Effet-caméra

Filet Billet_685_bleu3_OKLes journalistes et spécialistes des médias connaissent bien l’effet-caméra, cette « propension qu’ont les gens à amplifier et modifier leurs comportements et leurs discours du simple fait qu’ils sont filmés » (Jean-Louis Comolli). Cette propension fait qu’une personne filmée tend à se conduire en personnageet du coup ce n’est plus la personne qu’on filme, mais l’image qu’elle entend donner d’elle-même.

Face à la caméra, ou simplement en présence de celle-ci, chacun est tenté de surjouer ce qu’il est, d’en faire des tonnes. Cela va du zadiste sûr de sa cause (« De toutes façons, on ne lâchera rien ! ») au jeune-des-quartiers qui a « trop la rage ». À force d’avoir vu à la télé leurs semblables, leurs frères, l’un et l’autre savent parfaitement donner au média la posture et le discours que celui-ci attend. Pour résumer cela d’une formule empruntée à Jean Rouch : la caméra fait toujours partie de la scène qu’elle est en train de filmer.

Et la moto dans tout ça ?
Celui qui embarque une caméra sur sa moto n’échappe pas au phénomène, en donnant à voir une certaine image pré-construite du « motard ». Je sais bien que c’est plus compliqué que ça, mais à cette image continue d’adhérer, comme le sparadrap d’Haddock dans L’Affaire Tournesol, quelque chose de la chanson d’Edith Piaf (1).

En septembre 1989, un motard se faisant appeler le Prince Noir (quel beau nom, et modeste, de personnage) a fait un tour du périphérique parisien à la vitesse moyenne de 190 km/h, avec des pointes à plus de 250. Le tout était filmé avec une caméra fixée sur le réservoir de la 1100 GSX-R. Ça n’était pas une GoPro, qui n’apparaîtra qu’en 2001, mais imagine-t-on un Prince Noir sans caméra ? 

gopro-slogan3Dans un groupe de motards, mettons ceux qui font le succès commercial du segment des roadsters sportifs, on peut faire l’hypothèse que la présence d’une caméra embarquée (et la perspective d’une diffusion sur les réseaux sociaux) crée une sorte d’excitation artificielle et potentiellement dangereuse – à la manière de ces boissons énergisantes dont les plus connues sponsorisent d’ailleurs des compétitions de moto (2). En résulte sur YouTube et ailleurs la foultitude de ces vidéos d’arsouilles et autres bonnes bourres entre potes, où l’on n’est pas peu fier de se la jouer, et de s’essuyer les pieds (les pneus…) sur le code de la route.

course-illegale_405Un cran au dessus, on peut voir sur les plates-formes de partage des émules du Prince Noir, comme l’auteur de la vidéo (postée en avril 2014) dont est extrait le photogramme ci-contre.

Dans les vidéos de ce type, seul importe de bien faire apparaître le compteur de la moto, afin d’attester qu’on a roulé à fond à l’heure sur route ouverte. Ici le pilote (c’est le mot qu’on est bien obligé d’employer) de la BMW S 1000 RR intègre carrément à son terrain de jeu la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute, pour doubler un autocar par la droite à près de 300 km/h.

Bien qu’on sache la bonne fin de l’équipée (dans le cas contraire, on ne verrait pas les images !), on regarde cela avec une sorte de fascination morbide, comme on regarde un trapéziste se lancer sans filet dans une figure dangereuse. Mais inutile de cliquer frénétiquement sur l’image dans l’espoir d’accéder à cette vidéo : pas question que je contribue, aussi peu que ce soit, à faire grimper les statistiques de ce genre d’« exploit » irresponsable. Les amateurs du genre le retrouveront sans peine sur leur plate-forme préférée.

Peut-être qu’un jour un chercheur s’intéressera aux performances imbéciles et à la surenchère permanente auxquelles invite la GoPro (« Be a Hero »), et tentera d’en dénombrer les victimes directes ou indirectes (3). Peut-être alors sera-t-on effaré par les résultats.

> Voir aussi
Laurent Joffrin découvre la GoPro

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Edith Piaf, L’Homme à la moto, 1956. Adaptation par Jean Drejac de Black Denim Trousers And Motorcycle Boots de Jerry Leiber et Mike Stoller.
« C’est plus compliqué que ça » : si les motards ont entre eux des caractéristiques communes, telles que des stratégies de distinction (par rapport à l’automobiliste) et un rapport particulier à des risques délibérément encourus, « le » motard n’existe pas. On trouve même sous ce nom une étonnante diversité sociologique, typologique et… comportementale.
Je m’en tiens là, et ne vais pas essayer de traiter, en même temps que mon sujet du jour, tout ce qui n’est pas lui. Mais ceux que cette question intéresse pourront se reporter au mémoire de Frédéric Völker, L’existence sociale des motards. Introduction à une sociologie des motocyclistes en France, Université d’Aix-Marseille I, 2002, que l’on peut trouver ici. L’une de ses idées-force le conduit à rapprocher, « à l’ère du désenchantement du monde », la pratique de la moto d’une religion.

(2) La plus connue de ces boissons, RedBull, principal sponsor de la marque GoPro, est très présente dans le monde des sports mécaniques.
(3) Dans les documents accompagnant ses caméras, principe de précaution oblige, la firme américaine dit n’assumer « aucune responsabilité en cas d’accident, de blessure, de décès ou de tout autre demande liée à ou résultant de l’utilisation de ce produit ». Elle réagit très vivement, et devant les tribunaux, à toute mise en cause après un accident où l’un de ses produits est impliqué.
J’ignore dans quelle mesure l’effet-caméra est pour quelque chose dans l’accident de ski dont a été victime Michael Schumacher le 29 décembre 2013. Mais selon le journaliste Jean-Louis Moncet, la gravité de cet accident tiendrait au support de la GoPro qu’il portait sur son casque. C’est ce « pilier » qui lui aurait, sous le choc, « abîmé le cerveau ». Cette révélation faite sur Europe 1 en octobre 2014 aurait fait chuter en Bourse le cours de l’action GoPro de 23 %. La firme n’a pas tardé à réagir… en traînant en justice le journaliste français (Source : LCI, 16 octobre 2014).

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Un commentaire pour Effet-caméra

  1. Roux dit :

    Merci pour cette clairvoyante analyse à laquelle je me permets d’ajouter deux choses :

    Sur l’image que l’on peut attendre que les autres voient en nous : Je roule en royal enfield bullet achetée d’occasion avec pleins d’accessoires lui donnant un « look d’ancienne ». N’écoutant que la voie de raison et partant du constat que le motard est mal vu, j’ai un casque et un Airbag tout deux couleur jaune fluo ! Les commentaires sont en général : c’est moche avec ta belle moto, ce à quoi je réponds : je m’en fous quand je suis sur ma moto je ne me vois pas !

    Sur les vidéos de gogo : je regarde quelque fois celles des accidents de moto, outre celles où le motard fait tout pour, je regarde comme si je conduisais, d’où viens le danger et qu’est-ce que j’aurais pu faire pour ne pas en arriver là. Un visionnage pédagogique en quelque sorte…

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