La Route du Temps

Pour détourner à leur profit le flux des touristes et tenter de les retenir en leur donnant du grain à moudre, pour les inciter à ne pas rouler idiots, en somme, les collectivités locales et certaines associations rivalisent d’ingéniosité pour répertorier, définir, labelliser et baliser toutes sortes de routes à thèmes.

Routes à thèmes
À tout seigneur, tout honneur : les routes dédiées au(x) vin(s) sont les plus nombreuses, dans ce pays qui en a fait l’un de ses emblèmes, avec la gastronomie, la Tour Eiffel, et un certain « art de vivre ». On en compte naturellement dans toutes les régions viticoles, et cela fait déjà beaucoup. Parfois elles se spécialisent, comme la Route de la Clairette de Die, dans le… Diois, ou ajoutent un petit plus distinctif et bienvenu, comme la Route des Fruits et des Vins, qui suit la vallée de la Durance entre Sisteron et Serre-Ponçon. On peut l’enchaîner agréablement, celle-ci, avec la Route des Villages Perchés, toute proche.

Autres routes qui valent un détour : en Auvergne, la belle Route des Fromages ; en Savoie les Chemins du Baroque, qu’on peut emprunter même si l’on n’a pas un trail (c’est un itinéraire routier, en fait, qui revisite les chefs d’oeuvre d’artistes français et piémontais des XVIIème et XVIIIème siècles) ; la Route de la Bête (du Gévaudan) entre Lozère et Haute-Loire ; toutes sortes de Routes des Lacs et presque autant de Routes des Crêtes ; ces routes qui désignent d’emblée leur projet « géographique », comme la Route entre Lot et Truyère, en Aveyron, ou la TransAubrac, qui depuis Laguiole rejoint le Lot, justement, à Saint-Geniez-d’Olt, etc.

Certaines de ces routes à thème font les yeux doux aux motards, qui le leur rendent bien. C’est le cas, évidemment, de la Route des Grandes Alpes (comme son nom l’indique) et de la Route Napoléon, qui a le bon goût de passer par chez moi.

À cette liste non exhaustive on n’oubliera pas d’ajouter, bien sûr, toutes sortes de Routes du Vertige… 

La Route du Temps
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, la belle Route du Temps (plus prosaïquement la D 3) s’élance au nord-est de Sisteron en direction du Col de Font Belle, avant de redescendre vers la vallée de l’Asse et la Route Napoléon (RN 85), près de Digne.

La première des deux photos ci-dessus a été prise à son début. La seconde est l’exact contrechamp de la première : on y aperçoit (avec de bons yeux et l’aide de la flèche) la citadelle de Sisteron, et à l’arrière-plan la Montagne de Lure, dont les lecteurs de ce blog n’ignorent rien.

Maintenant qu’on est dessus, de quoi la Route du Temps est-elle le nom ? L’amateur de cadrans solaires, assortis de ces phrases qui, telles les vanités si prisées au XVIIème siècle, vous plombent le moral pour la journée, pensera sans doute que cette route s’appelle ainsi parce qu’elle en réunit de beaux échantillons (1). Cet amateur aura tort. Mais une Route des Cadrans Solaires existe bel et bien, dans le département voisin des Hautes-Alpes.

Tant qu’on est dans les vanités, on pourrait ajouter que toute vie peut être ramenée à un fragment d’une métaphorique route du temps, mais on va laisser les métaphores aux poètes. La Route du Temps d’aujourd’hui justifie son nom pour trois raisons, par ordre d’importance croissante. AMHA.

   1. 

En partant de Sisteron, la D 3 vous plongera en une demi-douzaine de virages littéralement hors du temps, c’est à dire dans des paysages qui étaient sans doute les mêmes il y a deux ou trois siècles. Paysages de montagne sèche typiques de la Haute-Provence, auxquels ne manque même pas le troupeau de moutons gardé par un Patou faussement somnolent (le Patou, lui, est d’importation récente).

Après le Défilé de la Pierre écrite (voir plus loin), la route débouche sur un étrange plateau suspendu entouré de falaises. À peu près en son centre, le village de Saint-Geniez est l’occasion d’une pause rafraîchissante, et plus si affinités. Sur la place le restaurant Le Dromon, du nom du sommet voisin, est aussi un gîte d’étape (se renseigner à l’avance sur l’ouverture et les disponibilités, au 04 92 61 02 02).

Cela indisposera certains et en réjouira d’autres : il semble que ce village, à la veille du premier tour des récentes élections présidentielles, avait déjà fait son choix, en se dispensant d’afficher la bobine de dix candidats sur onze !

Passé Saint-Geniez et du fait de l’érosion, le paysage se fait sauvage et désolé. La D 3 surplombe le hameau de Chabert et sa chapelle minuscule, et se fait même aérienne au passage du Malpas, un nom dont on se méfiera de l’origine !

   2. 

La Route du Temps se glisse dans le Défilé de la Pierre écrite, où l’on trouve une belle inscription romaine du Vème siècle, gravée à même la falaise calcaire, et remarquablement conservée.

Malgré la présence de nombreux touristes, cet endroit peut donner à entendre au voyageur imaginatif « le piétinement sourd des légions en marche », spécialement si ce voyageur s’intéresse à la présence de l’histoire dans la géographie (2).

La Pierre écrite de la Route du Temps rappelle le passage ici, au Vème siècle après J.-C. donc, de C.-P. Dardanus, ex-Préfet des Gaules. Il aurait lui même « fourni un chemin viable » à ses troupes en aménageant l’entaille pratiquée dans la montagne par le Riou de Jabron. Ce Dardanus est surtout connu pour avoir défendu, non sans brutalité, l’empereur contre les barbares qui envahissaient alors la Gaule et prétendaient au pouvoir impérial. 

Peut-être lassé des combats et converti au christianisme, il aurait ensuite envisagé de créer, sur l’étonnant plateau suspendu dont on a parlé et sur lequel ouvre le défilé, une « Cité de Dieu » (Theopolis), dans ces lieux éloignés de toute voie de communication. La localisation précise de cette cité demeure inconnue, mais il s’agissait vraisemblablement d’une petite communauté religieuse créée dans l’isolement et le calme de ces montagnes.

Dardanus aurait entretenu une correspondance avec Saint Augustin, dont l’oeuvre De Civita Dei, 413, lui aurait inspiré sa Théopolis, qui en est la traduction en grec. On notera qu’il est plaisant d’associer Saint Augustin à notre route du jour, car il fut le premier à s’interroger philosophiquement sur la notion de temps : « Quand on ne me demande pas ce que c’est, je le sais ; mais quand on me le demande et que je tente de l’expliquer, je ne sais plus » (3). Un peu comme, dans la France de juin 2017, la différence entre le Centre gauche et le Centre droit, on va dire.

   3. 

C’est l’explication mise en avant aujourd’hui, et « officielle » : la Route du Temps tire son nom de ce qu’elle traverse le Géoparc de Haute-Provence, créé en 2000 et labellisé par l’Unesco. Cette région est célèbre pour ses formations géologiques de plusieurs centaines de millions d’années que l’on dit uniques au monde, et qui affleurent à la surface en dévoilant de nombreux fossiles. À 1,5 km au nord de Digne, une dalle où l’on peut observer environ 1 500 ammonites datant de 200 millions d’années a été mise à jour au début du XXème siècle, lors de travaux de voirie.

Le Géoparc a aussi pour particularité d’accueillir plus de 130 oeuvres commandées à des artistes contemporains, et inspirées par la pierre et l’architecture traditionnelle de la Haute-Provence. L’une d’entre elles est inratable, majestueuse « sentinelle » (c’est le nom donné à cette sorte de cairn par son auteur, l’artiste Andy Goldsworthy) située dans une épingle à cheveux à gauche en redescendant du Col de Font Belle.

La Route du Temps à moto
Cette D 3 est une belle route typique des Alpes du Sud : virages à profusion, forêts de conifères et, surtout sur le versant sud, paysages sauvages et ravinés. Le Col de Font Belle ne s’appelle pas comme ça pour rien : c’est l’endroit idéal pour une pause pique-nique, ou une pause thé si vous y arrivez plus tard dans l’après-midi. Ne pas manquer également d’en faire une autre (de pause) au col à peine marqué de l’Hysope, au sortir de la forêt : une plate-forme métallique s’avançant sur le ravin vous permettra de tester la fonction « Panorama » de votre APN avec les paysages lumineux du pays dignois. Entre la mi-juin et la mi-juillet, vous devriez pouvoir vérifier, depuis cette vue surplombante, si la préfecture des Alpes-de-Haute-Provence mérite bien son nom de « capitale de la lavande ».

Dans la descente sur Thoard, on pourra s’interroger sur l’étonnante distraction de celui qui, en charge de la réalisation de ce panneau indicateur flambant neuf, a oublié le « s » de « Temps » (une main secourable et malhabile l’a rajouté à l’arrach’).

Ne pas s’interroger trop longuement cependant si, comme votre serviteur, vous vous êtes arrêté au milieu de la route pour cela (et pour faire la photo) : cette route, qui ne présente pas de difficulté particulière, est parfois très étroite, avec de longues courbes sans visibilité à cause du relief. Prudence donc, pour le motard, qui devra tenir sa droite et être prêt à bondir sur ses freins, voire à tutoyer le bas-côté, face aux pick-up des locaux qui ont tendance à s’approprier toute la chaussée.

Notes
(1) Parmi ces phrases et injonctions, le Carpe Diem, bien sûr, mais aussi l’implacable « Toutes nous blessent, la dernière nous tue », qui telle quelle peut servir de devinette pour les longues soirées d’hiver. Pas glop non plus, le « Il est plus tard que vous ne croyez », comme aussi l’explicite « Mortel, pense à ton heure dernière ».
(2) José Maria de Hérédia (1842-1905), Les Trophées :
      Et là-bas, sous le pont, adossé contre une arche,
      Hannibal écoutait, pensif et triomphant,
      Le piétinement sourd des légions en marche.
(Tout rapport avec la campagne électorale évoquée dans le présent article est certifié involontaire.)
L’histoire est dans la géographie, et la géographie dans l’histoire. L’historien Fernand Braudel a consacré l’essentiel de son oeuvre à essayer de « [s’]expliquer sur les rapports multiples, entrecroisés, difficiles à saisir, de l’histoire de France avec le territoire qui la contient, la supporte, et d’une certaine façon l’explique. » « Les paysages, les espaces ne sont pas uniquement des réalités présentes, mais aussi et largement des survivances du passé. (…) La terre est, comme notre peau, condamnée à conserver la trace des blessures anciennes », etc. L’identité de la France, tome 1, Espace et Histoire, 1986.
(3) La plupart des informations de cette 2ème partie ont été relevées sur le site de la Pierre écrite. Celles relatives à Dardanus et Saint Augustin ont été empruntées ici, où l’on trouvera l’intégralité du texte de l’inscription.

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5 commentaires pour La Route du Temps

  1. manu dit :

    merci, juste la lecture… et je reve !!!
    merci beaucoup.

  2. Brun dit :

    J’adore ce blog moto culture.

  3. ybebert dit :

    Sublime !

  4. Yves dit :

    Tu traces nos vacances Jean-Louis !

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