Moto et vidéo 3. Une moto, une caméra, trois possibilités

Filet Video_685_b_OKCeux qui ont lu l’article précédent, qui évoque l’épouvantail du point de vue unique, ont dû se demander comme Lénine, et un rien dépités : « Alors que faire ? » La réponse est simple à énoncer, quoique plus difficile à réaliser : il faut se débrouiller pour filmer selon plusieurs points de vue ! Mais encore ? 

Quand on filme en caméra embarquée, il y a en gros trois possibilités, chacune avec des variantes et sous-variantes, mais on va faire simple.

1. — Fixer la caméra sur le motard (casque vs harnais).
2. 1. — Fixer la caméra en différents endroits sur la moto.
2. 2. — Filmer à deux caméras ou plus (sur la moto, ou en utilisant un second véhicule : autre moto ; voiture ; drone).
3. — Faire des passages de la moto devant la caméra fixée sur un pied au bord de la route.

Avant de détailler tout ça, un petit…

Tour détour par la fiction
Tous les films de moto utilisent peu ou prou le procédé cinématographique de la caméra subjective. Au cinéma, montrer au spectateur ce que voit le personnage a comme conséquence que chacun de ceux qui le regardent regarde la caméra (c’est à dire le spectateur, justement). Avec ce personnage se crée alors une sorte de relation, voire de connivence (cf. article précédent, « Vous avez dit point de vue ? »).

La caméra subjective est le moyen le plus efficace pour créer de l’identification : parce que son regard coïncide avec celui du personnage, parce qu’il est littéralement mis à sa place, le spectateur à la sensation de vivre ce qu’il vit. 

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La Femme défendue, Philippe Harrel, 1997

Quand Isabelle Carré, dans le film de Philippe Harrel, regarde la caméra (elle la regarde tout le temps), c’est moi qu’elle regarde au fond des yeux ; c’est à moi qu’elle parle ; c’est pour moi qu’elle se déshabille, etc.

Dans le cinéma de fiction, le regard-caméra est une figure tout à fait transgressive, et prohibée. Sur le tournage d’une scène de rue par exemple, des assistants s’occupent de prévenir les passants qu’ils ne doivent surtout pas regarder la caméra ! Pourquoi ? Parce que cela fait « exister » le dispositif (= la caméra et tout le petit monde qui s’agite autour : réalisateur, scripte, techniciens…), alors que l’un des enjeux fondamentaux de ce cinéma, c’est de nous le faire oublier, de nous faire croire que l’histoire que nous voyons à l’écran se raconte toute seule.

En dehors de ces exceptions que sont les (rares) films entièrement tournés en caméra subjective (1), et donc tout entiers dans le point de vue d’un personnage, le cinéma à souvent recours à la caméra subjective pour faire monter la tension, notamment dans les films à suspense ou de terreur (nous entrons brièvement dans le point de vue du tueur sur sa prochaine victime), mais il ne le fait jamais dans la durée.

Si le procédé reste d’utilisation limitée, c’est que le spectateur finit par s’en lasser, et a « besoin » de resituer régulièrement le(s) protagoniste(s) dans le contexte de l’action. C’est exactement la même chose avec les films de moto. Le spectateur a besoin en somme de ce qui est l’une des inventions majeures du cinéma : la diversité des points de vue.

   1.

Ma caméra, je me la fous sur le casque, épicétou
Dans les films dont on parle ici, le plus souvent, le point de vue est celui donné par une caméra fixée sur le casque, généralement tout en haut. Le spectateur voit exactement ce que voyait le motard dans ses oeuvres. Disons presque exactement : pour que le spectateur « emboîte son regard » dans celui du motard, mieux vaut fixer la caméra sur le côté du casque, à hauteur de regard, justement. Dans le cas où l’on n’utilise pas de télécommande, on l’installera sur le côté gauche, pour l’actionner sans lâcher la poignée de gaz.

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Alex Chacon dans la montée du Khardung-La

Le choix de la caméra sur le casque a pour lui la simplicité de sa mise en oeuvre (un morceau de plastique ou un velcro à fixer sur son casque avec du scotch double-face). Mais c’est une solution qui présente trois inconvénients majeurs.

1. – Les caméras embarquées sur les motos sont dotées d’un objectif de très grand angle : 170° d’angle de champ sur une GoPro, l’équivalent d’une focale de 16 mm en film 35. C’est presqu’autant que le champ visuel humain, 210° en incluant la vision périphérique.
Si l’on veut qu’on voie aussi un peu de la moto, au minimum en faisant en sorte que le bord inférieur du cadre soit au niveau de la base des compteurs (on n’est pas en bagnole, après tout), la position sur le haut du casque est celle qui montrera la plus grande quantité de… goudron ! Bon, cela dépend aussi de la hauteur de selle, de l’assiette de la moto, de la taille du capitaine, etc.

En oubliant les films qui peuvent être ramenés à un tête à tête avec le compteur, on retiendra que cette position est celle qui doit être choisie si l’on tient à donner à son film un côté documentaire sur l’état de nos belles départementales !

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Caméra en haut du casque

2. – Sur le casque, la caméra reproduit fidèlement les mouvements de la tête du pilote, toujours plus ou moins erratiques, et parfois indispensables : contrôle des angles morts, des arrivées aux carrefours, etc. Mauvaise pioche, le spectateur étant habitué par le cinéma et la télé à un maximum de stabilité de la caméra et de fluidité dans ses mouvements, ces mouvements erratiques ont vite fait de lui donner la gerbe (2).

Certains motards croient bien faire en désignant d’un mouvement de tête à leurs futurs spectateurs un « point d’intérêt » remarquable, comme on dit en langage GPS. Mauvaise pioche encore, parce qu’en roulant on ne contrôle pas le cadrage, et qu’il n’est même pas sûr que le spectateur aura vu le panneau indiquant qu’on vient d’entrer à Tiznit (dans le sud marocain) ou à Saint-Jean-du-Gard. Ça lui vaudra un haut-le-coeur supplémentaire, par contre.

3. – Enfin, comme dans les virages on a tendance à garder la tête verticale, la caméra sur le casque annule l’effet de la prise d’angle, quelle qu’elle soit. Du coup, on dirait qu’on va moins vite. Sourire_16

Pour l’anecdote : sur un certain nombre de films, j’ai essayé une position de la caméra qui peut donner des résultats intéressants : sur le côté du casque, orientée à 90° par rapport à la direction de la route et donc du mouvement.

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Caméra sur le côté du casque

Avec cette position de la caméra, j’aime bien l’effet produit sur certains plans de cette route du vertige, la Route de la Roche, dans l’Oisans (exemple 1, 1ère occurrence à 1 mn 35). L’idée était de mieux donner à voir ce qui, justement, produit chez les âmes sensibles, dont je suis, la sensation de vertige.

ex_1bMais définitivement, pour restituer cette sensation sur ce type de route, c’est le drone l’arme fatale – à défaut d’hélicoptère comme sur le Tour de France.

Pourquoi j’ai pour le moment arrêté ? Parce que j’ai beau dans ces cas-là me tenir comme si j’avais avalé un parapluie, et la nuque verrouillée, impossible d’éviter un désagréable effet de tangage produit dans le paysage au passage d’une bosse, par exemple. La stabilité, toujours…

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Le harnais
On l’aura compris, ma préférence va, et de loin, à l’utilisation d’un harnais permettant de fixer la caméra à hauteur de sternum. C’est le harnais qui permet de profiter du point de vue offrant la meilleure combinaison stabilité/visibilité de la moto/place faite au paysage. Il en coûtera quelques dizaines d’euros supplémentaires au motard vidéaste, mais c’est de l’argent bien placé (!)

harnaisComme rien n’est simple dans la vie, il faut admettre que le harnais a un certain nombre d’inconvénients :
— l’installer et retrouver, pour la caméra, la « bonne » position (voir plus loin, « Fixer et refixer »), prend un certain temps, multiplié par le nombre fois où l’on enlève/remet son blouson ;
— sauf cas particulier, il est exclu d’utiliser une sacoche réservoir quand on filme. Il faut alors accrocher celle-ci quelque part (mais où ?) ;
— j’en ai parlé ici et là : quand on filme avec un harnais, l’omniprésence des rétroviseurs dans le champ est détestable, et peut conduire à les remplacer par un/des rétroviseurs de bout de guidon, comme je l’ai fait très vite avec la Bullet (j’ai remis le même sur la V 7). Bien surveiller ses arrières dans ce cas ;
— avec une moto genre gros trail routier, pourvue d’une bulle et d’un tableau de bord en hauteur, c’est surtout eux qu’on verra, et ça peut lasser, au bout d’un moment. De surcroît, filmer à travers un pare-brise peut générer des déformations par effets de bord, et suppose qu’il soit (et reste) propre, ce qui n’est jamais le cas.

Pour pallier le dernier de ces inconvénients, la meilleure solution reste, naturellement, le choix d’une moto basique ou vintage, soit la quintessence de la moto… Sourire_16

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Caméra sur harnais

Donc voilà. Reste qu’installer la caméra sur le casque, c’est souvent le premier geste du motard, auquel les fabricants de matériel invitent, du reste : chez GoPro par exemple, les accessoires de fixation chichement fournis avec la caméra sont ceux qui permettent de la fixer ainsi.

Après l’avoir fait moi aussi (au début), je ne le fais plus que pour les photos prises en roulant pour accompagner mes récits de voyage, et en vidéo pour les contrechamps vers l’arrière, faute, pour le moment, d’une autre solution satisfaisante. En particulier, la fixation de la caméra sur la moto (porte-paquet ou repose-pied, courts exemples ici) fait que les images peuvent être entachées de vibrations, on y arrive.

   2. 1.

Trouver différents points de fixation sur la moto
Une façon de dynamiser le montage est de varier les points de fixation sur la moto, et ainsi les points de vue.

Pince GP_240x2Il existe pour les caméras embarquées toutes sortes d’accessoires qui permettent de les fixer un peu n’importe où, et d’obtenir des points de vue spectaculaires – par exemple avec la caméra à l’arrière de la moto ou sur un tube de fourche, comme en MotoGP. L’un de ces accessoires est une pince quasi universelle, très robuste, et couplée à un flexible, pouvant se fixer sur n’importe quel objet d’un diamètre compris entre 0,5 et 5 cm.

On peut essayer sur un pare-cylindre, comme sur la Bullet de la photo ci-dessous (postée sur le toujours excellent forum Royal Enfield). Quoi ? Ça n’est pas la caméra qu’on regarde sur cette photo ? Je sais bien, c’est même pour ça qu’on l’a entourée d’un cercle rouge. Mais je parie qu’à la différence de la jolie motarde elle-même, les images de cette caméra ne sont pas regardables.

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C’est le contenu du cercle rouge qu’il faut regarder

Jello effect
Et pourquoi, je vous prie ? À cause des vibrations, particulièrement sensibles sur un gromono. Sous l’effet des vibrations, le système d’obturateur rotatif de la GoPro (c’en est une ici) produit à l’image des déformations très gênantes appelées jello effect, avec des ondulations en forme de vagues. En guise de plaisanterie et pour sacrifier à un 1er avril, j’avais montré ça ici (« Test d’effort »). Explication en images du phénomène, et solution home made apportée pour réduire le phénomène avec un drone (qui génère lui aussi des vibrations) dans cette vidéo.

On ne peut donc pas filmer en fixant la caméra sur la moto ? Si, on le peut, à condition d’avoir un stabilisateur sur la caméra ou comme accessoire, ou encore, la quantité de vibrations variant en raison inverse inverse du nombre de cylindres, en choisissant une moto qui en a le plus possible (de cylindres). Ce nombre est présentement limité à six, ce qui n’est déjà pas mal. La BMW K 1600 GT semble un bon choix, ou la GoldWing. À défaut, un quatre cylindres bien né conviendra.

ex_2Sur une piste abordée à bonne allure, c’est une autre affaire, et pas les mêmes fréquences. En plus des vibrations, ce sont les secousses qui peuvent s’avérer… inconfortables (exemple 2). Elles auraient été bien moindres si la caméra avait été fixée sur le motard-enduriste.

En règle générale, et pour inclure dans le jeu ceux qui tiennent qu’un seul cylindre est bien suffisant, à la rigueur deux, on préférera toujours fixer la caméra, plutôt que sur la moto, sur le motard, qui fera office d’assez efficace filtre à vibrations : casque, ou mieux, harnais de poitrine.

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N.-B. À la faveur de ce printemps arrivé avec un mois d’avance, une première série de tests faits à l’arrach’ sur un bicylindre italien de noble lignée, avec un moteur calé à 270° et les deux bielles sur le même maneton (c’est à dire un moteur générant naturellement des vibrations, comme celui des Harley) montre qu’ils ont bien bossé, chez GoPro. Le stabilisateur intégré de la GoPro 5 Black donne des résultats étonnants (tests faits avec la caméra fixée de façon « rigide » en différents points sur le guidon, et sur le porte-paquets à l’arrière). En revanche, au ralenti à l’arrêt, le jello effect est encore bien présent. Mais il est vrai que dans ces conditions, le guidon, aux extrémités, vibre sur +– 1 cm, et aussi que filmer à l’arrêt, ça n’a qu’un intérêt limité !

Fixer et refixer
Après, reste l’épineuse question du cadrage (= la portion d’espace que l’on va montrer au spectateur), soit la détermination d’une position reproductible de la caméra telle que la vedette ne soit pas le tableau de bord ou le réservoir, mais bien plutôt le paysage, tout en maintenant une partie de la moto dans le champ.

Il va sans dire que ce réglage impose d’avoir équipé sa caméra d’un moniteur de contrôle (en option sur certains modèles), d’avoir multiplié les essais-contrôles-rectifications, et surtout d’avoir pris des repères pour que, la bonne position une fois trouvée, celle-ci soit facilement reproductible, donc. À ne pas vouloir s’astreindre à cela, on a vite fait de gâcher ce qui aurait pu être un beau film.

Pour fixer la bonne position (en hauteur) de la caméra, j’ai bricolé une sangle qui passe entre le harnais et la fermeture du col du blouson, sangle dont la longueur idéale a été obtenue par tâtonnements, centimètre par centimètre ! Pour ce qui est de la position angulaire (autour d’un axe horizontal), position déterminante, j’ai disposé une petite cale entre la caméra et la platine du harnais sur laquelle elle est fixée, en procédant par tâtonnements, là encore. On peut aussi, simplement, mesurer cette distance et la noter quelque part.

Je ne vous le fais pas dire : tout cela a été un peu fastidieux. Mais une fois que c’est fait, ça n’est plus à faire… jusqu’au prochain changement de blouson !

ex_3Tendre la perche
On ne voit pas comment la moto aurait pu échapper à l’envahissement de nos vies par la perche à selfie. Celle-ci peut être une variante dans la recherche de points de vue différents.

Alex Chacon l’utilise avec beaucoup de virtuosité, ci-après, dans le film de l’exemple 4. Pour prendre la pose au milieu de ses fans, et aussi en roulant (la perche est même échangée, dans ce cas, de moto à moto !) Idem pour ce motard espagnol détaillant certaines parties de sa superbe Velocette Mac 350 (exemple 3encore une belle découverte due au forum Royal Enfield).

À mes risques et périls, je m’y suis essayé, pour des photos seulement. J’ai trouvé à l’exercice deux difficultés. Première difficulté : que faire de la perche et de la caméra, que l’on tient généralement de la main gauche, en cas de freinage (et surtout de rétrogradage) d’urgence ? Et la seconde, qui n’est dangereuse que pour l’amour-propre : comment rester « naturel » quand on se livre à cette figure maintenant si convenue ?

perche-a-selfie

Caméra sur perche à selfie

Souvent on voit la perche, aussi, ce qui ne semble pas gêner grand monde. Quelques-uns sans doute, c’est pourquoi certaines de ces perches sont en matériau transparent, comme du verre.

   2. 2.

Filmer à deux caméras (ou plus)
Si les vidéos de promotion pour la GoPro sont époustouflantes, c’est qu’on n’y lésine pas sur les moyens (ça ne suffit pas, je sais). À commencer par le nombre de caméras utilisées pour un même film par la GoPro Team, l’équipe qui réalise les films de promotion de la marque.

ex_4dDans cette magnifique montée au Khardung-La en Bullet (exemple 4), sont utilisées jusqu’à cinq caméras par moto, donc possiblement cinq points de vue différents de la même action au même moment, quand toutes les caméras fonctionnent simultanément.

Et pourquoi s’en priver ? Toutes proportions gardées, une GoPro, ça ne coûte pas si cher – entre 300 et 500 euros, le prix d’un appareil de photo compact de milieu de gamme –, très peu en conditions professionnelles, et rien du tout pour la GoPro Team.

Dans l’exemple 4 ci-dessus, la configuration change souvent, mais sont généralement utilisées : une caméra sur le guidon (parfois deux), une avec un harnais, une sur le casque, une tenue à la main au bout d’une perche, et une cinquième fixée en haut d’une autre perche sur la partie arrière de la moto. À cela s’ajoutent (cf. rubrique suivante) les images prises depuis d’autres motos, dépassements à grand renfort de hand shake inclus. Evidemment, les possibilités au montage sont (dé)multipliées d’autant, surtout quand ce sont les cracks de la GoPro Team qui s’y collent. Mais on est là dans un autre monde.

Cette façon de multiplier les caméras, donc les points de vue, est beaucoup utilisée dans les sports où la performance est courte et intense, qu’il s’agit de « rentabiliser » avec un maximum d’images. En base jump (ces sauts de falaises où le sauteur, déguisé en chauve-souris, s’efforce de passer au plus près de la paroi) on mobilise souvent trois, voire quatre caméras par personne, pour saisir pendant le vol le maximum d’angles possibles.

Utiliser un autre véhicule
— Filmer à deux motos et deux caméras (chacune « regardant » l’autre) est un plus, et permet de dynamiser le montage. On s’y est un peu amusé ici. Le side-car est une meilleure option encore, par la (relative) liberté de mouvement qu’il offre au « singe ». Mais attention : si le très grand angle a des avantages (champ important, image plus stable) (3), avec une telle focale le sujet filmé semble toujours trop loin, et toujours plus qu’il ne l’est dans la réalité. Pour être vraiment « dans le film », les motos doivent se suivre de très près, à moins de 5 m. Gare alors à la faute d’inattention et au moto-tamponnage !

— Il est confortable de disposer d’un complice qui suit (ou précède) le mouvement avec une voiture, depuis laquelle le filmage est toujours plus facile, avec toutes sortes d’angles intéressants et des images plus stables. Mais on sort dans ce cas de la pratique courante et de notre sujet.

drone-goprob_480

— Idem en utilisant un drone, le must actuel. Les prix de ces appareils (parfois les appareils eux-mêmes) ont vertigineusement chuté ces dernières années. Ci-dessus celui tardivement développé par GoPro. Fonctionnel et beau, il coûtait fin 2016 869 €. Quand même, oui. Mais le stabilisateur Karma Grip, dont on parlait dans le premier de ces articles, est inclus.

Ce drone atteint une vitesse de 54 km/h. L’un de ses concurrents les plus proches, le DJI Mavic Pro (1 199 €), atteint lui 65 km/h. On voit que ces vitesses (le point faible des premiers modèles) sont maintenant suffisantes pour suivre une moto sur une route du vertige. Pour information et dans une autre catégorie, celle des « drones de course », un membre de la Team Pilot Lawless (!) a battu le 12 août 2016, aux États-Unis, un record de vitesse mondial avec un drone atteignant la vitesse de 205 km/h. Au World Drone Prix de Dubaï la même année, un pilote belge avait atteint 178,3 km/h.

Le drone est évidemment la solution la plus riche de possibilités. Les points de vue sont variables à l’infini, et spécialement adaptés aux vidéos qui, comme les miennes, voudraient rendre compte de la beauté d’un paysage. On la dirait même faite pour les motards, cette solution, grâce à des applications du type Follow Me. Il faut pour en profiter être équipé d’un smartphone, d’une tablette ou d’une télécommande capables de déterminer sa position GPS et de la communiquer en temps réel au drone. Mais comme le remarque Frédéric Botton (4), cette fonction semblait encore (en octobre 2016) balbutiante dans le segment des drones de loisirs, et prend rarement en compte le dénivelé : si l’on monte un col et que le drone vous suit à altitude constante, le crash est inévitable !

Le bon usage des ces machines impose donc un manipulateur dédié, doté d’un vrai savoir-faire, opérant depuis une voiture (de préférence avec une tablette, et/ou des lunettes permettant de voir ce que « voit » le drone), et capable de gérer les problèmes spécifiques – dont la présence de tunnels, nombreux sur les routes de montagne… Cela doit être passionnant à faire, mais demande une organisation solide, et sort, à nouveau, du cadre limité de cette série d’articles.

   3.

Faire des passages
Après quelques timides tentatives avec un pied qui était plutôt un jouet d’enfant, fin 2013 j’ai fait l’acquisition d’un vrai pied photo. Et je me suis passionné pour les passages devant la caméra, alternant avec les images classiques filmées depuis la moto avec le harnais.

ex_5Dans le film de l’exemple 5, j’ai même cédé au narcissisme du mini making of (à partir de 4 mn 12), en me montrant aller récupérer la caméra sur le promontoire où je l’avais placée, au-dessus de la seule route ouverte qui pénètre dans la Réserve naturelle des Hauts-Plateaux du Vercors. Bon, faire apparaitre le filmeur à l’image, c’est comme sortir de l’ambiguïté selon le cardinal de Retz : cela ne peut se faire qu’à son détriment. Mais c’est un choix qu’il faut assumer.

Ces plans fixes, outre qu’ils ponctuent le film et relancent l’attention en rompant avec la célèbre « monotonie », permettent de rendre justice à un paysage spectaculaire ou juste beau et intéressant. Ils offrent aussi quelques secondes de répit au spectateur, toujours plus ou moins malmené lorsque la caméra est embarquée et le revêtement délabré (même avec le harnais qui va bien). Et il se trouve que j’ai une vraie préférence pour les routes délabrées.

Comme le motard lors d’une balade à moto, le spectateur se fait du bien en se posant de temps en temps. Enfin, ces plans-là ont le mérite de le sortir du point de vue subjectif, en objectivant la scène et en en redonnant le contexte, le plan d’ensemble (cf., plus haut, « Tour détour par la fiction »).

Le prix à payer, ici, c’est que filmer des passages est extrêmement chronophage, et je le déconseille quand on part avec quelqu’un qui veut d’abord enrouler du câble. Tout ceux qui ont assisté à un tournage de film (et les acteurs eux-mêmes) savent qu’on y passe son temps à attendre : il faut parfois plusieurs heures pour mettre en place un plan dont il restera dix secondes à l’écran. Même si l’on ne parle pas du même monde, toutes proportions gardées et surtout lorsqu’on est seul, filmer un passage à moto est long et, avouons-le, un poil pénible.

To Do List
Pour filmer un passage, il faut :
— repérer l’endroit offrant un point de vue intéressant ;
— s’arrêter (où l’on peut), se déséquiper (casque, lunettes et gants) ;
— démonter la caméra qui est alors sur le casque ou le harnais ;
— la fixer sur le pied, cadrer, de préférence en s’aidant d’un niveau (un petit niveau de maçon fait l’affaire), pour que la ligne d’horizon soit à peu près horizontale, ou la surface du lac. Un lac en pente, ça ne fait rire que dans les histoires suisses ;
— tant qu’on y est, s’assurer qu’on ne voit pas dans le champ l’ombre du pied, comme sur la capture d’écran ci-dessous. En voilà du retour d’expérience : le pied aurait dû, évidemment, être placé plus en retrait, ou sur la droite de la route !
Encore des trucs de puriste ? Bah, de une, ça n’est pas un gros mot ; et de deux, je peux assurer qu’on se félicitera après coup d’avoir pris les quelques secondes nécessaires pour cela ;
— se rééquiper ;
— mettre en route la caméra (sauf si l’on possède une télécommande, pour la déclencher à l’approche) (5) ;

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Passage devant… l’ombre du pied de la caméra

— repartir avec la moto en sens inverse et assez loin pour qu’on n’entende pas qu’on vient de démarrer à dix mètres (!), et pour qu’on passe devant la caméra avec une vitesse apparente compatible avec celle du dernier plan tourné en roulant ;
— faire son passage devant la caméra en prenant l’air le plus inspiré possible (c’est le plus difficile), et en même temps ne pas paraître trop concerné par ce qui se passe (6) ;
— dépasser la caméra de beaucoup, cf. l’avant dernier point ci-dessus ;
— revenir, arrêter la caméra. Replier et ranger le pied. Vérifier par quelques « prélèvements » aléatoires qu’image et son ont bien été enregistrés ; le cas échéant, tout recommencer (!!) ;
— remettre la caméra sur le harnais ou sur le casque, avec les bons réglages (il arrive qu’on doive les modifier, par exemple en retenant un angle de champ plus resserré quand la caméra est sur pied), avec surtout la « bonne position » ;
— se rééquiper et repartir, jusqu’au prochain endroit justifiant que l’on filme un nouveau passage ;
— gérer l’aléa (7) ;
— ouf !!!

Typiquement, pour un passage standard, compter 20 à 25 mn de mise en place/tournage, pour 5 à 8 secondes conservées au montage.

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Bah oui, c’est beaucoup de temps tout çà, et du temps volé à la moto, dira-t-on. Je confesse d’ailleurs un vrai plaisir à ranger tout mon matériel de tournage lorsque j’en ai terminé, et que je me remets à faire de la moto, tout simplement. Mais au final, c’est quand même parce qu’on aime la moto qu’on fait tout ça, et c’est elle qu’on met en vedette. Et puis, tirer de tous ces efforts et du temps passé un petit film qu’on aura plaisir à regarder pendant les longues soirées d’hiver, voire à partager, ça vaut la peine qu’on se décarcasse, non ?

zzz

> Moto et vidéo, la série
1. Note d’intention
2. Cadre et point de vue
3. Une moto, une caméra, trois possibilités
4. C’est la lumière qui fait tout
5. Montage, mon beau souci
6. Le son de l’image
7. Musique, le choix
8. Musique, montage et mixage

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Au cinéma la grande référence est La Dame du lac, Robert Montgomery, 1947, et plus récemment, donc, La Femme défendue, de Philippe Harrel, 1997.
L’identification est récurrente dans les jeux vidéos d’action, même si ceux-ci n’utilisent pas de caméra. Dans ces jeux, au pur point de vue subjectif s’ajoute le point de vue de celui qui marche(rait) sur les talons du joueur – de son avatar, plutôt. Cela permet de le/se voir en action, c’est à dire en train de dégommer tout ce qui bouge. Equivalents de ce second point de vue au cinéma : Rosetta (Luc et Jean-Pierre Dardenne, 1999), Elephant (Gus Van Sant, 2003), etc.
(2) C’est ce que montre explicitement l’aimable présentatrice du stabilisateur Zhiyun Rider pour GoPro, au tout début de cette vidéo (à 0 mn 08).
(3) Tous ceux qui ont utilisé une caméra une fois dans leur vie savent que la stabilité de l’image est inversement proportionnelle à la focale : l’image bouge beaucoup si l’on essaye de suivre un sujet en mouvement en gros plan (focale longue). En grand angle (focale courte), l’image est bien plus stable.
(4) Pour (presque) tout savoir sur les drones de loisir, voir l’article très documenté de cet auteur.
(5) Le pilotage en wi-fi des caméras depuis un smartphone ou une tablette a rendu obsolètes les télécommandes dédiées des caméras embarquées.
(6) Où le documentaire rejoint la fiction, dont l’un des enjeux, on l’a dit au début de cet article, est de donner à voir une histoire qui semble se raconter toute seule.
(7) Laisser la caméra sur son pied au bord de la route, montrant le lonesome biker disparaissant au loin, c’est s’exposer à… se la faire piquer ! C’est ce qui est arrivé en Mongolie à Mélusine Mallender, à la fin du premier épisode de sa série Ne te dégonfle pas. Après d’énergiques palabres, elle a pu récupérer son bien… dans le coffre de la voiture indélicate. Elle a eu la bonne idée de laisser cet aléa dans le film : on voit la voiture qui s’arrête, un type qui revient en courant vers la caméra, etc. Cet épisode était rediffusé sur la chaîne Voyage le 5 janvier 2017.

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4 commentaires pour Moto et vidéo 3. Une moto, une caméra, trois possibilités

  1. Daniel dit :

    Bonjour Jean-Louis.
    On comprend bien pourquoi nous n’avons pas droit à une vidéo chaque vendredi !
    A cette fréquence on serait encore très loin de la lune.
    Beaucoup de réponses aux questions que je me posais (et même à certaines que je n’envisageais même pas).
    Merci.
    Daniel

  2. Gérard ou encore Geleon dit :

    La caméra sur le casque. Depuis le dernier accident de Michael Schumacher, je ne sais pas si c’est une bonne idée. Oui bon, je sais, le but n’est pas de tomber mais à chaque que je me suis cassé la margoulette, ce n’était JAMAIS prévu !

  3. Gérard ou encore Geleon dit :

    En tous cas, ces articles sont pratico-pratiques et ça, c’est génial. 🙂

  4. Askell dit :

    Je retiens surtout le paragraphe 2.1. Cet été dans les gorges de la Bourne j’ai fixé ma caméra sur le parebrise c’est comme pour la jolie motarde ce n’est pas regardable tellement ça vibre… dommage car le paysage est là. Mais je vais persévérer en prenant à la lettre les conseils du paragraphe 1. Grand merci Jihel

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