-dit que je suis censé connaître nommé La Croisée (c’est un grand carrefour), je m’égare une nième fois, il faudrait que j’étudie ça de près. M’étant aperçu que je me trouve pas très loin de chez un copain Bulletiste, et par ailleurs commençant à m’inquiéter de n’avoir vu aucun hébergement possible depuis un bon moment, je sors mon téléphone et appelle ledit copain, qui m’avait gentiment reproché de ne pas être passé chez lui il y a deux ans, quand je roulais vers le Cirque de Gavarnie. Quand je finis par l’avoir, dès ses premiers mots je me souviens qu’il n’habite maintenant plus dans le coin ! On échange quand même des propos aimables, après quoi je repars vers chépaoù. Il est genre 7 h du soir, il y a très peu de monde dans les rues de ce village au bord du Canal du Midi, maintenant baigné d’une jolie lumière, et la chambre d’hôtes devant laquelle j’ai hésité un moment doit coûter ce que je prévois en hébergement pour les deux semaines à venir.

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Fatigue aidant, c’est un moment de découragement. C’est l’heure et la situation où ils déboulent, ces moments-là. Comme je ne vais pas monter ma tente dans le fossé, je me dirige vers la ville la plus proche, au risque d’échouer dans un Formule 1 de rocade. Cap donc vers Lézignan-Corbières, qu’habituellement j’essaie plutôt de contourner. Dans la circulation devenue bien dense, je dépasse puis reviens vers ce « Routiers » qui m’a fait de l’œil en passant, le deuxième en deux jours.

Encore un patron sympa (il ressemble à John C. Reilly). Il m’enverra mettre ma moto dans le bel emplacement, avec des canisses pour le soleil, qu’il a aménagé pour sa voiture. J’y graisserai ma chaîne avec moult journaux dessous pour ne pas lui laisser un sale souvenir.

Sur l’immense parking je compte une trentaine de semi-remorques. Pour l’heure, devant un groupe de chauffeurs pendus à leur portable qu’ils alimentent en toutes sortes de langues, je défais mon barda, que je monte au premier étage. La chambre, on voit bien qu’elle est destinée à des gens qui cherchent avant tout un lit où dormir, non pour y faire une grasse matinée crapuleuse, mais ça me va.

En faisant mes trois voyages, je me rends compte que je boitille de plus en plus. Les soins apportés aux pieds du fantassin n’ont pas amélioré les choses. Mais n’ont sûrement pas fait de mal non plus. Dans la chambre, après m’être redonné une apparence humaine et jeté un coup d’œil sur la météo à la télé, je me trouve un étonnamment bon moral, malgré le boitillage, et malgré ce que je viens de voir (orages à venir dans le coin, normal avec cette chaleur limite suffocante). Et bien vu le Routier : dans la chambre, il y a la clim’.

 

23 août 2013. Etape 3 | Lézignan-Corbières ~
Col de la Perche (163 km)

Google_iti3Je suis parti de chez moi sur un approximatif 1 850 km pour Grenoble ~ Saint-Jacques, suggéré par GoogleMaps sans que je me souvienne si j’avais coché l’option « Eviter les autoroutes » (c’est malin !). Ce sera, en fait, 2 087. A l’hôtel, j’invente une version spécial voyage de mon ordinateur de bord, sur laquelle je rajoute, bien visible, l’échéance du prochain plein, les kilomètres parcourus depuis le départ (cela m’encourage), et enfin la moyenne par jour. Alors que rien n’était décidé, j’ai soudain envie de rentrer en Espagne par Bourg-Madame, et de revenir, si Saint Jacques le veut bien, par Ainsa.

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Ma lenteur à partir le matin me terrifie toujours. Alors que je n’ai qu’un sac à (re)faire, p’tit déj’ à 8 h, départ à 10 h. Une hypothèse, docteur ? Bon, ce matin, j’ai une excuse : je suis allé sur le parking faire une photo de ma moto devant un gros semi. Je passe du temps à la placer devant le camion sous son meilleur profil, avant de réaliser que le chauffeur, la chauffeuse plutôt, est à l’intérieur et m’observe avec intérêt. Une chauffeuse qui n’a pas vraiment un look de camionneur, du reste. Je tente une approche pleine de finesse, genre « En fait, vous z-avez pas vraiment un look de camionneur, j’veux dire ». Ca ne la fait pas rire, mais produit un « Je pars dans trois minutes » qui me remet les idées en place (et moi à la mienne). A l’heure dite, le gros bahut démarre. La jeune femme m’adressera quand même un petit salut amical.

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Pressé maintenant de quitter là, comme on dit en Afrique, je laisse sans regrets la nationale et prends vers le sud à travers les vignes. C’est beau. Eoliennes partout, vieux ponts à dos d’âne de facture romaine pour le moins, petits villages où la vie semble s’écouler tout doucement. Signalisation approximative, aussi, qui me fera, après deux demi-tours, mettre environ 1/2 heure pour faire… 10 km à vol d’oiseau ! Il faut dire que je m’arrête aussi pour des photos, dont cette école d’où l’on s’attend, n’était la saison, à voir sortir des élèves en blouses grises sous la houlette d’un hussard noir de la République.

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Corbières. Nous mettons tout dans le vin
Je retrouve avec plaisir ce qui est pour moi « la » grande route des Corbières, Lézignan ~ Estagel via Tuchan, toujours un régal en moto. La chaleur excessive n’annonce rien de bon pour ce soir, mais à ce moment je n’ai aucune idée d’où je serai ce soir. Passer en Espagne aujourd’hui serait une bonne idée, les orages, finalement, étant annoncés de ce côté-ci de la frontière pour demain seulement.

Panneau « Corbières. Nous mettons tout dans le vin ». La vigne dans cette région n’est pas pour rien dans ces paysages magnifiques (et plus que ça à l’automne). Mais cette culture du vin n’a pas que de bons côtés, et on peut supposer que parmi les gens qu’on croise, un certain nombre s’y adonnent bien au delà des 0,5 g réglementaires.

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A ces routes (agréablement) connues, j’ajoute après Tuchan une petite variation, qui me fera revoir le château de Queribus (visité lorsque j’avais « fait » le Sentier Cathare en VTT en 91 ; il n’aura droit cette fois qu’à une photo médiocre), et surplomber le village de Cucugnan. Alphonse Daudet, tout de même ici un peu loin de son moulin, en a immortalisé le curé qui, pour ramener ses ouailles dans le droit chemin, leur raconta un voyage imaginaire au Paradis, au Purgatoire, puis en Enfer, seul endroit où il a retrouvé les anciens Cucugnanais. A part ça quelle belle région, et quelles jolies routes à moto ! Tout de même, j’ai envie maintenant de changer d’air et, si je peux, de pays, avant ce soir.

Fatigue française ?
Depuis un moment il fait faim, et nulle part je ne trouve à me restaurer, où à acheter de quoi. C’est incompréhensible. On n’est pas en hiver je crois, et pas encore dans la terrible intersaison où les professionnels du tourisme, un peu partout, se reposent de la saison d’été et/ou reprennent pas des forces pour celle d’hiver, et donc sont aux abonnés absents pour le motard en déroute. Alors bien sûr, la grande terrasse du seul restaurant ouvert, à Saint-Paul-de-Fenouillet où j’arrive vers 14 h, est bondée. Blindée de monde, comme on dit aujourd’hui.

Je suis tellement fatigué que je me gare quand même au milieu d’une demi-douzaine de motos, et m’avance vers la réception en espérant une alerte à la bombe qui laisserait le restaurant pour moi tout seul. Aussi rouge qu’échevelée, l’unique serveuse galope entre terrasse et cuisine. Quand elle passe devant moi, son regard hagard est pour moi l’assurance que si je m’arrête ici, je n’en repartirai pas avant deux heures de temps, en ayant mal mangé de surcroît. J’oublie.

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Revenu à la moto, je me rééquipe dans la chaleur écrasante, et profite de l’arrêt pour aller faire le plein d’essence, après Axat je vais prendre de petites routes. A l’Intermarché une jeune femme vient vers moi, et me glisse presque de force dans la main un billet de 20 euros pour que je lui permette de mettre de l’essence dans son break hors d’âge, chargé à toc d’enfants et de toutes sortes de matériaux improbables. Elle a beau être française, je ne comprends rien à ce qu’elle me raconte à propos de sa carte bleue, et, pressé de repartir (au soleil, je meurs dans ma veste soi-disant respirante), je prends ses euros et remets la mienne, de carte bleue, dans le bastringue. Bien sûr, il s’agit de blanchiment d’argent de la drogue, mais sur ce coup ça m’est égal, je me soucie plutôt de savoir où je vais enfin manger.

J’enfourne cinq bonbons au miel (tout ce que j’ai pour m’alimenter), et file vers Axat en me disant que là au moins… Quelques kilomètres après Saint-Paul, dans un village adorable mais écrasé de chaleur, j’avise un petit hôtel-restaurant à ma façon. Quelques personnes en terrasse, cool, il est pas fermé, je préfère ça à un grand truc bondé à Axat. Mais en me dirigeant vers le bar, j’ai un mauvais pressentiment, on dirait que ces gens sont juste là pour boire des canons. Au bar, le patron, cheveux dans le dos et anneau à l’oreille, qui discute à voix basse avec un pote tatoué qui empêche le comptoir de tomber (ça semble plutôt être l’inverse), me regarde arriver, l’œil glauque.

« Je peux manger quelque chose ?, je demande poliment.
— Ah, bin, on fait pas à manger aujourd’hui, me répond cheveux-dans-le-dos.
— Mais, c’est pas un restaurant ici ? feins-je de m’étonner, en montrant la façade où c’est écrit en lettres d’un mètre de haut.
— Bah, si. Mais aujourd’hui le restaurant il est fermé, si vous voulez. »

Je veux pas du tout. En plus j’ai l’impression qu’il m’aurait dit la même chose si j’étais passé la veille, ou le lendemain. Fermé, un vendredi ? le 23 août ? La fête nationale ou celle du travail ou le 11 novembre ou Noël tombent maintenant le 23 août, et on m’aurait rien dit ? Cette… nonchalance à juste faire le métier qu’on prétend exercer, comment dire l’irritation qu’elle suscite en moi, sans avoir l’air de me situer extrèmement à droite de Marine Le Pen ? Récemment, dans une grande émission du matin sur France Culture, l’économiste Jean Pisani-Ferry, peu suspect d’être réactionnaire, concédait au chroniqueur l’idée d’une « fatigue » européenne, un mélange de lassitude et d’épuisement, avec la tentation « du repli sur nos jolis paysages, nos splendides cathédrales et nos vieilles recettes ». Je ne crois pas au déclinisme, mais cette fatigue-là, il y a des jours où je la ressens très fort dans notre beau pays. Et soit dit en passant, je ne l’ai pas perçue en Espagne (je n’y ai passé que dix jours il est vrai, c’est un peu peu pour en tirer des conclusions). Peut-être parce que la crise y sévit plus durement ?

Pour l’heure je suis si accablé que, sans même consommer, je repars vers Axat, le moral en berne et l’hypoglycémie en embuscade. Axat est un village de 640 habitants, dans la touristique vallée de l’Aude, au carrefour de deux routes importantes. Je n’ai pas douté un instant que l’un au moins de ces 640 habitants se ferait une joie de prendre mon argent contre de quoi manger. Mais dans la rue principale d’Axat où coule joliment l’Aude, comme dans une séquence cauchemardesque de mauvais film, je passe au ralenti devant les trois restaurants, tous fermés. Et quand, sur le parking central, j’aperçois enfin âme qui vive, à qui je compte demander quelle épidémie frappe la ville, l’âme en question et le corps qui la contient disparaissent dans une voiture qui démarre à toute vitesse.

Le pire n’est pas toujours sûr
Pas glop, d’autant que je viens de m’engager sur la route de Mont-Louis/Font-Romeu (à 57 km !), que je sais, pour l’avoir déjà pratiquée, qu’on n’y trouve pas de village important, et que de surcroît je viens de me souvenir que cette route est pas tellement terrible que ça.

Je m’arrête à l’ombre (la chaleur, même à l’ombre, est à peine supportable) pour essayer de retrouver un peu de zénitude, après tout je suis mieux ici qu’en train de respirer du gaz sarin en Syrie, c’est l’actualité du moment. J’avale encore quatre bonbons au miel, et ce qui reste d’eau chaude dans ma gourde. Peu après être reparti, la situation en moins de cinq minutes va se renverser : d’abord, sur un parking, un type lève un pouce admiratif sur ma moto et mon équipage. J’ai l’habitude, mais en la circonstance, ça me fait plaisir. Et puis deux kilomètres plus loin, alléluia ! Un « snack de saison » aménagé autour d’une caravane. Des tables, des gens sous des parasols mais pas trop, et surtout une hôtesse adorable qui, peut-être parce que mon épuisement doit être visible vu qu’on approche les 3 h de l’après-midi, va me faire une délectable omelette aux morilles (« Je les ai ramassées moi-même ! ») et une salade composée géante, le tout accompagné d’une monstrueuse assiette de frites.

Et voilà comment la longue galère qui s’annonçait jusqu’à Mont-Louis, le ventre vide et les idées en vrac, s’est transformée en une pause agréable et que je fais durer, alors que les nuages d’orage s’amoncellent vers… l’Espagne, c’est à dire où je vais.

On a beau se dire, comme l’Avare de Molière, qu’on mange pour vivre et qu’on ne vit pas pour manger, qu’est-ce que ça fait du bien de manger quand on a faim ! Et cette hôtesse attentionnée, dont on sent qu’elle aime faire ce qu’elle fait, et presque un peu ceux qu’elle accueille, m’aura remis le moral à sa place (c’est à dire tout là-haut). Quand on fait commerce de nourrir ou héberger ceux qui sont sur la route, c’est bien simple, être comme elle, ça devrait être obligatoire !

L’orage attendu
C’est tout ragaillardi que je reprends la D 118, devenue subitement bien jolie, qui remonte le long de l’Aude vers le Col de la Quillanne. Quelques motos, on s’échange de petits signes. Surtout, j’expérimente une nième fois ce superpouvoir que j’ai, qui fait que quand je me dirige vers un horizon noir foncé, mon itinéraire comprend toujours les virages qui vont bien et me détournent vers une trouée de ciel bleu, qui s’ouvre devant moi comme la Mer Rouge devant les Hébreux en fuite.

J’expérimente aussi le confort de la Bullet, si si, sur cette route défoncée, bien en travaux comme dans mon souvenir (je crois que cette route est toujours en travaux). Défoncée au point que, pendant les derniers kilomètres avant le Col, le goudron disparaît pour laisser la place à l’état qui précède la pose de l’enrobé. Sur ce sol empierré recouvert d’une fine couche de graviers, et alors que les premières gouttes commencent à tomber, la Bullet chargée à toc est juste… royale !

Au Col, un peu dépité, j’ai pu vérifier les limites de mon superpouvoir. Alors que de gros nuages d’encre me foncent dessus et que les voitures, en face, arrivent codes allumés et essuie-glaces à la vitesse maximum, je n’ai que le temps de m’équiper avant qu’il ne se mette à pleuvoir sur moi comme une vache espagnole.

Vent, tonnerre, éclairs, déluge. A quoi s’ajoute l’habituelle et désespérante punition du binoclard casqué : le choix entre, sur les lunettes, la peste de la buée visière fermée et le choléra de la pluie visière entrouverte. Je ne tarde pas à trouver l’exercice assez moyen, d’autant que la circulation est devenue dense tout d’un coup, et que deux ou trois blaireaux me collent au train sans oser doubler (1). Il fait si sombre qu’on croirait la journée finie, il est pourtant à peine 18 h. Je n’ai fait que 163 km depuis ce matin, et mon moral recommence à jouer au yoyo. Dans ces conditions, le premier hôtel sera le bon.

Le Catalan
Judicieusement situé au bord de la nationale, au Col de la Perche (je crois alors être à Mont-Louis), l’hôtel s’appelle Le Catalan, et en matière d’emblèmes kitsch de la culture dont il porte le nom, il a tout ce qui, selon ses propriétaires, doit plaire au touriste. C’est bien le dernier de mes soucis. Je suis accueilli gentiment, il y a un garage, je peux y laisser le plus gros de mes sacs (celui qui contient les affaires de camping, c’est autant de moins à trimballer sous les trombes d’eau), et je monte le reste dans ma chambrette.

Après avoir mis à sécher mes affaires un peu partout, et après les ablutions réglementaires, je serai absorbé un moment par cette étrange pensée : pour maintenir une régularité dans la parution des articles sur mon blog, il paraît que c’est bien, j’en ai rédigé quatre d’avance, dont j’ai programmé la publication as usual. Ils paraîtront, donc, en mon absence. Et voilà l’affaire : si demain un semi-remorque me donne le baiser de la mort, personne n’en saura rien, et mes articles continueront d’être publiés, vivant sans moi leur vie autonome. Ca me fait un peu drôle. On dit que les cheveux et les ongles continuent de pousser après la mort, et le rapprochement s’impose à moi, tout d’un coup. Un moment, je pense même à faire de cette idée morbide… un billet pour mon blog, justement, quand je rentrerai (car je ne doute pas, au fond, que je rentrerai sain et sauf). Le billet s’appellerait : « Les ongles des morts ». Brrr. Drôles de pensées, is’nt it ?

Dans la chambre, j’ai monté le quotidien local, que je parcours autant que je peux en voyage (même quand je n’en comprends pas la langue). J’y découvre avec intérêt ce qui s’est passé à Saillagouse, le prochain village vers l’Espagne, à 9 km, j’y ai fait étape lors d’un autre voyage. La veille à 18 h, soit l’heure à laquelle je suis arrivé à l’hôtel aujourd’hui, la foudre est tombée sur un autobus, l’a traversé, et est allée frapper une voiture qui venait en face. Quelques blessés légers, à ceci près que dans le bus, tout ce qui était électrique était hors d’usage, portes incluses : ce sont les pompiers qui ont dû exfiltrer les passagers ! Si je n’avais pas retardé mon départ de 24 h pour cause de… météo exécrable à Grenoble, la foudre serait-elle tombée sur moi ?

Moleskine4

Mémoire au travail
Du fait divers je recopie quelques lignes dans le carnet Moleskine où je note données objectives et « petits faits vrais » glanés en cours de route. Sans doute suis-je marqué par ces propos de l’un des premiers grands écrivains-voyageurs (et grenoblois éphèmère), Jean-Jacques Rousseau : « La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j’ai perdu la mémoire, c’est de n’avoir pas fait de journaux de mes voyages ».

Jean-Christophe Rufin, mon modèle par ailleurs, dit quant à lui n’avoir pris aucune note pendant le sien. Il est même « agacé de voir certains pèlerins, aux étapes, distraire de précieux instants de contemplation pour griffonner sur des carnets. » Et il ajoute, rejoignant en cela la « mémoire involontaire » chère à Proust, qui privilégie « ces souvenirs qui ne vous laissent pas le choix », « il me semble que le passé doit être laissé à la discrétion d’un organe capricieux et fascinant qui lui est spécialement dédié et que l’on nomme la mémoire. Elle trie, rejette ou préserve selon l’importance dont elle affecte les événements ».

Dont acte, et Rufin prouve par l’exemple qu’on peut écrire un beau livre ainsi. Sans doute ne fais-je pas (plus) assez confiance à ma mémoire pour me passer de mon précieux carnet. Pourtant, au moment de mettre au net ce récit, j’en écrirai des pages entières sans m’y référer, un souvenir en appelant un autre, et il n’y manquera pas grand chose d’important. Il faut dire que, bien que ce ne soit guère le cas pour ce jour-là, je bénéficie de l’aide précieuse de photos consciencieusement horodatées – la première précaution à prendre avant de partir en voyage étant de s’assurer que ses appareils photo et caméras sont bien à l’heure, et à la bonne date.

Credential3Comme les coups de tampon sur la credencial du pèlerin, mes photos authentifiaient mon passage tout au long du Chemin (la credencial est le carnet dans lequel le pèlerin fait apposer chaque jour un tampon, dans les églises, les refuges, les bars ou les Offices de Tourisme, tout au long du Chemin. C’est ce document qui permet l’accès dans les hébergements dédiés, et in fine la délivrance de la compostela ou « certificat de pèlerinage », rédigé en latin, cela va sans dire). En même temps, je le savais, ces photos viendraient au secours de ma mémoire. C’est pourquoi elles sont vite devenues précieuses. Je vérifiais souvent le bon fonctionnement de mes appareils, et le soir à l’hôtel ou au camping, mon premier geste était pour recharger mes quatre batteries.

Les cartes étalées sur le lit, je rétrospecte ces trois premières journées, et constate que je me traîne vraiment comme une grosse larve. L’an dernier avec B. et A., en faisant un détour par de toutes petites routes dans les Cévennes et une pause chez un copain, on était allés en deux jours au sud de Perpignan, à une encablure de la frontière (en roulant pas mal de nuit il est vrai). Cette année, au bout de trois jours, je n’en suis pas plus près ! A cette allure, peut-être bien qu’un mois ne suffira pas à mon voyage.

Mon moral va et vient. A table, ma qualité de végétarien me donne droit à une nouvelle omelette avec plein d’œufs dedans. La troisième en trois soirs, sans compter celle de ce midi. J’ai un peu la gerbe, des œufs à tous les repas, j’ai beau aimer ça, ça va pas le faire. Une demi-douzaine de clients sont attablés. Des touristes. Ici, on semble considérer que le touriste aime regarder les infos de TF1 en mangeant (ça va bien avec la déco kitchissime). Par politesse, je dresse une oreille pour les titres du Journal, et la moitié de l’autre aux traitements. Tout est accablant !

Transparent_2x14px[à suivre…]

 

Grenoble ~ Compostelle à 80 km/h, la série
1 sur 5. Etapes 1, 2, 3
Transparent_2x14px1. Grenoble ~ Alès
Transparent_2x14px2. Alès ~ Lézignan-Corbières
Transparent_2x14px3. Lézignan-Corbières ~ Col de la Perche

2 sur 5. Etapes 4 et 5
Transparent_2x14px4. Col de la Perche ~ Barbastro
Transparent_2x14px5. Barbastro ~ Sangüesa

3 sur 5. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Sangüesa ~ Oña
Transparent_2x14px7. Oña ~ Poo de Cabrales

4 sur 5. Etapes 8 et 9. 1
Transparent_2x14px8. Poo de Cabrales ~ Barrage de Salime
Transparent_2x14px9. 1. Barrage de  Salime ~ Camping Ancoradoiro (1ère partie)

5 sur 5. Etapes 9. 2 et 10
Transparent_2x14px
9. 2. Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (2ème partie)
Transparent_2x14px10. Camping Ancoradoiro ~ Cap Finisterre

 

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Note
(1) J’apprendrai plus tard que, parmi ces « blaireaux », il y avait… deux futurs membres du forum Royal Enfield, qui m’ont alors suivi pendant un kilomètre, par empathie je suppose. Il va sans dire que ce terme désagréable ne s’applique pas à eux… 🙂

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8 commentaires pour Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 1 sur 5

  1. Captain Bertie dit :

    Enfin ! Il fallait au moins un vendredi 13 pour que débute ce récit tant attendu. Il est à la hauteur de notre impatience. Et c’est la date du vendredi 10 janvier – ou plutôt du samedi suivant – que nous allons maintenant redouter.

    • jihel48 dit :

      Merci Captain pour ce (généreux) commentaire. Ce premier texte est lourd de tous ses attendus, ses références, ses conventions explicitées, etc. C’est aussi le plus long et celui qui comporte le moins d’illustrations.
      Je suis heureux que tu aies survécu à sa lecture.
      Mais bon, ce qui est fait n’est plus à faire. Le prochain, et les suivants, devraient être plus fluides. Je l’espère, du moins.

      Amitiés.

  2. franck dit :

    Salut jihel, toujours autant de plaisir à te lire !!! merci pour tout ces mots mis bout à bout !!! amitiés

  3. Daniel78 dit :

    Un second survivant !
    Et heureux de l’être pour pouvoir lire la(les) suite(s) de ce récit. J’attends d’ailleurs avec un intérêt tout particulier la partie espagnole de l’aventure.

    Intéressante ta réflexion sur les récits de voyage (ma lecture préférée), et la mémoire du voyageur.
    Un étude scientifique récente montre que l’on se souvient moins des détails d’un voyage ou d’une visite, lorsque l’on prend beaucoup de photos. Contemplation, observation, et éventuellement petit carnet de moleskine semblent être les meilleures armes de la mémoire.

    Amitiés.

    • jihel48 dit :

      Merci Daniel pour ce commentaire.

      Les voyageurs, leur mémoire, et leur APN… Beau sujet, qui fut défriché, entre autres, par Susan Sontag, dans Sur la photographie (« Manière de certifier le vécu, prendre des photos est aussi une manière (…) de le convertir en image, en ‘souvenir’. Le voyage devient une stratégie dont le but est d’accumuler des photographies », etc.). La plupart des voyageurs (des touristes… dont je suis) semblent en effet tout à la fois se servir de photos pour ramener une trace de leur passage (dans un site remarquable ou une ville mythique), qui vaut comme preuve, et en même temps leur confier la mémoire de leur « exploit », manière de ne pas encombrer la leur. C’est peut-être pour cela qu' »on se souvient moins des détails d’un voyage ou d’une visite, lorsque l’on prend beaucoup de photos », comme tu le dis.

      Quant au « petit carnet de moleskine », après que l’entreprise familiale de Tours ait fermé ses portes en 1986, il est aujourd’hui fabriqué par un petit éditeur milanais qui le présente comme « l’indispensable complément aux nouvelles technologies portables ». C’est bien vu. Et c’est toujours bien de l’avoir dans la poche de sa veste. Je suis sûr qu’il a encore de beaux jours devant lui. 🙂

      Cordialement.

  4. Matmata dit :

    Salut Ô grand voyageur …

    Je dis « Ô » parce que tes récits me font penser à une remarquable émission de France Ô (TNT). Elle est animée par Laurent Bignola et il s’agit des « Aventuriers d’Explô ».
    Tous les dimanches à 17H15, c’est un dépaysement garanti avec ce journaliste qui nous invite à découvrir des périples de ces aventuriers qui un ont décidé de partir, seul, en couple ou en famille.

    La dernière émission avec 3 épisodes et de nombreux replay (voir le site) relate les aventures de Aldo Fusco qui a parcouru sur sa vieille moto XT500, la Bolivie, les Philippines ou encore l’Australie. Grâce à un système unique de prises de vue et de son, il filme en appuyant sur un bouton installé sur son guidon, pour une immersion totale sur la Transamazonienne, la Route 66 ou encore la Transsibérienne … (Commentaire de la chaîne).

    Bon OK, c’est différent du périple de Saint Jacques de Compostelle … mais c’est la philosophie du voyage qui m’intéresse plus que l’exploit particulier … et pour tout dire, les tiens (de voyages) sont plus à ma portée !… ça me va donc très bien et c’est avec impatience que moi aussi, j’attends les prochaines épisodes.

    Bonnes fêtes et un amical bonjour aux autres lecteurs de ton Blog.

    Philippe

    • jihel48 dit :

      Merci Philippe,

      Et bien d’accord toi sur l’émission, et en particulier sur la série « Les routes dangereuses », sur une idée de, et avec, Aldo Fusco (de la joyeuse et talentueuse équipe de MotoMagazine). Bon, le dernier épisode a été sauvagement déprogrammé par France Ô pour cause de Championnat d’Europe de natation, mais consolation, on a eu des tas de médailles grâce à Jérémy Stravius.

      Je suis tellement d’accord toi que je m’étais moi-même fait le supporter de la série sur un forum que tu connais bien…

      Cordialement.

  5. Arno dit :

    Excellent mais il serait temps de voir le sujet de la religion sous un autre jour que le « besoin », le « quelque chose » et « l’entité » si tu commences à te faire vieux monsieur Jihel. Le miracle va-t-il se produire sur la route de Compostelle ? Je le saurai en lisant la suite…

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