Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 4 sur 4

Filet Recit_685Le triomphe de Murphy | 11ème loi de Murphy | Arrivederci | 12ème loi de Murphy | Première pizza | Varenna, la traversée, Bellaggio | Murphy tire sur une ambulance | 13ème loi de Murphy | L’hôtel Stelvio | 14ème loi de Murphy | Dimanche matin en Piémont | 15ème loi de Murphy | Going home | L’étrange voyage

loi11Le triomphe de Murphy
Sur les forums, on m’avait alerté : « Attention, il faut pas se louper sur les horaires, le musée est très peu ouvert ». Et j’avais bien noté qu’il ne se visite qu’entre 15 et 16 h. Une petite fenêtre, en effet. Un vasistas, on va dire. Avec plus de prescience, un SMS d’un proche m’avait alerté aussi (« Tu es sûr que le musée est ouvert le samedi ? ») Mais je n’ai pas un instant imaginé que, sans doute parce que son fonctionnement est calqué sur celui de l’usine, il pouvait être fermé ce jour-là. Celui de mon arrivée, un samedi, donc.

dsc00177_364Tel est le cas, pourtant. Un musée fermé le week-end ? J’hallucine ! Qui visite les musées en semaine ? C’est un musée pour retraités, alors ? Bah, l’hypothèse n’est pas absurde, pour une marque qui vit surtout sur ses gloires passées.

J’hésite entre la confusion, la colère (« Tout ça pour ça ? »), et une franche envie de rire. Décidément, Murphy ne m’aura rien épargné ! Je rétrospecte que tout s’est joué à Carrare, quand j’ai interrompu ma descente vers Florence. Si j’avais roulé un jour de plus vers le sud, avec un jour supplémentaire pour remonter, je serais arrivé ici lundi matin. Mais avec des si

La vérité c’est que tout a été improvisé dans ce voyage. Jamais je n’ai calculé mes étapes, roulant chaque jour jusqu’au moment où, fatigué, je cherchais un hébergement. Je le paye à présent.

« Quand un problème a une solution, il ne faut pas s’en inquiéter. Quand un problème n’a pas de solution, il ne sert à rien de s’en inquiéter », fait dire au Dalaï-Lama Jean-Jacques Annaud dans Sept ans au Tibet (1997). Sûr que le problème que je rencontre ici n’a pas de solution. Je ne vais même pas, donc, m’en « inquiéter », mais immortaliser ce moment, et poursuivre mon voyage au mieux.

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Le grand parking devant l’usine est vide, la rue déserte, hormis un jeune Noir qui attend le bus. Impassible, il me regarde déplacer ma moto pour faire des photos qui seront exceptionnelles, forcément exceptionnelles : j’ai pour moi seul, comme décor, le portail et l’entrée de l’usine où ma V7 a été fabriquée. Aucune de mes motos n’a eu ce genre de privilège ! Un touriste arrive. Amusé, il photographie la scène.

À propos du musée
Grâce au Web, aux forums, à mes lectures, je sais déjà (presque) tout des machines prestigieuses que l’on trouve ici. Mais bien sûr, des photos et des vidéos ne restitueront jamais l’émotion que l’on ressent devant de vraies machines qui ont marqué l’histoire la moto (c’est comme se retrouver devant le tableau de Léonard de Vinci après avoir regardé des reproductions de La Joconde). Parmi ces machines, le fameux 500 Otto cilindri (huit cylindres), 68 CV dans 150 kg. Avec son V8 transversal alimenté par huit carburateurs Dell’ Orto, et bien aidée par son carénage « poubelle », cette moto dépassait les 270 km/h (1). Malgré une mise au point difficile (on s’en doute !), elle a souvent fait podium entre 1955 et 1958, date où Moto Guzzi s’est retiré de la compétition. Ceux qui ont entendu sa musique ne s’en sont jamais remis.

Pour se faire une idée de ce que j’ai raté :
— le site officiel du musée ;
— l’article, bien documenté et illustré, de emoto.com. Avec une vidéo montrant le démarrage de la Normale (1921).
— sur l’histoire de la marque, voir aussi ici, avec le commentaire de « Marco ».

Par un de ces hasards qui me réjouissent toujours, à une semaine de la mise en ligne du présent article, MotoMag.com (et le magazine daté décembre 2016-janvier 2017) publie un dossier spécial Moto Guzzi, invité vedette cette année du Salon Moto Légende, à Paris. Axel Mellerin, chef de la rubrique Essais MotoMag et Guzziste passionné, a consacré deux vidéos à l’incroyable inventivité de la marque (on peut les voir ici).
— La première détaille trois modèles de course, dont l’une des rares répliques de l’Otto cilindri, « la moto la plus extraordinaire du XXème siècle ».
— La seconde est faite de l’interview de deux personnalités incontournables, comme on dit, de Moto Guzzi en France : Charles Krajka, l’importateur historique, et Jacques Ifrah (Moto Bel). Tous deux ont fait courir avec succès des Guzzi en endurance, et continuent de le faire, dans des compétitions de type « Bol d’Or Classic ».

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Arrivederci
La mine piteuse, je reprends la route du bord de mer, heu, du lac. Photo du panneau qui m’est spécialement et ironiquement adressée : les 8, 9 et 10 septembre 2017, je suis convié aux Giornate Moto Guzzi. C’est le rendez-vous annuel des fans de la marque, auquel je n’ai pas voulu me rendre cette année pour profiter plus tranquillement de la ville (et du musée !) Ils étaient 25 000 deux semaines plus tôt, un record. J’ai un peu de mal à imaginer la petite ville avec une telle affluence.

loi12Sont maintenant au programme deux choses à régler en urgence : a) je dois trouver de l’essence, et b) manger. Il est grand temps pour les deux. À la sortie de Mandello une station Total arbore justement le panneau « Excellium » en gros caractères, c’est super.

note4Bon, il s’agit du gas oil que Total commercialise aussi sous ce nom. Et voilà bien l’une des rares avanies que Murphy m’aura épargnée : alors que l’identification des pompes n’est pas toujours évidente pour moi dans ce pays, j’ai échappé au remplissage de mon réservoir avec du gas oil. Par contre, je n’échappe pas ici à la 12ème loi de Murphy, et ma CB est obstinément refusée. Don’t worry, je trouverai forcément de l’essence à Bellagio (les Ferrari, ça consomme !) Comme j’y vais en ferry, je n’utiliserai pas grand chose du peu de senza piombo qui me reste.

Avant-dernier jour, et première pizza
L’essence attendra, donc, mais il faut que je mange, n’importe quoi. Je n’ai que trop tendance à sacrifier le repas de midi (et à ne pas accorder d’importance à celui du soir). Tous les restaurants en bord de lac sont luxueux, géants et surtout blindés de monde, pas envie de passer deux heures à attendre d’être servi en méditant sur les lois de Murphy. Alors que je m’avance vers l’un d’eux, voilà qu’un « rabatteur », percevant sans doute mon hésitation, vient quasiment me tirer par la moto et me conduit jusqu’à une pizzeria avec une terrasse ombragée, peu de monde et une serveuse charmante. Un couple d’Allemands en K 1600 GT arrive en même temps que moi. Chacun d’eux dépasse le quintal, mais le gros six cylindres ne doit pas s’en émouvoir.

À deux pas du lac je dévore une pizza géante (ma première en Italie !), et me régale d’une glace et de deux cafés, tous trois excellents. On n’est pas les plus malheureux.

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Varenna, la traversée, Bellagio
Je connais un peu Varenna pour y avoir passé du temps avec M. en 2015, retour du Stelvio. C’est ici qu’on prend le bateau pour aller soit vers Lugano (via Menaggio), soit à Bellagio puis Côme, à la pointe sud-ouest du lac. Même chaleur accablante que l’an dernier, beaucoup plus de monde, et même personnel dédaigneux au guichet, lassé je suppose de répéter inlassablement aux touristes à quelle heure part leur bateau. C’est qu’il n’y a qu’un seul et même embarcadère pour toutes les directions, le risque existe de se tromper.

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Je me pose à côté d’une Ferrari immatriculée en Allemagne. Dans ce village aux hôtels chics et aux villas luxueuses, elle n’attire pas tellement l’attention que ça.

note5Devant moi, le jeune couple que j’ai photographié sans le vouloir à Mandello. Ils sont en Honda CBR 600 RR (120 CV dans 190 kg), chacun la sienne. Sourires. Elle est menue, gracieuse (après avoir retiré son casque, elle attache ses cheveux avec un chouchou de petite fille), et pas bien grande : quand elle monte sur sa moto et que l’un de ses pieds touche le sol, il manque dix centimètres à l’autre. Ça ne l’empêchera pas, pour accéder au bateau, d’évoluer au pas parmi les piétons avec beaucoup de sûreté.

Au bout d’un moment, je m’approche d’eux pour leur poser la question que je traîne avec moi depuis une semaine, où j’ai dû voir vingt Guzzi en tout, Mandello inclus. La question est « Pourquoi les Italiens achètent-ils des japonaises, et pas les excellentes motos fabriquées tout près d’ici ? » Elle rit, et ça lui va bien au teint. Lui me répond poids des machines (la mienne est moins lourde que la sienne), et me branche tout de suite sur la fiabilité. Les clichés ont la vie dure, même au pays des Guzzi. Je les combats de mon mieux… au moins pour la production actuelle. Le lendemain dans un café, j’ai la même conversation avec un vieux motard italien. Il m’explique qu’ici entretenir une Honda ne coûte pas bien cher, bien moins en tout cas qu’une Guzzi. AMA, ça reste à démontrer.

dsc00199_220J’avais bien aimé la traversée vers Menaggio, l’an dernier. Il y avait peu de monde, deux voitures et seulement nos deux motos. Aujourd’hui le bateau est plein, les motos coincées au milieu des voitures. Un avertissement que je décide de prendre au sérieux m’incite (comme les autres motards) à rester le plus souvent à proximité. Murphy a assez donné pour aujourd’hui.

Dans le peu d’espace qui reste près des motos, une femme, mince, la quarantaine distinguée, élégante. Elle est à pied, traîne une valise ornée d’un monogramme prestigieux. Les yeux dans le vague, elle conserve pendant toute la traversée une sorte de sourire triste et doux. Un vrai personnage de fiction, qu’on dirait, aux vêtements près, sorti de Mort à Venise.

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À l’approche de Bellagio (c’est le nom d’un modèle de Moto Guzzi, au fait), tout le monde fait des photos de l’un des villages les plus photographiés des lacs italiens. Je m’empresse de faire la même que tout le monde.

Sur la plus belle des photos faites aujourd’hui, on ne verra pas Bellagio.

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Murphy tire sur une ambulance
Sur le bateau je programme mon GPS avec « Côme », « Varese », planification « Au plus rapide ». Impossible de faire plus simple.

dsc00205_300La machine commence par me renvoyer le message, incontestable, que l’on voit sur la photo. Jusqu’ici tout va bien.

Après le débarquement à Bellagio (où je fais le plein de SP 95), ça va moins bien lorsque je lance l’itinéraire. Pour la première fois en trois années de bons et loyaux services, et alors que je m’étais félicité le matin même de son fonctionnement impeccable, mon GPS se met en boucle. C’est à dire que lorsque je lance l’itinéraire, le système me redemande de préciser le type de planification, puis de relancer l’itinéraire, puis de re-préciser le type de planification… la suite ad lib. Je l’éteins, ça lui apprendra.

Puis pour aller à Côme, pas besoin de GPS. Il suffit de s’assurer qu’on roule avec le lac du bon côté (= à droite).

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DCIM114GOPROCette route est la plus agréable de celles que je connais autour des lacs italiens. Etroite et sinueuse, c’est presque une vraie « route à motos ». Et je ne dis rien de la vue !

Au bout d’un moment je m’aperçois que je suis suivi par une Ferrari, immatriculée en Italie cette fois. Jamais elle ne tentera de me doubler, je suppose que son propriétaire prend des leçons de trajectoire. Bon, s’il ne double pas, c’est peut-être aussi du fait de l’étroitesse de la route, des virages et de la circulation à l’approche de Côme qui s’intensifie. Je me tortille comme je peux pour essayer, avec la caméra, de capter le bolide au cheval cabré dans le rétroviseur, un vieux truc. Si j’y étais arrivé, on le verrait ici.

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Côme est une belle ville, vraiment (qui en doutait ?), et se présente à moi, en cette fin d’après-midi, avec la plus belle des lumières. Je cherche, cependant, à m’en éloigner au plus vite. Dans la réalité mais surtout dans ma tête, je suis sur le retour, maintenant.

Je n’imagine pas quelque chose d’aussi miraculeux que l’Albergo San Paolo, mais j’aimerais trouver, avant Varese, un petit hôtel au bord d’une route pas trop fréquentée. Il fait chaud, je suis fatigué, et encore sous le coup, pourquoi le cacher, de ma déconvenue de Mandello.

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C’est alors que Murphy va s’en prendre à moi avec une perfidie, une méchanceté, voire un sadisme, inimaginables. Jusqu’à Côme le GPS n’avait aucun intérêt, mais de Côme à Varese il m’est plus ou moins indispensable, tant je suis devenu plus ou moins dépendant du bazar dans une grande ville à l’étranger. Au reboot la boucle infernale dont j’ai parlé a disparu, mais les indications que le GPS m’envoie, c’est du total n’importe quoi. Ainsi s’obstine-t-il à m’emmener à… Lugano, plein nord, alors que je vais, plein ouest, à Varese, où je voudrais arriver par la S 342 et Malnate.

loi13Soucieux de ne pas tomber dans le piège qui consiste à courir deux lièvres à la fois (suivre le GPS et la signalisation routière), je passe une, puis deux bifurcations vers Varese, et me laisse entraîner vers le nord, en attendant le raccourci génial qui va rétablir la situation. Bien sûr, à la chaleur extrême s’ajoute une circulation infernale, dans cette zone-frontière avec la Suisse. C’est peu dire que j’enrage : je fulmine. Cela se traduira par le fait que jusqu’à l’hôtel salvateur de ce soir, je ne prendrai aucune photo. Je m’en excuse auprès du courageux lecteur qui m’a suivi jusqu’ici.

Comme je ne sais vraiment plus où je suis, je finis par demander mon chemin à quelqu’un, dans un quartier moderne de l’immense agglomération dont j’ai l’impression de ne pas être sorti. Ce quelqu’un me répond en excellent français (j’ai passé la frontière suisse en m’en apercevant à peine), et me donne un nom que je me répète comme un talisman : Stabio. Je finis par me retrouver dans ce village où je n’avais rien à faire, puis, avec l’aide d’un douanier en repassant la frontière, à Malnate. Malgré son nom, Malnate, que je voyais comme un petit village à la campagne, me semblait un endroit parfait pour passer la nuit. Bien avant d’y arriver, l’interminable embouteillage m’apprend l’étendue de mon erreur (Malnate est une ville de 20 000 habitants), et comment une nouvelle fois j’ai été trompé par l’échelle de ma carte au 1/400 000ème.

Comme pour ma première nuit en Italie, la situation devient murphoïde, et les choses commencent à mal tourner. Moi aussi : en faisant demi-tour dans l’embouteillage, je suis si fatigué (et excédé) que la moto m’échappe, je suis à deux doigts de la mettre par terre au milieu des voitures. Coup de reins salvateur au dernier moment, et promesse afférente de mal de dos pendant une semaine. À jamais, Malnate.

Je tire au plus court vers Varese, une autre Città dei motori (c’est la ville de MV Agusta). J’arrive alors que la nuit tombe. Zone commerciale, zones résidentielles, un hôtel au milieu des immeubles. À la réception, une famille est en train de négocier l’accès à une chambre avec la gérante, une asiatique parlant un italien épouvantable (la famille à l’air épouvantée). Quand c’est mon tour, je comprends néanmoins qu’il reste bien une chambre, mais que la moto devra dormir dans la rue. Même dans l’état où je suis, je préférerais que ce soit moi.

L’hôtel Stelvio
La gérante appelle pour moi un autre hôtel, tenu par une compatriote, et m’écrit l’adresse sur un papier, me confirmant qu’il y a bien, là, un garage privé. S’y rendre paraît très compliqué, mais le GPS m’y conduira, pensé-je. Las ! Impossible d’entrer sur le GPS le nom de la rue qu’elle a transcrit, d’évidence, de façon phonétique.

dsc00207_385J’oublie, et repars vers le centre-ville. Au premier carrefour, un panneau indique à gauche à 200 m, l’hôtel… Stelvio ! Ça ne s’invente pas. Une nouvelle fois, alors que tout ce qui pouvait foirer était en train de foirer, Murphy a fini par rendre les armes devant ma chance dans le « malheur », noter les guillemets.

Outre son nom et ce clin d’œil qui me réjouit, l’hôtel Stelvio, joliment décoré, est exactement ce qu’il me fallait. Je prends la dernière chambre libre, et il y a un garage pour les motos. La jeune gérante est belle, rousse, et débordée. Parce qu’on l’interpelle de tous côtés (il y a beaucoup de monde ici), et parce qu’elle doit aussi gérer celle qui, je suppose, est sa grand-mère.

Très grande, la grand-mère doit avoir 120 ans, et guère plus que la peau sur les os. Ses mouvements sont parkinsoniens, sa compréhension (son audition ?) limitée. Dès que la jeune femme s’éloigne de la réception, l’ancêtre cherche désespérément à se rendre utile et vient vers les clients, leur demandant sans cesse ce qu’ils veulent… sans donner suite, bien sûr. La jeune femme rousse lui parle gentiment, la redresse, la déplie même (la mamie ne cesse de s’affaisser sur elle même) et la dépose doucement dans un fauteuil d’où elle tente de s’extirper aussitôt. La pure beauté côtoyant la déchéance physique : le contraste est saisissant et grotesque, à la Fellini.

Bon, à part ça, on ne sert pas de repas le soir à l’hôtel Stelvio, la voie ferrée toute proche est fréquentée jusque tard dans la nuit, et la chambre minuscule. On s’en fout, et il me reste deux salades en boîte.

Last but not least : à l’hôtel Stelvio, le temps s’écoule à l’envers. Demain matin, je vais peut-être me retrouver à Mandello.

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Dimanche 25 septembre 2016

Lombardie ~ Piémont ~ Val d’Aoste

Ce dimanche de bonne heure, il fait grand beau quand je quitte une ville presque déserte, cramponné à mon GPS qui s’est remis à fonctionner normalement. Je n’aurai plus aucun reproche à lui faire jusqu’à ce jour.

loi14Je note quand même que mon passager clandestin est toujours là : comme le soleil s’est levé dans mon dos, il donne en plein dans l’écran du TomTom, le rendant impossible à lire, même en le protégeant de la main. Au point de me faire rater, à un moment donné, un important embranchement.

Google_Iti2014Dimanche matin en Piémont
Il est 10 h du matin quand je passe de Lombardie en Piémont, en franchissant le Ticino, un affluent du Pô (2). Pour les routes à moto, il va falloir attendre un peu, avec d’interminables traversées de villages et de gros bourgs sans âme. La météo prometteuse ramène beaucoup de motos sur la route, de l’ER 6 à la Panigale sur laquelle parade un ragazzo en combinaison Dainese et casque siglé. De Guzzi, point, ou si peu… Des groupes de motards aussi, pas tout jeunes, qui pour la balade dominicale se sont donné rendez-vous devant un concessionnaire de zone industrielle. Un peu comme chez nous, en somme. Et des vélos, innombrables.

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Toujours aussi peu de Guzzi, donc, mais dans ce café d’un village presqu’identifié à sa zone commerciale, les vieux, en terrasse, apprécient celle qui s’arrête devant eux. Ils en disent du bien, jusqu’à ce qu’ils comprennent que je suis français (ils n’ont pas vu la plaque de la moto).

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C’est un drôle d’endroit, avec grand restaurant, salle de jeux vidéo et PMU italien. La musique est très forte. Il semble qu’on vienne en famille le dimanche, à trois générations, y passer du temps : les distractions ont l’air rares par ici. En terrasse, je suis assis à côté d’une jeune femme obèse, à l’air las. À côté d’elle, sa fille, un mètre dix peut-être, joli petit visage dans lequel on devine déjà celui de l’adulte. Elle ressemble à une souris (topo, en italien). Un topolino, alors. Elle ne tient pas en place, court partout, réclame une glace, des chips quand elle voit que je viens d’en acheter un paquet, etc. Sa mère ne répond pas, et la suit des yeux, pensive. Des pensées du genre : « Comment ai-je pu faire quelque chose d’aussi joli ? »

loi15Çà n’est qu’à Ivrea qu’on commence à retrouver des routes à moto. Normal, les Alpes se profilent depuis un moment déjà à l’horizon. Depuis un moment aussi, je cherche un endroit pour pique-niquer, mais rien ne me va. Je finis par trouver une aire aménagée en bord de lac. Dans mon dos, à grand renfort de décibels, les motos filent vers Aoste en rangs serrés. L’endroit est agréable, et il fait plus frais : la route n’a cessé de monter régulièrement, entre autres grâce à cette variante de la R 142 avant Biella, sorte de plan incliné rectiligne de 12 km qui fait gagner pas mal d’altitude.

J’écris un moment dans mon carnet, sous les auspices d’Elisa et Marty, qui ont gravé leurs noms sur la table (3).

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Comme tous les Français se rendant en Italie, j’ai souvent pris la SS 26 Ivrea-Aoste, que j’ai du mal à reconnaître aujourd’hui. J’avais le souvenir d’une route qui tournicotait autour de l’autoroute, s’éloignant et revenant vers elle comme fait un jeune chien avec son maître, pendant une promenade. Je vois aujourd’hui une belle route nationale qui s’en tient à distance le plus souvent, dont la plupart des virages ont été coupés, qui évite les villages, et ne côtoie presque plus la Dora Baltea qui en faisait tout le charme.

« Hé, gars, c’était en 1920, la dernière fois que tu es allé à Aoste ? » Bah non, 2007, ça n’est pas si vieux. Peut-être que si : de nombreux travaux en cours, avec des feux de chantiers où les motos se glissent aux avant-postes, plaident pour un tracé bien différent aujourd’hui.

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Going home
Je suis encore en Italie, et pourtant je me sens presque chez moi. D’abord parce que bien avant la frontière, la toponymie se fait française : Vachères, Saint-Vincent, Châtillon, et même Champagne (!) ; ensuite parce que le massif du Mont Blanc, que j’aperçois en majesté, je le vois depuis la Tour-sans-Venin ; enfin parce que le Col du Petit Saint-Bernard, où j’arrive, m’est familier.

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Manière de refermer la boucle avec le Col de Larche, six jours plus tôt, toutes les épingles de la montée sont numérotées. La montée se fait avec une de ces lumières obliques de fin d’après-midi d’automne avec lesquelles, en principe, tout le monde fait de belles photos. C’est l’occasion de prendre quelques dernières images-souvenirs à la GoPro, pensé-je naïvement. Au début, j’essaie surtout de choper le chien, qui voyage sur le réservoir de la moto de ces Français qui rentrent chez eux, et avec qui je roule un moment.

Après La Thuile, avec une circulation qui s’intensifie et une route de plus en plus étroite et défoncée, je rattrape et me retrouve coincé derrière la camionnette d’un Boucher-Charcutier-Traiteur venu de l’autre côté de la frontière. Précisément, bien sûr, au moment où s’offrent quelques-uns des plus beaux points de vue.

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Murphy n’en avait pas fini avec moi. Mais le plus fort, c’est que ça ne m’a même pas énervé.

*

C’est le fait d’un voyageur accompli que de voyager sans but.
Robert-Louis Stevenson
Voyages avec un âne dans les Cévennes, 1879

Epilogue. L’étrange voyage
J’aime beaucoup le Col du Petit-Saint-Bernard, pour la silhouette massive et un peu inquiétante de l’hospice, aujourd’hui en plein contre-jour comme la statue du saint. C’est au pied de cette statue que je prends un dernier thé, avec l’eau chaude de l’hôtel Stelvio. Et c’est ici, sur la frontière, que je déclare terminé mon étrange voyage.

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Déjà, les premières réflexions se bousculent. Certes, ce voyage s’est fait avec un compagnon dont je me serais bien passé, mais comment se fait-il que j’aie à ce point foiré ce qui, au départ, sans être essentiel (l’essentiel pour moi, c’est de voyager), avait quand même une certaine importance : les petites routes de Toscane, l’usine et le musée Guzzi, certaine « visite culturelle » ? Bon, si « l’aventure, c’est apprendre à apprécier les événements tels qu’ils se présentent » (4), ce voyage aura fait de moi un aventurier, on va dire. C’est déjà ça.

Et si c’était parce que ces « buts » là n’avaient au fond pas plus d’importance que ces objets-prétextes qu’Hitchcock plaçait dans ses films (le microfilm caché dans la statuette de la Mort aux trousses), ou que le faucon maltais du film éponyme de John Huston, dont la matière est « ce dont les rêves sont faits » (5) ? Soit un objet dont tout le monde se contrefout, et qui ne sert qu’à mettre en mouvement les protagonistes, à les faire courir ?

dsc00413_320Et si la seule chose qui m’intéressait vraiment, c’était de rouler sur de jolies routes, dans de beaux paysages, avec le vent dans la tronche et les odeurs que l’on traverse (au moment où j’écris : terre humide et fraîchement retournée, feux de bois, champignons en forêt), tout cela avec une moto complice ?

Fausses questions, bien sûr, qui contiennent en elles-mêmes la réponse. Et ce qui m’intéresse vraiment, je l’ai trouvé en Italie, comme je sais le trouver ailleurs. Jean Renoir disait que les seules choses importantes, dans la vie, ce sont celles dont on se souvient, et j’en suis bien d’accord. Déjà ma mémoire fait le tri pour ne garder que les beaux moments de ce voyage, les plus nombreux.

À ces beaux moments, ma Guzzi a grandement contribué. Pourtant abreuvée de méchant SP 95 sans marque, et condamnée à ronger son embrayage à sec dans d’incessants embouteillages et traversées de villes, elle a toujours été admirable. Dans mes moments de découragement, l’enfourcher, entendre battre son ralenti irrégulier si caractéristique, sentir en roulant son moteur « pétiller », éprouver sa facilité dans toutes sortes de virages, jouer avec « la gravité, la force centrifuge, l’adhérence, le poids d’un véhicule qui réagit à tant de pressions subtiles » (6), cela m’a toujours remis le moral à l’endroit. Au point qu’une fois rentré, je n’ai pas traîné, voyageur sans bagage cette fois, pour repartir avec elle dans mes montagnes.

Mais quand même. En stevensonien accompli, la prochaine fois, ce sera plus clair, je voyagerai sans but. ♦

zzz

Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 1 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 2 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 3 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 4 sur 4

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Dans la vidéo citée juste après, Axel Mellerin explique que ce carénage était réalisé à partir d’une feuille d’aluminium plate, la forme étant donnée au marteau par de « bons faiseurs », des artisans au meilleur sens du terme. Respect.
(2) Selon l’ouverture des cols, l’itinéraire indiqué (bouton « Google Itinéraire ») peut ne pas être celui dont il est question dans le texte. Voir ici.
(3) [Mise à jour du 20 mai 2018]
Si je repasse un jour à Biella, ce ne sera pas avec le souvenir d’Elisa et Marty, mais avec celui de Marina Bellezza, le roman de Silvia Avallone dont la ville et la vallée du Cervo, qui y conduit, sont le cadre (Liana Levi Ed., 2013). Quand Marina (Bellezza veut dire « beauté », en italien) entre quelque part, les têtes se tournent et les conversations s’arrêtent… dans le meilleur des cas (plus souvent, se fait entendre une réflexion salace). « 22 ans, voix et corps de déesse », le moins qu’on puisse dire est que Marina porte bien son nom, et a tout pour rencontrer le succès sur les plateaux de la télévision berlusconienne. Lucide sur la vulgarité et la vénalité de ce milieu, elle est prête à tout pour s’arracher à la vallée du Cervo, si belle mais en déshérence, où elle a vécu une enfance-catastrophe.
Bien sûr, tout va mal se passer. Mais le roman refermé, on sait qu’on n’oubliera pas de sitôt son personnage principal.
(4) RoadTrip n° 38, octobre-novembre 2016, p. 101.
(5) Prononcée par Humphrey Bogart/Sam Spade, cette phrase sur laquelle se termine Le Faucon maltais (« The stuff that dreams are made of ») est une citation de La Tempête, de William Shakespeare. Claire Simon s’en est servi pour le titre de son dernier film, Le bois dont les rêves sont faits (2015), qui fait revivre l’expérience de l’université « expérimentale » de Vincennes, entre 1968 et 1980.
(6) Frédéric Jorge, « Pourquoi nous aimons les virages », à lire ici.

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6 commentaires pour Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 4 sur 4

  1. Roux dit :

    L’hiver devant le poêle peut sembler long en attendant les beaux jours pour éprouver les roadbook patiemment élaborés, heureusement que l’on a nos rendez-vous du vendredi qui nous font patienter…
    Merci pour cette pièce en quatre actes.

  2. Philippe dit :

    J’ai beaucoup aimé : « Quand un problème a une solution, il ne faut pas s’en inquiéter. Quand un problème n’a pas de solution, il ne sert à rien de s’en inquiéter »…
    … le reste aussi ☺ . Merci !

    • Philippe dit :

      PS : j’ai oublié de dire que cette année je suis allé aux GMG à Mandello Del Lario avec Eric du 66 …
      … un super événement auquel on ne regrette pas d’avoir participé.
      A refaire dans 5 ans pour les 100 ans de Guzzi…

    • Vandewalle dit :

      En Amérique Latine, c’est presque un art de vivre… ça fait du bien mais de retour en France, le choc est grand.

  3. oleszko dit :

    Tes nouvelles me font toujours autant rêver.
    Merci.

  4. Vandewalle dit :

    Je reste admiratif devant les connaissances littéraires et cette faculté de citer certains passages qui sont en adéquation avec ce que tu vis. Casque monsieur (plus à propos que chapeau !)

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