Moto et vidéo 4. C’est la lumière qui fait tout

Filet Video_685_b_OKCe petit article est celui qui semblera le plus de « puriste », mais c’est pourtant, peut-être, le plus important. Bon, on ne parle pas ici de ces cas où s’agit seulement de ramener une vidéo-souvenir d’une balade (j’en ai commis plusieurs de ce type), avec ou sans potes. Parce que là on met juste en marche la caméra, et roule ma poule.

On parle ici de ces cas où l’on souhaite ramener, pour la partager avec d’autres et pour donner envie, une vidéo d’un endroit précis : une belle montée de col ; une route en crête qui va bien ; la traversée de grands espaces sauvages et désolés ; une « route du vertige » dispensatrice de sensations, etc. Dans ce cas, pour mettre le maximum de chances de son côté, on s’efforcera de composer (c’est le mot qui convient) avec la lumière, et dans la mesure du possible de faire, ou d’avoir fait, quelques repérages.

« C’est la lumière qui fait tout » : au début du XVIIème siècle, Kepler devait encore batailler pour fonder l’optique moderne sur la réception par l’œil de rayons lumineux (dans la conception antique et moyenâgeuse, c’est de l’oeil que procédait la lumière, à la manière un phare). Aujourd’hui nul ne doute qu’une image, c’est la manière qu’a un paysage, une personne, une moto, un « petit pan de mur jaune », de prendre et de restituer la lumière (1).

En matière de photographie, indépendamment du talent propre du photographe (ou du simple amateur), qu’est-ce qui fait la différence entre une photo de paysage et une assez bonne photo de paysage ? Pour l’essentiel, l’origine et la qualité de la lumière, c’est à dire l’heure à laquelle elle a été prise.

D 245 Saint-Christol ~ Sault (Vaucluse)

grand-veymont

Le Grand Veymont depuis la Route forestière du Rachier
(Hauts-Plateaux du Vercors)

Cette composante « silencieuse » de nos vidéos (Lumière silencieuse est le beau titre d’un film de Carlos Reygadas réalisé en 2007) est la dernière à laquelle on pense quand on prévoit de filmer l’une de nos balades. On a tort.

Contrastes et moyennes
Sur nos caméras embarquées, la mesure de la lumière se fait sur la base de moyennes (2), alors que quand on roule les valeurs de contrastes (c’est à dire les valeurs extrêmes) varient sans cesse, et parfois très vite : il suffit d’un virage pour se retrouver face au soleil, ou exposé à une forte luminosité. Cela renvoie automatiquement toute une partie de l’image (généralement la partie basse : la route, ses abords, ce qu’on voit de la moto) à la sous-exposition, c’est à dire à la pénombre, comme ci-dessous.

st-clement

D 247 Saint-Clément ~ La Chapelle-sous-Chanéac (Ardèche)

« Je hais le soleilc’est un projecteur qu’on ne peut déplacer ! » disait Alain Resnais, interrogé sur la veine « théâtrale » de ses films à partir de Mélo (1986). C’est bien le problème : si quand on prend une photo (ou sur un plateau de tournage), on peut toujours bien se placer par rapport à la lumière, en moto ce qui dirige notre placement, c’est… le profil de la route, qu’il est recommandé de suivre, même quand la lumière ne vient pas dans les meilleures conditions pour filmer ! C’est le profil de la route qui nous fait modifier constamment notre position par rapport au soleil, et qui peut mettre à l’agonie le capteur de la caméra.

ex_1J’entends : « Bah, on n’a qu’à filmer quand il pleut ! » Ouiménon, en fait.

Il est vrai qu’on peut faire de belles images avant, après, voire sous la pluie, mais certains ciels nuageux peuvent être d’une grande luminosité, et donner des valeurs de contrastes très élevées, comme on peut le constater dans l’exemple 1 (dont est extraite la photo précédente), à partir de 1 mn 30. Noter que cette vidéo a déjà été copieusement réétalonnée lors du montage.

Deux remarques
1. – Pour la photo, la météo a son mot à dire dans l’affaire, mais les plus belles heures sont les premières et les dernières du jour. C’est « l’heure dorée » ou « l’heure des photographes » (en général une heure après le lever du soleil et avant son coucher).

Jusqu’à présent dans nos régions, et cela devrait durer encore quelques temps, le soleil se lève à l’est et se couche à l’ouest. À moto si la direction générale de la balade est est-ouest, mieux vaut s’abstenir de filmer à ces heures-là si l’on doit avoir le soleil (levant/couchant) de face et dans l’axe : les images captées risquent fort d’être décevantes, voire bonnes pour la poubelle. En revanche si la lumière arrive par l’arrière, cela peut donner des images intéressantes, comme parfois dans l’exemple 4, à la fin de cet article.

À moto, comme on change de direction tout le temps, la lumière la moins difficile (sinon la plus belle) est latérale, et de milieu de matinée ou d’après-midi.

ex_2bJe viens de revoir deux vidéos, tournées à peu près dans les mêmes conditions : la descente du Col de Menée, et celle du Pas de la Graille (exemple 2). Orientation générale sud, dans l’après-midi d’une belle journée. Quoique pas toujours dans l’axe, le soleil est pratiquement toujours dans le champ. Dans ce cas le contrechamp vers l’arrière (voir le 2ème article de cette série) peut sauver la mise, pour les images les plus malmenées par le contrejour. Encore faut-il avoir pensé à tourner ces plans !

ex_3cDans l’exemple 3, une bonne partie de cette descente des Gorges de la Nesque en GS, tôt le matin, est sous-exposée (à partir de 1 mn 08). Pourquoi ? Parce que le ciel à l’arrière-plan, déjà très lumineux, « force » la fermeture du diaphragme (voir plus haut, « Contrastes et moyennes »).

Enfonçons cette porte ouverte : le gars qui a filmé cette descente des Gorges de la Nesque l’a fait dans le cadre d’une balade en groupe, et il n’était bien sûr pas question de changer l’heure ou le sens de passage à cet endroit seulement pour avoir une meilleure lumière. Ça ne l’a pas empêché, lui, ses potes et pas mal d’autres de (re)voir avec plaisir, je suppose, cette vidéo (5 037 vues début 2017).

2. – Si l’on a envie de soigner les images qu’on va ramener de sa balade (= qu’elles soient plus qu’une trace) : déplier la carte Michelin, et étudier le parcours en fonction de l’heure (approximative) de passage et de la position du soleil. Puis s’arranger pour filmer à une heure/à un endroit où on ne l’aura pas majoritairement dans le pif, mais plutôt dans le dos, ou de 3/4 arrière, l’idéal.

zzzessentiel_art4

Orientation solaire
Tout cela est un peu « théorique », bien sûr, puisque encore une fois sur la route on n’est pas maître de sa direction. Mais intégrer ce critère permet de réduire le nombre de plans qui seront inexploitables.

Il m’est arrivé, pour filmer une route en crête magnifique, entre Gard et Lozère, de recomposer mon itinéraire pour rouler avec le soleil dans le dos le matin, et pour cela la parcourir d’est en ouest alors que l’inverse était bien plus « logique », relativement à ma destination.

ex_4Et aussi, pour aller dormir au pied du Ventoux, de nous faire faire un longue boucle vers le sud pour revenir vers l’hôtel par le Plateau d’Albion, avec le Ventoux au fond et une belle lumière latérale – celle de la première photo de cet article.

Même motif, même punition avec la vidéo de l’exemple 4, conçue tout entière (météo, heure et direction ouest-est de l’itinéraire) pour pouvoir jouer avec les ombres et la lumière. En conséquence de quoi, pour filmer les dix kilomètres du parcours, il m’a fallu une heure trente.

« Bin, dis donc, la vidéo avec toi, c’est drôlement compliqué. Tu serais pas un peu puriste, des fois ?
– Compliqué ? Pas tellement que ça, mon gars. Puis de une, puriste, ça n’est pas un gros mot, pour moi. Et de deux, tu sais, même si sur zone on se dit que tous ces pinaillages, ça va servir à rien, une fois rentré, en regardant les rushes sur l’ordi, on regrette rarement d’avoir passé du temps sur ses images. C’est jamais assez, de toutes façons. »

*

Pour information. Ce blog a eu quatre ans hier. Bah, ça devait arriver, non ? Sourire_16

zzz

> Moto et vidéo, la série
1. Note d’intention
2. Cadre et point de vue
3. Une moto, une caméra, trois possibilités
4. C’est la lumière qui fait tout
5. Montage, mon beau souci
6. Le son de l’image
7. Musique, le choix
8. Musique, montage et mixage

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Au musée du Louvre, l’exposition « Vermeer et les maîtres de la peinture de genre » vient d’ouvrir, avec un succès qui a un temps dépassé les organisateurs. On n’y voit pas, malheureusement, la Vue de Delft (1659-1660, reproduction Wikipedia) du « maître de la lumière et de l’espace », dont Proust disait que c’était « le plus beau tableau du monde ». C’est devant ce tableau et son fameux « petit pan de mur jaune » que se pâme, et finalement meurt, l’écrivain Bergotte, dans le tome 5 de La Recherche du temps perdu (La Prisonnière).
Ceux qui connaissent mal Vermeer (et même ceux qui le connaissent un peu) verront avec profit La jeune fille à la perle, de Peter Webber (2003), avec Colin Firth dans le rôle du peintre. Grace au roman (éponyme) de Tracy Chevalier, qu’il suit de près, le film a un côté documentaire qui vaut le détour, sur la vie à Delft, le « métier » d’artiste à l’époque (Vermeer parvenait à vendre cher ses oeuvres en produisant peu), et surtout sur le travail du peintre, de la manière la plus concrète. Le film bénéficie de la présence lumineuse (c’est bien le moins, vu le sujet du jour !) d’une Scarlett Johansson de 19 ans, au plus loin des blockbusters dans lesquels elle se perd aujourd’hui. Elle est Griet, la servante des Vermeer, devenue assistante du peintre (séquences notables sur la préparation des couleurs) et finalement modèle du tableau auquel le film emprunte son nom. C’est sans doute le plus célèbre, après la Vue de Delft et La Laitière (1658), que s’est grossièrement appropriée une publicité. Belle musique d’Alexandre Desplat.
(2) Par défaut, la GoPro se base sur la totalité de l’image pour déterminer le niveau d’exposition approprié. Toutefois, la version 5 « Black » (je ne sais ce qu’il en est des modèles précédents) possède un réglage « Contrôle de l’exposition » qui permet de sélectionner une zone qui sera prise en compte en priorité. Cela est utile pour les prises de vues où une zone importante se trouverait surexposée ou sous-exposée sans ce traitement, comme la vidéo de l’exemple 2 – et pas mal des miennes. Riche idée, mais peu applicable à la moto.

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2 commentaires pour Moto et vidéo 4. C’est la lumière qui fait tout

  1. Gérard ou encore Geleon dit :

    Intéressant, compte-tenu du mail matinal !

  2. Philippe dit :

    Vraiment super intéressants ces articles… on aimerait bien appliquer tes conseils, mais l’art est difficile !
    En tous cas, merci de partager ta passion.

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