Froid, moi ? Jamais !

Filet Billet_685_bleu3_OKÀ l’inverse de celui qui me sert de totem et de signe astrologique, je suis un animal gravement frileux. J’ai beau ne rouler que de fin février à la mi-novembre, et respecter religieusement le commandement des trois couches, à moto ça n’est pas sans me poser problème. J’ai donc testé toutes sortes de solutions plus ou moins miraculeuses pour me protéger du froid.

Ma première tentative sérieuse a été de m’équiper de sous-vêtements de la marque qui a fait sa publicité avec le titre de ce billet (1). Et pas n’importe lesquels : ceux qui ont été mis au point par Jean-Louis Etienne en 1986, lors d’une de ses expéditions vers le Pôle Nord. Le bon docteur y testait des sous-vêtements tissés dans la fameuse fibre Thermolactyl, et classés selon trois « degrés de chaleur » (= de une à trois épaisseurs). Je m’en suis tenu au deuxième degré, n’ayant pas dans mes projets de voyage à moto vers le Pôle Nord.

Et le Gore-Tex vint
C’était un progrès, mais les contraintes d’une expédition à ski de randonnée ne sont pas celles d’une balade à moto. Puis si la fibre polaire empêche bien la chaleur du corps d’aller réchauffer l’air ambiant, elle ne peut rien contre les filets d’air glacial qui s’insinuent par le moindre interstice quand on roule. S’y opposer, c’est la fonction d’une autre invention moderne, qui égale en importance celle de la machine à cambrer les bananes : le Gore-Tex.

Comment ne pas admirer, en effet, cette membrane prodigieuse qui n’est rien d’autre qu’une passoire complexe dans la terminologie Shadok (2), et dont les mêmes perforations sont, dans un sens, trop petites pour laisser passer l’eau qui tombe du ciel, et dans l’autre, assez grandes pour que s’échappe celle du corps ? Parce que qui peut le plus peut le moins, ce qu’elle fait avec l’eau, la prodigieuse membrane le fait aussi avec l’air, naturellement. 

gtReste que si le Gore-Tex fait merveille dans les chaussures de randonnée et dans les bottes de moto, je n’ai jamais trouvé, pour le haut du corps, le vêtement qui sous un blouson bloquerait le passage des redoutables filets d’air qui font rien qu’à vous pourrir la balade.

Ça n’est pas faute d’avoir essayé. Par exemple, ce sweat doté d’une membrane coupe-vent réputée formidable (par le vendeur de chez Dafy), avec écrit « Windstopper » dessus en gros caractères. « Je mets ça pour faire du ski, directement sur la peau », m’avait dit le lascar. « Avec un petit anorak de rien du tout par dessus, je n’ai jamais eu froid ». Expérience faite, ce sweat était formidablement efficace pour… transpirer d’abondance au feu rouge. J’ai testé aussi un vrai vêtement Gore-Tex de randonnée. C’était mieux, et il a fait illusion un moment, pour rendre les armes vers 5°. Il faut dire que mon cuir vintage, beau et protecteur en cas de chute (testé !), est plein de fuites thermiques.

La solution
Mais tout va bien, la solution existe, et je l’ai rencontrée : c’est le journal glissé sous le zonblou. Elle est peu coûteuse, et ne date pas d’hier (enfin si, quand on l’achète le lendemain). Il y a 50 ans, elle était déjà pratiquée par mon valeureux père, qui pour aller travailler faisait chaque jour 60 km en scooter (Lambretta !), avec des hivers autrement féroces qu’aujourd’hui. Il faut dire que sa veste en cuir, que je trouvais superbe, n’était pas du tout fonctionnelle.

le-mondeLa solution se décline en plusieurs catégories, selon le format et le nombre de pages du journal, l’épaisseur du papier, sa souplesse, sa résistance aux frottements – accessoirement son contenu. Ainsi un journal « de gauche » protègera mieux d’un vent latéral perfide arrivant par la droite, et vice-versa.

Après un banc d’essais comparatif mené avec une rigueur toute scientifique, le résultat est sans appel : rien ne vaut un exemplaire du Monde. Ça tombe trop bien, c’est le quotidien que je lis ! Glissé sans le plier dans la ceinture de maintien, il m’arrive pile-poil au ras du cou. Du sur mesure, en somme.  

Cette solution efficace et économique (un même exemplaire peut faire l’affaire plusieurs mois) présente un autre avantage. Quand le motard insomniaque se tourne et retourne sur son lit, dans un hôtel au bout de nulle part, il a avec Le Monde une réserve de lecture à peu près inépuisable : personne ne parvient à lire un exemplaire du Monde en entier !

L’inconvénient de cet avantage, c’est par exemple quand, au printemps 2017, on tombe sur un article vieux de six mois expliquant qu’entre Hillary Clinton et la Maison Blanche, il n’y a qu’un large boulevard. C’est alors un moment déstabilisant semblable à ceux qu’éprouve, lors de ses voyages dans le temps, le héros de Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985). Et la même colère impuissante.

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Un proche digne de confiance me suggère que c’est plutôt l’inverse. Admettons.
(2) En logique Shadok, on appelle passoires du troisième ordre, ou passoires complexes, les passoires qui laissent passer quelquefois les nouilles, ou l’eau, et quelquefois pas. Par exemple, pour qu’une passoire complexe laisse passer les nouilles et pas l’eau, il faut et il suffit que le diamètre des trous soit notablement inférieur au diamètre de l’eau.
Plus d’informations ici.

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5 commentaires pour Froid, moi ? Jamais !

  1. Bruno dit :

    Savoureux billet comme d’hab… 🙂

  2. Florence dit :

    … ce petit homme discret est en réalité et entre autre quand même 😉 un vrai clown, dans le sens noble du terme. Merci !
    Amitiés.

  3. Captain Bertie dit :

    Jihel, il existe une autre solution : le sidecar (« side-car » en français, ou mieux « side » – à prononcer comme Jean Gabin quand il dit « ça vaut pas un coup d’cide » –). En effet, contrairement à la moto solo qui, se conduisant à l’oeil, ne nécessite pratiquement aucun geste de son pilote (je n’ose pas écrire « de son conducteur »), le side, lui, qui tire à droite en accélération, à gauche en décélération et n’importe où à vitesse constante, impose à son conducteur (cette fois-ci le terme est justifié : parle-t-on d’un « pilote » de camion ?) des efforts constants des bras, des pectoraux et même des abdominaux. Et ça tient chaud au haut du corps.
    Bien sûr il reste le bas du corps, mais, pour cela, il y a le vélo…

  4. alaingigi dit :

    Encore une solution : rouler dans mon coin où le soleil est abondant et la température clémente. Yaka !

  5. Renaud dit :

    Je suis rassuré de n’être pas le seul à n’avoir jamais lu en entier une édition du Monde, journal de bobo que je ne lis plus depuis les années 80 où je pratiquais la méthode journal à moto.

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