Moto et vidéo 2. Cadre et point de vue

Filet Video_685_b_OKOn l’a dit au chapitre précédent : les « films de moto », ceux, en caméra embarquée, qu’on peut voir à profusion sur YouTube, intéressent surtout ceux qui y ont participé (je vais redire que je mets les miens dans le lot, comme ça ce sera fait). En veut-on un indice ? Les statistiques des plates-formes de partage permettent de distinguerentre les internautes qui « Ont vu le film » (= ceux qui ont cliqué sur le lien) et ceux qui « Ont vu le film en entier » – c’est moi qui souligne (1).

Devinez ce que disent ces statistiques ? Elles disent que ces films sont vus distraitement, et le plus souvent incomplètement. Et c’est normal qu’il en soit ainsi. D’abord parce qu’ils ont tous le même scénario, le même sujet si l’on veut : « Je m’balade sur ma moto, et c’est trop bien ! » Ensuite parce que la plupart de ces films font l’impasse sur ce que le cinéma a mis vingt ans à inventer, un « langage » (toujours à l’oeuvre aujourd’hui) permettant de décrire un espace, de raconter une histoire et, du coup, de divertir le spectateur. On l’a dit aussi, d’accord.

film-dart_b_h385Alors ajoutons ça : en fragmentant/ recomposant le temps et l’espace, et en jouant sur la mobilité du point de vue, le cinéma a donné à celui qui regarde un film une forme de « liberté » qui rompait avec le point de vue unique et assigné d’un spectateur de théâtre bien placé – disons au milieu de la troisième rangée de sièges. C’est ce point de vue qui servait de référence dans les premiers films, encore appelés « films d’art » (ci-contre, document Pathé Frères). Le spectateur d’aujourd’hui, qui en vu d’autres, apprécie modérément qu’on l’y renvoie.

Les champs de l’image
Cadre, champ et point de vue sont intimement liés. Cadrer, c’est organiser dans un cadre, déterminé par l’objectif de la caméra, ce qu’on va montrer au spectateur. Cette portion d’espace que délimite le cadre, on l’appelle le champ de l’image. Ainsi cadre et champ sont entre eux comme la fenêtre et ce qu’on voit à travers.

La notion de contrechamp est corrélative : le contrechamp est l’inverse symétrique du champ, correspondant à un retournement de la caméra de 180° (bon, à 179°, ça le fait aussi, hein). Le champ/contrechamp est le b-a ba du montage, en particulier pour le filmage d’un dialogue : on voit alternativement un personnage qui parle et celui qui lui fait face et parfois répond. Dans mes films de moto, j’ai tendance à privilégier ce type de montage pour sa simplicité, en faisant alterner champ (filmage vers l’avant, avec un harnais) et contrechamp (vers l’arrière, caméra fixée sur le casque). Dans une partie particulièrement belle ou intéressante du parcours, le procédé permet en outre d’en remettre une couche en montrant le paysage dans un sens, puis dans l’autre, selon deux points de vue (on y vient) différents.

Pour éviter une rupture de rythme et pour disposer de plusieurs possibilités de raccord (la « collure » entre les plans), il faudra filmer deux fois cette partie du parcours, c’est à dire revenir en arrière sur quelques centaines de mètres, changer la position de la caméra, repartir, etc.

trieves_champ

Champ

trieves_contrechamp

Contrechamp

Cadrer, c’est choisir
Cadrer, c’est choisir ce qu’on montre, mais c’est aussi, du même coup, choisir ce qu’on cache, ce qu’on choisit de ne pas montrer (le hors-champ). Par exemple, pour jouer avec les nerfs du spectateur, en faisant un plan rapproché sur cette blonde-à-forte-poitrine aux yeux écarquillés sur le hors-champ (= ce qu’elle voit elle, mais que nous ne voyons pas nous, ou pas encore). Cela permet d’intéressants effets de dévoilement à la faveur d’un changement d’axe de la caméra, ou d’un mouvement faisant apparaître le serial killer avec son grand couteau (ou toute autre situation qui plaira à votre imagination). On s’éloigne pas un peu du sujet, là ? Heu, en fait, si.

Pour y revenir : cadrer, c’est choisir de ne pas montrer, de sa moto, que les compteurs, le réservoir ou la sacoche posée dessus. Ou encore, dans une belle montée de col, de ne pas faire la part trop belle à sa moto (aussi magnifique soit-elle) et à celui qui la conduit.

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Dans la vidéo dont est extrait ce photogramme, et dont j’ai respecté les proportions originales, c’est presque la moitié du champ qui est occupée par une partie de la moto et du motard. Sans vouloir être désobligeant pour l’un ni pour l’autre, on conviendra que la montée au Stelvio depuis Bormio aurait mérité un autre choix de cadrage.

Mais bon, je sais bien comment on arrive à ce genre de résultat. « Réussir » un cadrage avec une caméra embarquée implique un grand nombre d’essais/vérifications/ rectifications que l’on n’a pas toujours le temps (ni parfois l’envie) de faire – on parle de ça dans l’article suivant. Ici c’est d’autant plus dommage que la météo est adéquate et la route superbe.

zzzessentiel_art2

Vous avez dit point de vue ?
Le problème avec la notion de point de vue, c’est qu’elle a plusieurs sens, liés entre eux – disons trois. Passons sur les deux premiers :
a) dans le langage courant, c’est un quasi synonyme d’avis, de jugement (e. g. de valeur) ;
b) chez les journalistes, ou les documentaristes, c’est la façon d’aborder et de traiter un sujet (les premiers appellent cela l’angle, métaphore qui nous rapproche de « c) »).

Le sens qui nous intéresse ici est le troisième :
c) le point de vue, c’est tout simplement, mais c’est une fausse simplicité, le point de l’espace où est placé l’oeil du regardeur : le peintre, le photographe, le cinéaste – et à l’autre bout de la chaîne, le spectateur, avec qui s’instaure une relation. Le point de l’espace où était l’oeil du peintre est en effet « l’endroit le plus propice pour voir le tableau », disait Léonard de Vinci.

Dans notre cas, c’est la place de la caméra qui détermine le point de vue, caméra dont « l’oeil » est une machine à perspective mettant en oeuvre des lois formalisées à la Renaissance (2). Ces lois permettent de reconstituer un espace en trois dimensions, et par exemple de dessiner un personnage allongé, une allée d’arbres s’enfonçant dans le tableau jusqu’à l’horizon, ou de donner, sur une orgueilleuse construction humaine, le point de vue de… Dieu (?)

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La Tour de Babel, M. C. Escher, 1928

De ce troisième sens découlent les deux premiers : d’une façon générale et en paraphrasant Godard, on dira que l’endroit où l’on met sa caméra, c’est une « affaire de morale », en ce que cela permet de valoriser ou dévaloriser le sujet filmé, de lui donner une plus ou moins grande importance dans le champ et dans le film, etc. Mais je me suis encore laissé entraîner trop loin (3).

Fixer une caméra sur une moto (sur son casque, sur sa poitrine, au guidon, sur un repose-pied), c’est donc adopter un point de vue. Comme sur la Gold Wing de l’exemple précédent, ce point de vue reste la plupart du temps identique pendant toute la balade. En (re)tombant dans l’ornière du point de vue unique, c’est oublier cette liberté acquise aujourd’hui par la caméra et qui fait que, dans un film, elle peut littéralement se trouver n’importe où : mettons, un personnage ouvre un frigo, et le contrechamp nous montre ce personnage vu de l’intérieur du frigo, etc.

À moto le point de vue unique est dommageable en ce qu’il suscite rapidement d’ennui, ou de sensation de monotonie. En témoignent ces commentaires à l’hypocrisie mesurée, et souvent entendus : « C’est bien, y a de belles images. On dirait qu’il faisait beau, vous avez eu de la chance. Mais c’est un peu monotone… »

Le montage, malgré toute l’efficacité qu’il possède en propre et qui permet de « sauver » beaucoup de choses, ne permettra que difficilement d’en sortir. Le point de vue une fois adopté, il faudra faire avec.

zzz

> Moto et vidéo, la série
1. Note d’intention
2. Cadre et point de vue
3. Une moto, une caméra, trois possibilités
4. C’est la lumière qui fait tout
5. Montage, mon beau souci
6. Le son de l’image
7. Musique, le choix
8. Musique, montage et mixage

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Sur l’Internet, un clic = une « vue ». Même s’il est suivi d’un autre, trois secondes après, vers une autre page, il restera comptabilisé comme tel. Seules des statistiques élaborées permettent de savoir combien de temps l’internaute cliqueur a passé sur chaque page, et donc si, s’agissant d’une vidéo, il est allé au bout.
(2) Comme toujours, la vérité est un peu plus complexe : en photo d’architecture par exemple on utilise des objectifs (et des logiciels de retouche) qui permettent de corriger les déformations des verticales typiques des photos prises au grand angle : en contre-plongée, les verticales convergent vers le haut, selon les lois de la perspective. Sur la version 5 de la GoPro, un réglage permet d’éviter les déformations caractéristiques du très grand angle, spécialement sur les bords du cadre.
(3) Après avoir revu Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow, 2012 (grand film, avec la « merveille » Jessica Chastain, selon les termes du critique de Rolling Stone), je tombe sur un article des Cahiers du cinéma paru lors de sa sortie. On rappelle que le film raconte la traque, dix années durant, de Ben Laden par la CIA. Des renseignements-clés ont été obtenus sous la torture, et l’on sait que cette question fait débat aux USA. À propos de l’éprouvante séquence qui ouvre le film, Nicholas Elliott, le critique des Cahiers, écrit : « Si la position de la cinéaste sur la torture est celle de Maya (Jessica Chastain), le film est indéfendable. Mais l’emplacement de la caméra nous sépare d’elle. En restant extérieur, mais inconfortablement proche de la situation, le spectateur dispose de l’objectivité nécessaire pour juger de ces méthodes d’interrogatoire », etc.

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3 commentaires pour Moto et vidéo 2. Cadre et point de vue

  1. Gérard ou encore Geleon dit :

    Sitôt publié, sitôt lu. 🙂
    Mon cher Jihel, quel plaisir de lire une telle prose didactique. Que dire plaisir, c’est quasi-orgasmique !

  2. titco34 dit :

    Bonjour Jean Louis et merci de ces précieux conseils. C’est vrai, et tu le dis très bien que c’est difficile de faire un film et de savoir intéresser le spectateur pour quelque chose qu’il n’a pas vu ou vécu. La notion de champ et de contrechamp est très intéressante et je ne connaissais pas toutes ces subtilités.
    Je suis loin de savoir réaliser un film moto avec tous ces critères mais ça m’aide pour les prochains et pour savoir ce que je dois filmer et comment surtout.

    Encore merci pour ce billet et l’ensemble de ton blog.

    Thierry

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