Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 3 sur 4

Filet Recit_685Passo del Cerreto | Enfin des motos | Occupe-toi d’Emilie | 8ème loi de Murphy | Un mécano cultivé | Parme, la fiction, le réel | Le meilleur du pire | 9ème loi de Murphy | Quelle vitesse limitée ? | Agriturismo | Petit déjeuner à la campagne | 10ème loi de Murphy | Tutto va bene | Un voyage rêvé | Mandello

Passo del Cerretto
Arrêt au col, comme un adieu à la Toscane. On n’est ici qu’à 1 260 m, mais le paysage et l’ambiance sont franchement « montagne ». Les hébergements, assez stylés, méritaient peut-être que je pousse jusqu’ici, mais ils ne me font pas regretter mon choix de la veille. Pendant que je photographie l’un d’entre eux, en lice semble-t-il pour le championnat du monde de la cueillette de champignons, arrivent deux motards italiens, dont l’un en Guzzi Breva. Je le note.

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La moto continue de marcher à merveille, même si, je l’ai dit, le carburant dont je l’abreuve donne moins de « rondeur » en bas que l’Excellium, il s’en faut. Dans une descente comme celle que je viens d’entamer, on va souvent chercher les (très) bas régimes, quand on ressort d’un virage sur un filet de gaz et qu’on a la flemme de rentrer un rapport.

DCIM113GOPROLa SS 63 est toujours superbe, mais alors que le revêtement est le plus souvent soyeux, de brèves portions sont brusquement très dégradées : gare aux envolées lyriques et approximatives ! Quant aux ruptures de pentes, dans les épingles les plus serrées, elles sont impressionnantes.

Enfin des motos
Un signe, du reste, ne trompe pas : pour la première fois depuis mon entrée en Italie, je croise sur cette route… plein de motos ! Des roadsters sportifs (d’origine japonaise pour la plupart), qui déboulent en grappe à vive allure, comme dans le Vercors un week-end d’été. Échappements adaptables plus ou moins tonitruants : près de ce parking où je me suis arrêté pour une photo, une mamie tente de rassurer un petit chien ridicule et terrorisé, le sien. Elle lui parle doucement. En passant à sa hauteur, je tente de soigner l’image des motards en lui glissant quelques mots aimables (à la mamie, hein. Je fais partie des 2 % de Français qui ne parlent pas aux animaux).

loi8À l’hôtel, hier soir, j’ai demandé où sur cette route je pourrais trouver de l’essence, cela devient urgent. « À Collagna », m’informe le propriétaire, soit une dizaine de kilomètres après le col. La pompe est dans un endroit isolé. Self-service et banknotes uniquement, le tout semblant dater d’avant la seconde guerre mondiale. Je ne comprends rien à son fonctionnement : pour une fois, des tas de choix sont proposés, dont aucun ne me convient, sur des étiquettes écrites à la main et collées un peu partout.

Quoiqu’ayant décidé de prendre le risque continuer à rouler sur la réserve, je me fais faire une leçon de choses par le premier automobiliste qui s’arrête, ça servira à ma culture générale. Le gars fait de son mieux, mais je ne retiens pas grand chose, sinon que si l’on a pré-payé 20 €, par exemple, et que le réservoir n’en contient que 12, la différence sera perdue (mais pas pour l’utilisateur suivant). Amusant.

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À l’approche de Castelnovo ne’ Monti, la SS 63 quitte le Parc National des Apennins. Le paysage est moins austère, et s’urbanise. Essence (SP 95, sfortunatamente) et café en terrasse, au village. La serveuse est chinoise et sympathique. Plusieurs motards me rejoignent, dont deux couples d’Autrichiens en GS touratechisées. Echange de sourires, faute de mieux.

Un jeune mécano du garage d’à côté arrive, fait le tour de ma moto, se penche, la détaille. Il me dit grand bien du système d’injection monocorps de ce modèle, qu’il connaît bien. Je n’ai pas compris s’il était mécano moto (je crois que non), mais je sais que ce système génialement simple doit être apprécié d’eux, car il rend la maintenance plus facile : plus besoin, en effet, de synchroniser les deux cylindres qui, via une durite en « Y », prennent tout seuls dans le corps unique le mélange air-essence dont ils ont besoin. Je simplifie, hein.

Je lui dis que je vais à Parme pour voir les lieux de la Chartreuse, et lui demande s’il a lu le roman de Stendhal. À ma surprise (pourquoi, au fait ?), il me dit que oui, et m’explique que le centre historique de Parme est tout petit, et que tout se trouve dans un rayon limité. Me voilà rassuré. Visiter les centres-villes à moto, ça n’est pas trop mon truc.

Occupe-toi d’Emilie
Je roule maintenant, direction Parme, sur une route provinciale, moins bien entretenue que la nationale que je viens de quitter, mais les excellentes suspensions de la Guzzi n’en ont cure. Sur ma carte, la P 513 est surlignée en vert jusqu’à Ciano d’Enza. Ça n’est que justice.

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Cette partie de l’Emilie-Romagne est tout en collines, avec de la vigne, de beaux arbres, des maisons patinées par le temps et une belle lumière. Je me régale de ces paysages : pour un peu, en moins méridional et plus arboré, on dirait la Toscane !

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Pique-nique à Ciano d’Enza, sur la place du marché désertée (il est 14 h). Chaleur estivale. Depuis le Col del Cerretto je n’ai cessé de descendre, et cette vallée de l’Enza, agrémentée de quelques beaux édifices religieux, est littéralement surchauffée. Par des routes de campagne que je croyais petites et qui sont en réalité à moyenne puis à grande circulation, je file vers Parme et son Centro Storico.

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Pour Fabrice, Clélia et la Sanseverina
Je l’ai dit ça et là, je pense qu’une moto (surtout chargée pour un voyage d’une semaine) n’est pas adaptée pour profiter d’une ville touristique qui se visite à pied – sauf à la laisser dans le garage de l’hôtel et à y consacrer une journée. Quand on est seulement de passage, se posent d’assommants problèmes d’intendance, parce que les vêtements de moto sont peu adaptés à la marche (la chaleur n’arrange rien), et à cause des bagages. Qu’est-ce qu’on prend avec soi ? Qu’est-ce qu’on laisse sur la moto ? La moto elle-même, où la laisser ? Faut-il l’équiper de l’antivol qui est au fond du plus gros sac ? etc.

Je remplis mon casque de trucs plus ou moins indispensables et l’accroche à mon coude, tandis que je prends sous l’autre bras la sacoche réservoir avec le matériel photo et vidéo. Tout cela pèse une demi-tonne, et me gêne beaucoup pour faire des images. Quant à la moto, je l’abandonne à proximité d’un café, bloque-disque au fond du sac.

Je cuis à petit feu dans mon cuir vintage. Mais pour Fabrice, Clélia et la Sanseverina, les héros de La Chartreuse de Parme le plus beau roman du monde » selon Italo Calvino), pour eux seulement, je veux bien et nonobstant les conditions ambiantes, faire l’effort d’aller marcher dans les lieux qui sont les décors du roman.

En me rapprochant du centre ancien, j’admire l’entrée de mystérieux hôtels particuliers (où les motos ne sont pas les bienvenues) et la belle place Garibaldi (pas de ville italienne sans sa place Garibaldi), avec ce campanile au cadran solaire aussi sophistiqué que celui d’une Rolex.

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Tout à ses personnages, Stendhal s’attarde peu sur les lieux du roman, et il n’aime guère Parme, qu’il juge « assez plate » (sans doute le Grenoblois qui parle…) Quant à la « chartreuse » du titre, elle n’a droit qu’à deux lignes à la toute fin du dernier chapitre (1).

De toutes façons, de ces lieux je n’avais que de vagues souvenirs : le lac de Côme et ces « lieux enchanteurs voisins [du château de Grianta] et si célébrés par les voyageurs », avec les Alpes comme toile de fond (2) ; à Parme le palais princier ; l’orangerie du palais Crescenzi ; la tour Farnèse…

book_266C’est cette tour surtout, la prison du roman, que je voulais voir en venant à Parme. Stendhal lui fait un sort tout particulier. « Construite sur le modèle du mausolée d’Hadrien, à Rome, [elle] passait pour belle et singulière dans tout le pays ». C’est enfermé dans cette tour que Fabrice, frappé par la « céleste beauté » de Clélia, la fille du geôlier, en tombe raide amoureux. Ayant réussi à communiquer avec elle grâce à mille subterfuges, il connaîtra le bonheur en prison – au point de tout faire pour y retourner après avoir été libéré.

J’avais juste un peu oublié que déjà à l’époque où l’action est censée se passer (elle débute en 1796), la tour n’existait plus… que dans l’imagination de Stendhal ! Le lascar s’est en effet donné la liberté de décrire une tour qui s’écroula à Parme en 1606, deux siècles plus tôt. Comme ses personnages, la géographie de La Chartreuse de Parme est largement imaginaire (3).

Dans l’interminable Strada della Repubblica qui conduit au cœur de la ville ancienne, en m’improvisant physionomiste, j’interroge pour me guider quelques personnes dont j’imagine que leur activité, ou les études qu’elles suivent, pourraient faire d’elles des lecteurs de La Chartreuse. Grosse déception. Déjà, la tour Farnèse est inconnue au bataillon (et pour cause…) Puis à Parme, dans la principale rue du centre, je ne rencontrerai personne qui connaisse ce roman, lequel a pour cadre cette ville et lui emprunte son nom. En revanche, j’ai vu moult panneaux publicitaires vantant ce par quoi, semble-t-il, elle rayonne dans le monde : il vino et il prosciutto (le vin et le jambon).

Le seul lecteur de Stendhal que j’ai rencontré en Italie a été mon mécano de Castelnovo ne’ Monti. Celui que, précisément, je n’aurais pas mis dans mon panel. Tout cela fait un beau sujet de réflexion, je sais.

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À part ça Parme est une belle ville, largement boboïsée, où il fait sans doute bon vivre. Édifices anciens et boutiques modernes se mêlent plutôt harmonieusement, le long de cette avenue réservée aux vélos, innombrables, et aux transports en commun. Naturellement, tout le monde est cramponné à son smartphone. Les Parmesanes sont bien jolies, et vu le nombre de boutiques de mode, parfumerie et soins esthétiques que je compte au kilomètre, elles ont tout pour plaire.

Plus j’avance, et plus je comprends que ma visite de Parme est en train de foirer, et que je ne vais rien voir de ce que j’étais venu chercher, d’ailleurs largement fantasmatique. Comme on ne cesse de reproduire ses erreurs, il m’est arrivé ici un peu la même chose qu’à Compostelle : en paraphrasant Jean-Christophe Rufin, je réalise que Parme est une ville d’aujourd’hui, avec (je les ai vus en arrivant) des monuments hideux, des concessionnaires automobiles, des grandes surfaces et des voies rapides. Arriver à Parme, ce n’est pas rejoindre le XIXème siècle de mes héros, mais au contraire revenir brutalement au présent – comme dit de Compostelle et des « temps antiques » l’auteur d’Immortelle Randonnée.

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Parvenu à Compostelle, Rufin n’a eu qu’un seul désir : « En partir ». Je me dépêche d’en faire autant. Encore une photo quand même, celle du nom d’une rue attestant que dans ce pays, la culture est décidément partout.

Je meurs de chaud, de soif, et suis épuisé. Les deux kilomètres à faire à pied jusqu’à la moto me semblent vingt, et marqués par un début d’inquiétude : c’est nul ce que je viens de faire ; et si en plus je ne retrouvais pas ma moto ?, etc.

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Avec la paranoïa, les hallucinations me montent au cerveau. Est-ce la (relative) proximité de Pise ? Le clocher de l’église San Sepolcro, au milieu de la rue principale, je ne cesserai de le voir penché (4). Quand j’en demande confirmation à une Parmesane bien mise qui attend le bus, elle me regarde, effrayée, et serre contre elle son sac à main. Je ne dois pas être beau à voir.

Le meilleur du pire
Quand j’arrive sur zone, ma moto est bien là, rôtissant au soleil. Je m’affale à la terrasse d’à côté, où une demi-douzaine de personnes profitent de l’ombre devant des glaces. Je commence à programmer mon GPS pour la suite, en attendant qu’on prenne ma commande (je pense à trois Cocas avec cinq grands verres d’eau). Personne ne vient. Une grande flèche dirigée vers l’intérieur semble indiquer qu’on est invité à faire le service soi-même. Présentement, c’est au-dessus de mes forces. Vaffanculo ! (5)

Je profite encore un peu de la relative fraîcheur de l’endroit, et je m’en vais. Encore un moment pénible pour ranger tout mon barda sur la moto (il est connu que les objets qui prenaient facilement place à l’intérieur d’un sac augmentent de volume quand on les en extrait, et refusent ensuite d’y rentrer), et je laisse mon GPS m’exfiltrer de la ville dont, n’en déplaise à ses habitants, la Chartreuse est la plus célèbre du monde.

À peine englué dans l’intense circulation du centre-ville, l’écran de mon casque se décroche ! Je n’ai que le temps de le rattraper d’une main et de me garer en catastrophe : pour ma visite de la ville, j’ai tellement bourré mon casque de trucs divers que cela a fait sauter la fixation de l’écran. Dois-je ajouter qu’une nouvelle fois, j’ai de la chance dans mon malheur ? J’aurais fait quoi, avec l’écran de mon casque écrabouillé par les voitures suiveuses ? On ne trouve pas ce genre d’accessoire dans le pas d’un cheval : pour en obtenir un neuf à Grenoble, j’ai dû recourir à un site hollandais, et ça a pris une semaine.

loi9Après le meilleur tout court ce matin, cette fin d’après-midi sera le meilleur du pire. Parce que, soucieux maintenant de gagner le nord et la région des lacs, je me retrouve sur des voies rapides de contournement et des routes à grande circulation, que je partage, c’est façon de parler, avec des gens pressés de rentrer chez eux.

J’avais beau le savoir déjà, ici je vérifie à la puissance dix combien en Italie, limitations de vitesse et lignes continues sont dépourvues de signification. En outre, il n’est pas rare que l’on vous démarre sous le nez, quitte à faire passer ça pour un trait d’humour : ainsi de ce chauffeur de semi-remorque qui m’a fait sauter sur les freins et m’a gratifié, avec un geste de la main, d’un petit sourire en coin.

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Pour ce qui est de l’injonction à respecter la vitesse limitée, elle est omniprésente, sur tous supports, mettant en avant toutes sortes de systèmes électroniques auxquels nul n’est censé échapper.

Rien n’y fait : dans les longues lignes droites de la si photogénique plaine du Pô, roulant benoîtement, au GPS, 10 km/h au-dessus de la vitesse autorisée, je suis régulièrement talonné par… à peu près tout ce qui roule. Légèrement écoeuré, j’en viendrai à rentrer dans le rang, c’est à dire à faire comme tout le monde et à rouler à 110-120 sur ces routes limitées à 90.

Sur la rocade contournant Cremone, fréquentée par des véhicules qu’on ne s’attend pas à y trouver, un fou-furieux slalomant entre les voitures se glisse avec trente bornes de mieux entre moi et celle qui, en me doublant, est restée un moment à ma hauteur – sans doute un (a)mateur de belles machines. Le psychopathe a dû forcer le passage pour cela, et je n’ai jamais été aussi près d’être envoyé visiter la bande d’arrêt d’urgence à plat-ventre.

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Agriturismo
Le soleil est déjà bas sur l’horizon quand je commence à m’inquiéter de mon hébergement. Dans cette région très agricole, où des silos à grains côtoient de façon parfaitement indécente de belles architectures anciennes, j’atterris logiquement dans un agriturismo, près de Crema. Ce type d’hébergement, proche dans l’esprit de nos campings et chambres d’hôtes « à la ferme », propose une prestation bien plus sophistiquée, avec une visibilité sur l’Internet qui en fait, pour le motard notamment, une belle option pour voyager en Italie.

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Pas de chance pour mon estomac, celui-ci est de type B & B. Face à un horizon qui m’évoque le sfumato des tableaux de la Renaissance et dans le coucher de soleil qui vient, je fais donner une ènième salade en boîte, Parisienne cette fois. Les salades en boîtes : voilà au moins un point sur lequel je ne me serai pas loupé, dans ce voyage.

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Samedi 24 septembre 2016

Lombardie

On est dans cet agriturismo chez des amoureux du cheval : belles photos encadrées, souvenirs de concours, harnais et mors ouvragés ornent les murs. L’endroit est confortable, mais prégnante l’odeur de l’engrais utilisé alentour. Et en guise de produits du terroir, le petit-déjeuner sera fait de beurre et confiture en portions, sous plastique, comme on en trouve dans tous les hôtels d’Europe.

À l’affable patronne qui m’a accueilli hier soir succède ce matin son époux, je suppose. Je suis le seul client (ça devient une habitude), et l’homme semble gêné avec moi. Mal comprenant, à cause de mon italien sans doute, et maladroit, sûrement : il parvient ainsi à me ramener mon thermos d’eau chaude avec le bouchon vissé à l’envers. Je me demande encore comment il a fait.

loi10Il fait un temps superbe, et les bagages sont vite faits et chargés. Je passe pas mal de temps, en revanche, au nettoyage de mon casque (l’un de mes rituels d’avant départ), un insecte s’étant écrasé précisément à l’endroit le plus difficile à nettoyer. Comme les grands fauves, Murphy ne dort que d’un oeil, et garde l’autre sur moi.

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Ce départ vers le nord se fait d’abord uniquement par de petites routes de campagne, des routes blanches. À 3 000 tours en sixième, dans la fraîcheur du matin, c’est un moment parfait. « Faire route à pied par un beau temps, dans un beau pays, sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable : voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût », écrit Rousseau dans ses Confessions. Au véhicule près, je suis d’accord avec lui.

dsc00160_h385Comme le café dans les hôtels est souvent médiocre, je ne tarde jamais, une fois parti, à m’arrêter dans le premier café sympathique. Ce sera à Capralba. Ici, face à l’église de briques rouges, il n’y a quand j’arrive que des vieux. En faisant claquer cette langue que j’adore, ils sont partis dans une discussion endiablée, sous un écran géant (on a coupé le son) où se trémoussent des bimbos moulées dans la soie. Le contraste est saisissant, mais je n’ose prendre la photo.

Arrivent deux petites filles d’un mètre vingt environ, que j’intrigue. Elles sont accompagnées de leur père, la trentaine athlétique, tous trois sont à VTT. Les filles le tannent pour avoir des glaces, font plein d’allers-retours jusqu’au panneau exhibant les merveilles que l’on peut déguster ici, rendent compte à leur père. Lequel résiste un moment, mais pas longtemps (il n’est pas de force).

La patronne, la cinquantaine élégantenote3_226 mais du fard à paupières pour trois personnes, est aux petits soins avec moi. À ma question sur le nom de ce village, elle répond d’abord oralement, puis, crainte que je n’aie pas compris, m’apporte le ticket de caisse pour que je voie le nom écrit. Il y a le sien, aussi. Ces gestes aimables et minuscules font le plaisir du voyage dans ce pays.

Pour venir au bar, j’ai eu scrupule à laisser ma moto dans la bande cyclable qui passe devant, il n’est pas facile de se garer tout près. Trois minutes après, un gros blaireau en 4 x 4 Mercedes viendra s’y poser, warnings allumés (les warnings, ça sert à ça). Au bar, il a l’air parti pour durer.

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Un voyage rêvé
Depuis ce matin mon GPS fait un sans-faute, en me faisant passer par toutes les étapes que j’ai choisies sans pénétrer dans les centres-villes, bien aidé il est vrai par un efficace réseau de rond-points : j’en passe environ 1 250. Se trouve confortée la pertinence de ce choix de planification sur lequel je me suis interrogé plus haut, et qui chez TomTom s’appelle « Parcours le plus rapide ».

Cette partie de mon voyage, la remontée de Toscane vers les lacs, s’est décidée après que j’aie longuement rêvassé sur la carte, fasciné par les noms de lieux d’une région où s’est concentrée une grande partie de l’histoire de l’art. « Les cartes sont le laissez-passer de nos rêves (…) On devrait toujours répondre à [leur] invitation, et croire à leur promesse », écrit Sylvain Tesson dans son dernier livre, déjà cité.

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Il s’est trouvé ici, à la Renaissance, une conjonction miraculeuse entre l’histoire, la géographie, la lumière, l’esprit de ses habitants, tout ce qui fait un art de vivre, d’où procède un art tout court. C’est à peu près ce que dit Danièle Sallenave de la Touraine, où (comme le savent les lecteurs de ce blog) Léonard de Vinci, appelé par François Ier, a vécu les dernières années de sa vie (6).

Du coup il me semblait impensable de ne pas passer par Cremone, où est née la plus célèbre des écoles de lutherie, celle d’Amati, Stradivari (dit « Stradivarius »), Guarneri… Et comment éviter Caravaggio, l’une de ces villes, nombreuses alors, dont un artiste prenait le nom (7) ? Et Bergame et ses bergamasques, qui ont inspiré Verlaine, Debussy, Fauré… ? Et tant d’autres ? Aux « promesses » de la carte, comme dit Tesson, je n’aurai pas laissé leurs chances. Et de toutes ces villes je n’aurai vu, finalement, que les ronds-points.

Mandello
Au départ ce matin, le GPS annonçait mon arrivée à Mandello à midi. Perfect timing. À mesure que je me rapproche de Lecco et de son lac (la ville revendique comme sienne la branche orientale du lac de Côme), la circulation s’intensifie, le réseau routier se complexifie à l’extrême, Milan n’est qu’à 50 km. Je me demande encore comment on a fait, avec M. et sans GPS, pour s’en extraire, avant de prendre le risque de nous faire assassiner dans les montagnes de Valsassina, le temps d’un bivouac mémorable. C’était en 2007, une éternité.

Après quelques sévères embouteillages à Lecco, c’est une belle avenue le long du lac. On vient y pique-niquer, se détendre, et faire des roues arrières quand on est jeune et motorisé. Un bout d’autoroute entre lac et montagne me jette peu avant Mandello del Lario.

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Comme chacun sait, cette petite ville des bords du Lac de Côme est le berceau de Moto Guzzi. Depuis 1921, toutes les motos sont fabriquées ici, dans l’usine « historique », qui comprend un musée célèbre où les fans sont tenus de se rendre en pèlerinage. De là la présence sur zone de votre serviteur, occupé, ce 24 septembre, à faire des photos de l’entrée de ville.

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DCIM114GOPROUn panneau m’apprend que Mandello del Lario fait partie de l’association Città dei motori (villes des moteurs), ça n’est pas ce qui manque en Italie. Pas mal de motos passent devant moi, mais seulement deux ou trois Guzzi, et ce jeune couple, tous deux en Honda 600 RR, que je retrouverai sur le bateau un peu plus tard.

Sans le vouloir, j’ai laissé tourner la GoPro, exactement comme cela m’était arrivé à Compostelle (!) Nouvelle photo de la photo en train de se faire, donc (l’ombre au sol en plus, c’est cadeau, comme le reflet du panneau dans le casque). Je remballe mon matériel, et pars à la recherche de l’usine dont en février 2015 ma moto est sortie.

Ce ne sera pas long. Le plan de circulation est tout simple : la route principale continue de longer le lac, une autre pénètre dans la ville elle-même, je la prends, et tombe presque tout de suite sur l’usine et son célèbre portail. Comme aurait dit Coluche, je ne sais pas si c’est la chaleur ou l’émotion, mais je me sens un peu ému.

Ému aussi parce que, de l’extérieur au moins, elle ne me paraît pas très fringante, cette usine. Rien à voir avec celle d’Hinckley (Triumph), ni même avec la toute nouvelle usine Royal Enfield de Chennai. Bon, difficile de vouloir que l’usine soit « historique » et de lui reprocher dans le même temps de ne pas être ultra-moderne, hein.

[à suivre]

Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 1 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 2 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 3 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 4 sur 4

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) « [Fabrice] se retira à la Chartreuse de Parme, située dans les bois voisins du Pô, à deux lieues de Sacca ». Les stendhaliens ont trouvé deux « chartreuses » près de Parme, sans qu’il soit certain que Stendhal les ai vues.
(2) Dont votre serviteur, voir ici, « Epilogue ».
(3) Plus de détails . Cette mésaventure est un nouvel exemple de la coupable impréparation de ce voyage. J’ai pourtant un accès facile à l’association, composée d’éminents stendhaliens de mon ex-université, qui aurait pu m’aider à documenter tout cela.
Bien sûr, comme Stendhal, la plupart des écrivains n’hésitent pas à construire une géographie imaginaire pour leurs romans. Récemment, j’ai relu Le Hussard sur le toit, carte Drôme-Vaucluse en main. Je voulais reconstituer l’itinéraire d’Angelo et de Pauline de Theus tentant de rejoindre ce village (qui existe réellement, près de Gap), dans une Provence ravagée par l’épidémie de choléra de 1838. J’ai vite compris que Giono s’est amusé à mêler noms réels de lieux existants dans la région et noms inventés ou empruntés à d’autres. Du coup l’itinéraire…
(4) Je précise que mon nouvel APN est équipé d’un niveau à bulle. Disons, à bulle virtuelle.
(5) Voir ici (« Una telefonata ») la signification de cette expression aussi courante que typiquement italienne. On évitera cependant, pour faire croire qu’on maîtrise la langue, de l’utiliser avec des carabinieri, lors d’un contrôle de papiers faisant suite à un dépassement de la vitesse autorisée.
(6) Voir ici, « L’Histoire avec sa grande hache ».
(7) À commencer par celui qui est cité au paragraphe précédent, Léonard de… Vinci (village situé à 25 km de Florence).

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2 commentaires pour Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 3 sur 4

  1. Leon ou encore Geleon dit :

    Ah oui, la SS 63 ! J’ai tout de suite reconnu les deux photos du parking et de la terrasse.
    Oh purée ! On a pris cette route avec le Toy 4 x 4, il y avait des groupes de gus en pétoires qui prenaient des risques de dingues, on se serait cru en Grand Prix !
    Remarque, on voit les mêmes au Col du Mont Cenis et il y a des morts chaque année…

  2. Bertrand Louchet dit :

    Super ! Redmond O’ Hanlon au pays de Machiavel…

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