Un mur contre la peste

Filet Billet_685_bleu3_OKÇa ne vous aura pas échappé : vendredi dernier était un vendredi 13. Le genre de journée où, quand on le peut, on se cloître à la maison en croisant les doigts et on attend que ça se passe. N’écoutant que mon courage, je suis néanmoins sorti de chez moi et me suis rendu dans une clinique de l’agglomération, pour un examen de routine (je l’ai réussi, au fait).

À la clinique, j’ai pris conscience de la réalité de l’épidémie de grippe, dont je ne connaissais, jusque là, que les spots ministériels radiodiffusés ad nauseam. Hall d’accueil bondé, hôtesses en surchauffe, personnel médical et de service masqué, un peu partout « fontaines » délivrant une solution hydro-alcoolique pour se désinfecter les mains (j’y ai fait la queue, en repartant, derrière un père et ses deux petites filles visiblement à la manoeuvre : dans les campagnes d’intérêt général, les enfants sont souvent les meilleurs vecteurs de communication). Ça et là, une espèce d’inquiétude dans les regards.

On aurait tort de rigoler avec la dangerosité de la grippe, genre « Bah, la grippe, c’est une semaine en se soignant et huit jours si on ne fait rien ». Certes, on est mieux armé aujourd’hui (18 000 morts quand même il y a deux ans, entre 6 et 10 000 annoncés au doigt mouillé cette année), mais en 1918 et 1919, la souche H1 N1 responsable de l’ainsi nommée grippe espagnole a fait entre 50 et 100 millions de morts. C’est selon Wikipedia la pandémie la plus mortelle de l’Histoire dans un temps aussi court : plus même que la fameuse peste noire et ses 34 millions de morts estimés, au milieu du XIVème siècle.

Voyager dans le temps (à moto)
Alors justement, comme disent les journalistes quand ils veulent couper la parole à un invité trop disert, cette visite à la clinique m’a rappelé qu’il fut un temps où de grandes épidémies frappaient ma région, ainsi que ces régions voisines que j’aime et que je parcours en tous sens à moto (je l’ai évoqué ici avec Giono et le choléra du Hussard sur le toit).

Une balade dans le Luberon permet une plongée dans une Histoire que l’on a du mal à raccorder avec ce pays charmant, petit Boboland parsemé de maisons de rêve en pierres sèches, restaurées par un artisan respectueux de la tradition (le garage pour le Cayenne est du même métal), et où les paysages sont superbes.

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Google_Loc2014_gris5Pour ce voyage dans le temps, vous devrez vous rendre à Sault, et de là prendre la direction de Monieux. Quitter juste avant la D 942 (c’est celle des Gorges de la Nesque, je sais et c’est un crève-coeur, mais vous les avez déjà faites douze fois), et emprunter la D 5, puis la D 15. Certes, le revêtement dégradé mettra à l’épreuve les suspensions de votre moto et vos lombaires le cas échéant, mais cette route vous fera faire une agréable cure de solitude, avant de retrouver, avec le village de Murs, les lieux archi fréquentés de la région. Dans sa dernière partie, la D 15 offre de belles vues sur les montagnes des Grand et Petit Luberon.

Passé le gîte de Saint-Hubert (1), la route atteint le Col de la Ligne, où vous avez rendez-vous avec l’Histoire (on ne se refuse rien, sur ce blog !) S’y arrêter pour profiter de la beauté des lieux, et lire les panneaux dont j’ai tiré une partie des informations qui suivent.

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La peste de 1720
En mai 1720, le voilier Grand-Saint-Antoine arrive à Marseille, en provenance du Moyen Orient. Avec les étoffes qu’il contient, des puces porteuses du virus de la peste ont fait le voyage. Les étoffes débarquées, avec elles le mal se répand dans la ville et les habitants, terrorisés, s’enfuient et disséminent la maladie en Provence.

medecin_278La principale thérapie en vigueur alors était résumée dans l’expression latine Cito, longo, tarde (Pars vite, loin, longtemps). Mais les habitants des régions épargnées ne pensaient eux qu’à s’isoler, et à éviter tout contact pouvant transmettre l’infection (2).

C’est pourquoi, pour empêcher malades potentiels et marchandises venus de Provence d’entrer dans le Comtat (une partie de l’actuel département du Vaucluse, et alors l’un des Etats de l’Eglise), une ligne sanitaire en pierres sèches de deux mètres de haut par soixante dix centimètres d’épaisseur est construite entre Monieux, à l’entrée des Gorges de la Nesque, donc, et Saint-Ferréol, au bord de la Durance. C’est le « mur de la peste ».

Quatre barrières sont établies, où chacun doit présenter un « billet de santé » garantissant qu’il vient d’un lieu sain (sans t, notez bien). La ligne sanitaire est gardée par l’armée, qui a ordre de tirer sur quiconque tenterait le passage en force. C’est cette ligne qui a donné son nom au col près duquel vous avez garé votre moto.

En décembre 1722, c’est la fin de l’épidémie (la dernière épidémie de peste en Europe), et la ligne est abandonnée. Seuls quelques vestiges du mur subsistent aujourd’hui, soigneusement restaurés comme toute construction de pierre sèche en Luberon. Lors de mon passage au Col de la Ligne en avril 2015, c’étaient des bénévoles qui étaient en charge, dans un « chantier école pierre sèche » financé par trois collectivités locales, trois ministères et l’Union européenne. Ce sont ces vestiges, et une toponymie suggestive (« L’Hôpital », « préventorium Saint-Lambert », etc.) qui rappellent cet épisode vieux de trois siècles (3).

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Pour ceux qui ont survécu à la peste, à la grippe…
… et à la lecture de ce qui précède : après votre retour vers le passé au Col de la Ligne, il est conseillé de vous replonger dans le présent en allant boire un café dans un bistrot de pays, par exemple à Saint-Saturnin-lès-Apt. Il sera bien temps, après, d’aller vous mêler à la foule, à Gordes ou à Roussillon.

Dans un bistrot de pays du Luberon, quel qu’il soit, on trouve immanquablement :
— un prof de fac retraité, en costard de marque fatigué, venu lire les journaux en terrasse (une demi-douzaine au moins, dont deux ou trois en langue étrangère, bien visibles) ;
— des touristes d’Europe du nord assumant leurs coups de soleil, et qui posent sur toutes choses un regard émerveillé ;
— des beaux-frères en pick-up Toyota, membres du Club des chasseurs local (« Les écolos, y-z-ont pas intérêt à venir nous chercher ! »), le regard méprisant pour tout ce qui n’est pas de leur club ;
— des gars du coin, bronzés et sympas, qui font des p’tits boulots dans les maisons des riches, et gagnent en six mois de quoi vivre toute l’année ;
— des créatures capables de susciter ces émotions primaires qui bouleversifient tout un chacun devant la beauté féminine. Mettons celle-ci, visage d’ange, regard clair et sourire désarmant (parce qu’elle m’a vu descendre de la moto rigolote garée devant ?) ; ou cette autre, habillée, c’est façon de parler, d’un haut de maillot de bain dont le tissu doit coûter très cher, et d’un paréo noué de façon à dévoiler une jambe parfaite (si ça se trouve, l’autre l’est aussi). Ce 7 avril c’était faire mentir le proverbe, mais il faut dire qu’il faisait une douceur de fin de printemps. 

Pourquoi est-ce que je ne suis pas venu habiter ici, maintenant qu’il n’y a plus la peste ?

L’illustration du « médecin de la peste » et certaines informations ont été empruntées à ce site, bien écrit et documenté (avec une section sur la peste de 1720). Il a été créé par deux élèves de Première ES du lycée Chaptal de Mende, en Lozère.

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Sur le GR 9, avec le Ventoux en ligne de mire, le gîte de Saint-Hubert (commune de Monieux) est une bonne adresse pour ceux qui ne se soucient pas avant tout de confort. Le principe est celui de l’autonomie : pour 11 € (en 2016), on a droit à une place en dortoir, des sanitaires, une cuisine pour y faire chauffer ses Bolinos ou cuire ses pâtes complètes à l’épeautre de Tartarie, et pour préparer son café du matin. Un moyen de faire étape dans la région sans que ça coûte un rein.
(2) Mise à jour du 21-02-2020. Cette expression (Cito, longo, tarde, en français Pars vite, loin, longtemps, donc) est la clé du titre énigmatique donné par Fred Vargas à son excellent Pars vite et reviens tard (2002). C’est que, invoquée par l’acronyme CLT (pour Cito, longo, tarde), la peste est très présente, et de la façon la plus inattendue, dans ce polar contemporain.
Pars vite et reviens tard a été l’objet en 2007 d’une adaptation au cinéma par Régis Wargnier, avec José Garcia dans le rôle du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, le héros récurrent des romans policiers de Vargas.
(3) Le village de Murs, dont il a été parlé, était le dernier village de Provence avant le mur de la peste. Mais l’origine de son nom est gallo-romaine.

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6 commentaires pour Un mur contre la peste

  1. Roux dit :

    Chouette une photographie de la Bullet !! Ca fait plaisir de la revoir même de dos…

  2. Brun dit :

    Toujours aussi passionnant ce blog.
    Sincèrement Merci !

  3. Christian dit :

    Ah oui, la Bullet, bien vu Mr Roux.
    Super intéressante cette histoire. Je pousse ça à mes amis motards pour leur montrer que je me cultive et que j’ai un bon prof !!!
    A mon prochain passage par là je m’arrêterai. Sûr !!!
    Merci.

  4. Bertrand Louchet dit :

    Excellent. Jihel, tu nous fais voyager dans l’espace, le temps et… les rêves : (voix suave) « Le commandant Jihel vous souhaite la bienvenue à bord de cette moto pour la lune, cliquez sur votre lien favori du vendredi et laissez vous planer… »
    Bravo l’Artiste !
    CB

  5. Yves Bourgaud dit :

    Autant tu enfiles tes ailes pour nous faire voyager, autant tu es de notre temps et sur terre avec les beaux-frères à ne pas chatouiller !

  6. battavoine dit :

    C’est tellement d’actualité. J’ai bien fait d’y être allé voir. Merci Jihel.

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