Routes du vertige (5). Vercors. Les Gorges de la Bourne

Filet Video_685_b_OKLa RD 531, qui relie Villard-de-Lans, dans le Vercors, à Pont-en-Royans, est une route sous contraintes, très encaissée et fréquemment touchée par des chutes de pierres. En hiver, elle impose le salage tous les jours à cause de l’eau qui ruisselle (avec la pollution afférente de la Bourne, un affluent de l’Isère pourtant considéré comme l’une des premières rivières à truites de France), sans compter les stalactites de glace, qui doivent régulièrement être… tirées au fusil (!) pour éviter leur chute sur un véhicule.

Google_locIntérêt stratégique et… touristique
Depuis le milieu du XIXème siècle, l’intérêt stratégique de cette route Villard-de-Lans ~ Pont-en-Royans (la Grande Voie nº 2), longeant au plus près les Gorges de la Bourne, est évident. Elle est le pendant de la Grande Voie n° 10, Die ~ Pont-en-Royans par les Grands Goulets, et le « Y » dessiné par ces deux voies, connectées au Pont de la Goule Noire, constitue l’ossature principale des routes du Vercors (1).

Villard_370Il s’agit de donner un débouché vers le Royans aux produits du riche canton de Villard-de-Lans (2) : denrées agricoles (au XIXème siècle, les céréales produites dans les vallées du Vercors dépassaient de sept à huit fois les besoins de leurs habitants), fourrages et surtout, comme un peu partout dans le massif, bois. Cette direction vers le Royans est privilégiée par rapport à celle de Grenoble, qui bénéficie de produits similaires en provenance des autres massifs qui l’entourent.

Jusqu’alors, pour « vidanger » le bois vers la vallée, les habitants des Quatre Montagnes (= les communes d’Autrans, Méaudre, Lans-en-Vercors et Villard-de-Lans) transportaient non sans mal les grumes (3) jusqu’au bord de la falaise avec ces chariots à grandes roues nommés triqueballes, et les jetaient carrément dans le vide, par un couloir aménagé au Pas de la Clé, à l’extrémité nord du massif. Elles étaient récupérées 800 mètres plus bas à Montaud, pour être « flottées » dans l’Isère jusqu’au Rhône (cf. également Combe Laval). La route des Gorges permit une évacuation bien plus confortable des grumes – et moins risquée pour les promeneurs s’aventurant sous les falaises du Pas de la Clé…

Pont GN_1872_320Les défenseurs au XIXème siècle du percement de la Grande Voie n° 2 avaient aussi bien vu son intérêt pour le développement touristique du Plateau. Ainsi ce propriétaire d’un château à Saint-Julien-en-Vercors, arguant de ce que grâce à elle, le Vercors « serait bientôt le but des pérégrinations des peintres de paysages et de touristes ; car la Savoie, la Suisse et l’Ecosse n’ont pas de sites plus grandioses et plus pittoresques que ceux qu’offrent à l’oeil étonné les Gorges de Valchevrière, de Choranche, ou de Pont-en-Royans » (4).

Fragile environnement
S’ils n’ont pas eu le caractère d’exceptionnelle difficulté de ceux qui ont permis le franchissement des Grands Goulets, les travaux pour la construction de la route ont dû s’affronter à des passages très difficiles et dangereux, notamment dans le secteur du Pont de la Goule Noire, que l’on voit ici. C’est le « décintrement » de ce pont qui en marqua l’achèvement et l’ouverture au public, le 26 novembre 1872 (5).

Indice de la « fragilité » toujours d’actualité de cette partie des Gorges, entre les ponts de Valchevrière et de la Goule Noire on trouve aujourd’hui en l’espace d’un kilomètre et demi un concentré de toutes les techniques de sécurisation des parois présentées dans l’article sur le Pas du Frou. Sur l’ensemble des Gorges et toutes proportions gardées, il y a autant de métal vissé dans la paroi qu’il y en a dans la mâchoire d’un octogénaire amateur de confiseries et en mesure de se payer des implants dentaires.

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Un travail de Romains
C’est avec des méthodes proches de celles utilisées pour les voies ferrées que fut conçue puis tracée la route des Gorges de la Bourne, note Jean Doulcier : « Avec la même hardiesse, mais sans triomphalisme. [Ici] c’est le respect des forces de la nature et la crainte des puissants effets de l’érosion qui ont inspiré son tracé, lequel se blottit dans les reliefs et anfractuosités sans rien détruire de la morphologie de l’endroit ». La route des Gorges de la Bourne (comme les autres routes du vertige dans le Vercors) est « une de ces oeuvres humaines qui parait n’avoir exigé aucune compétence particulière, parce qu’évidemment il fallait faire ainsi », dit encore Jean Doulcier, pour souligner combien son tracé s’impose avec une sorte d’évidence, et évoquant les Romains qui « sans doute » auraient fait de même. Ceux qui ont utilisé « avec sagesse les possibilités de leur temps, dans le respect d’un site qui est de tous les temps, ont réalisé une oeuvre accomplie, parfaite au sens étymologique, et compris qu’on ne domine la nature qu’en la respectant » (6).

Quatorze ans de travaux !
Les accidents de 2004 et 2007 sont venus interroger la « perfection » de l’oeuvre en question, et ont poussé les pouvoirs publics à entreprendre de grands travaux de sécurisation des routes du Vercors. Après un état des lieux minutieux et un diagnostic d’itinéraire réalisé en juin 2004 pour la partie Les Jarrands ~ Pont de la Goule Noire (la partie haute des Gorges), les analyses ont montré que, plus encore que le confortement des falaises surplombant la route, c’est celui du tablier la supportant qui exigeait des travaux en urgence : 14 ans et 15 millions d’euros de travaux programmés ! Objectif final : « atteindre un niveau de risque moyen sur l’itinéraire » (document CoTITA, c’est moi qui souligne cet objectif rassurant) (7).

Ces travaux imposent des fermetures de la route (complètes, même aux vélos), alternées cinq mois par an, et une déviation très jolie, mais très, comment dire, touristique, par Valchevrière et la forêt d’Herbouilly. En venant de Villard-de-Lans et jusqu’à la zone nordique, c’est à dire sur la plus grande partie du parcours, même en moto il est le plus souvent impossible de doubler. En voiture on prend son mal en patience derrière le véhicule qui précède, autocars inclus et parfois camions de chantiers, quelle que soit leur allure.

DSCN9788_370cEn 2013, le principe des fermetures en journée, pour la partie Les Jarrands ~ Pont de la Goule Noire, continue d’irriter (euphémisme…) ceux qui empruntent régulièrement cette route : quand elle est fermée, si l’on veut éviter l’interminable déviation d’Herbouilly, pour se rendre à Valence ou à Romans depuis Villard-de-Lans il faut compter environ cinquante kilomètres supplémentaires en contournant le massif par Grenoble et la vallée de l’Isère.

Ces usagers-là renverraient bien les ouvriers en charge au travail de nuit, avec ouverture de la route le jour (c’est l’inverse qui est pratiqué). Mais compte tenu des dangers qui guettent ceux qui travaillent dans ces gorges, chutes de pierres et éboulements rocheux étant bien plus nombreux que ne le pense le grand public, il est impossible de nuit d’y travailler en sécurité. Comme le dit l’un de ces ouvriers sur un forum où Drômois et habitants du Plateau de Villard-de-Lans se lâchent, « nos yeux et donc la luminosité sont nos seules armes pour échapper au danger ». Sur l’excellente Web TV du Vercors, déjà célébrée ici, on peut voir ce travail détaillé dans ce film réalisé pour CAN Travaux Spéciaux, l’entreprise en charge (le film est un peu à sa gloire, mais c’est la loi du genre. Puis ces gars-là le valent bien…).

Sur ce type de forum, « cordistes » (partisans des travaux de confortement de falaises par des spécialistes encordés) et « tunnelistes » (comme leur nom l’indique) s’affrontent à propos de cette route essentielle. Les seconds, pour qui le tunnel est LA solution et qui pensent que les cordistes posent des pansements sur un jambe de bois, mettent en avant la réussite de celui des Grands Goulets, et en font l’exemple à suivre pour les Gorges de la Bourne ; les premiers craignent que les touristes (parmi lesquels de nombreux motards, dont la présence est généralement souhaitée) ne délaissent, s’il faut les parcourir dans un tunnel, les belles routes qui sont l’un des attraits touristiques du Vercors.

Prudence obligée
Il est vrai qu’en moto, ces routes procurent un plaisir sans cesse renouvelé, pour autant qu’on oublie d’y faire « péter un chrono », et qu’on se souvienne qu’en plus d’un endroit, le croisement avec un poids lourd ou un autocar (eux-mêmes a priori prudents, et usant généreusement de l’avertisseur) peut mettre le motard en position délicate : quand on est déjà contre la paroi, impossible de se serrer davantage ! Pour bien profiter de ces routes, toujours anticiper, donc, et toujours garder une marge de sécurité confortable, pas de salut en dehors de ça.

La car

Pour changer de point de vue, le film Grumiers : les Rois du Macadam, diffusé sur la Web TV du Vercors, offre des Gorges de la Bourne la vision la plus spectaculaire qui soit : celle que l’on a au volant d’un de ces camions dont on dirait que les tunnels et autres passages dans la roche ont été dessinés tout autour et au plus près de leurs cabines et de leurs énormes chargements. (Au plus près, c’est rien de le dire, comme ici !)

Bien sûr, après ces images saisissantes et les plans magnifiques filmés au téléobjectif par Guy Meauxsoone, mon film à moi, qui veut juste montrer, du point de vue d’un motard, quelques beaux aperçus des Gorges dans leur continuité, parait bien riquiqui. Mais celui-là, c’est moi qui l’ait fait, avec ma p’tite moto, ma p’tite caméra et mes p’tits doigts musclés ! 🙂

Pour l’occasion, je voulais le compléter avec des images plus « fraîches » (mes images datent de juillet 2012, en plus j’y ai trouvé deux bugs). Mais :
— depuis la nuit des temps, il n’a pas fait beau ici, et ça va durer au moins aussi longtemps. Les images ne seraient donc pas raccord, car il faisait un temps superbe le jour où j’ai filmé ;
— de toutes façons, en ce moment et jusqu’au 14 juin, la route des Gorges de la Bourne est fermée pour travaux…

> Mise à jour du 12-06-15. Les Gorges de la Bourne seraient à nouveau ouvertes à la circulation 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à compter de ce 12 juin après-midi. Une nouvelle séquence de travaux est prévue à l’automne 2015, mais, selon cet hôtelier rencontré ce jour, ce devrait être la dernière. A confirmer, bien sûr, sur les sites spécialisés, comme celui-ci.

Routes du vertige, la série
1. Vercors. Les Gorges du Nant
2. Vercors. Combe Laval
3. Vercors. Les Grands Goulets
4. Chartreuse. Le Pas du Frou
5. Vercors. Les Gorges de la Bourne
6. Vercors. Les Ecouges
7. Verdon. La Route des Crêtes
8. Oisans. Villard-Notre-Dame
9. Oisans. La Route de la Confession
10. Oisans. La Route de la Roche
11. Oisans. La Route d’Oulles

> Autres articles et vidéos sur les routes du Vercors
Au-dessous du Vercors
Un singe en hiver
Les Hautes Solitudes
Les Coulmes. La forêt d’émeraude
Ma saison préférée
Col de Grimone

Col de Menée

HD 720p 
[Pour des raisons indépendantes de ma volonté, cette vidéo pourrait être bloquée en Allemagne.]


Notes
(1) La Grande Voie n° 10 (Die ~ Pont-en-Royans par les Grands Goulets) fut connectée au Pont de la Goule Noire par le chemin vicinal n° 6 bis, aujourd’hui la D 103, via Saint-Julien puis Saint-Martin-en-Vercors et Les Barraques. La construction et l’achèvement de cette liaison éclipsa pour un temps la construction de la route des Gorges de la Bourne proprement dite, ou plutôt de son prolongement entre La-Balme-de-Rencurel (3 km en aval du Pont de la Goule Noire) et Pont-en-Royans. La décision de construction de la première partie de la route des Gorges (Villard-de-Lans ~ La-Balme-de-Rencurel) avait été prise dès 1844, grâce au volontarisme des élus de la commune de Rencurel. Mais à terme, il était entendu que « partant du Villard et arrivé au lieu-dit La Balme [de Rencurel], deux embranchements se formeraient : l’un pour La Chapelle [en Vercors] et l’autre pour le Pont-en-Royans ». Source : Cahiers Culturels du Parc du Vercors, n° 3 (« Un siècle de routes en Vercors »), 1983. La route D 255, qui relie La-Balme-de-Rencurel à la D 103 existe toujours, fort pentue et sinueuse.
(2) Illustration 1 : Villard-de-Lans à la fin du XIXème siècle. Source : Cahiers Culturels du Parc du Vercors, o. c.
(3) Les grumes sont les arbres abattus, avec leur écorce, et simplement débarrassés de leurs branches. Les grumiers dont il est question à la fin de l’article sont des semi-remorques de trente à cinquante tonnes pouvant atteindre vingt mètres de long, aménagés pour le transport des grumes. Sur YouTube, la chaîne Extreme Ineamm est spécialisée dans les vidéos des « bûcherons de l’extrême » que sont leurs conducteurs. Spectaculaire !
(4) Cité in Cahiers Culturels du Parc du Vercors, o. c.
(5) Illustration 2 : le Pont de la Goule Noire en 1872. Source : Cahiers Culturels du Parc du Vercors, o. c. Ce pont a été détruit en 1944 par la Résistance pour retarder les mouvements des Allemands.
(6) Jean Doulcier, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, in Cahiers Culturels du Parc du Vercors, o. c.
(7) Les CoTITA (Conférences Techniques Interdépartementales des Transports et de l’Aménagement) sont un dispositif mis en place par l’Etat et les Départements dans le cadre de la loi sur la décentralisation de 2004, laquelle confie une partie du réseau routier de l’Etat aux Conseils Généraux.

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2 commentaires pour Routes du vertige (5). Vercors. Les Gorges de la Bourne

  1. Blanchet dit :

    Un gros merci pour l’émotion que j’ai pu ressentir lors de la projection de vos belles vidéos, qui plus est en moto!
    Je garde de beaux souvenirs de mes parents aujourd’hui disparus, de leurs sourires, de leur impressionnante rencontre avec le vide sur cette route magnifique, dorénavant fermée à ce que j’ai pu lire, depuis 2004.
    Une route de vacances en été dans le Vercors avec la R 16…
    Merci…
    Paul

    • jihel48 dit :

      Bonjour Paul, et merci pour ce commentaire.

      Celui-ci porte sur les Gorges de la Bourne, qui sont occasionnellement fermées (trop souvent au goût de ses utilisateurs réguliers), pour cause de travaux de protection et de renforcement des parois.

      C’est la route des Grands Goulets qui a été fermée, sans doute définitivement, en 2004.

      Cordialement.

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