Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 1 sur 4

Filet Recit_685Si mon précédent voyage s’est fait dans les pas d’un grand écrivain-voyageur, celui dont le récit commence aujourd’hui l’a été en compagnie de quelqu’un dont je me serais bien passé. Son nom est associé à « une loi qui se tient au-dessus de toutes les autres, toujours là pour vous perturber, vous retarder et vous frustrer. Son emprise sur le monde est absolue, et nul n’y échappe » (1).

Je parle bien sûr de la loi empiriquement découverte en 1949 par Edward A. Murphy Jr, ingénieur de son état, alors qu’il travaillait sur des crashs-tests à la base de l’US Air Force d’Edwards, Californie.

murphyDans l’amusant et instructif ouvrage dont la couverture est reproduite ci-contre, la principale loi de Murphy et ses deux premières déclinaisons sont formulées ainsi :
1. — Tout ce qui devrait bien se passer tourne mal.
2. — Le mieux est l’ennemi du bien.
3. — Toute tentative de ne rien faire pour que rien ne tourne mal, tourne mal.

Vulgairement mais explicitement dénommée « loi de l’emmerdement maximum », cette loi se décline à l’infini. Dans mon voyage, j’en ai (re)découvert une quinzaine, de ces déclinaisons, dans lesquelles certains reconnaîtront sûrement les leurs.

Pour un Grenoblois, l’Italie est notre étranger proche : la frontière, au Col de Montgenèvre, est à 120 km. Et pour une semaine à moto dans ce beau pays, hors-saison, avec un temps agréable (presque) tous les jours, nombreux sont ceux qui seraient prêts à signer.

Pourtant, tout ne s’est pas bien passé pendant ce voyage. Murphy mis à part, cela tient en un mot : l’impréparation. Avant de partir, j’avais seulement deux idées en tête : comme Guzziste (de fraîche date certes, mais on sait la foi du converti), je voulais faire le pèlerinage à Mandello del Lario ; comme amateur de beaux paysages, j’avais envie de rouler à nouveau sur la route Volterra ~ San Gimignano, l’une des plus belles de Toscane, donc du monde. J’y avais emmené ma R 80 ST au milieu des années 80, et cette route est toujours surlignée sur une de mes cartes.

Grosso modo, comme on dit en italien, j’allais passer la frontière au Col de Larche, descendre vers Florence par la côte, remonter jusqu’au Lac de Côme, revenir par Aoste. Pas d’autre précision ni préparation, pas même le Guide du Routard dans la sacoche-réservoir. Je faisais confiance à mon GPS, à ma chance (dans mon malheur, le cas échéant), et à ma légendaire capacité d’improvisation.

Voici comment, ami lecteur, je suis parti un beau jour de septembre, avec à la place du passager et malgré l’imposant chargement, celui qui a découvert que les objets dont on a besoin deviennent subitement invisibles, que notre destination se trouve tout le temps de l’autre côté du pli de la carte, et pourquoi la tartine tombe toujours du côté du beurre.

*zzz

Mardi 20 septembre 2016

France ~ Piémont

Flash back | La moto | Resto vs pique-nique | Un thé au Col de Larche | Cuneo | 4ème loi de Murphy | Chance dans mon malheur, première | Premier albergo | 5ème loi de Murphy | Le temps fait de moi ce qu’il veut | Chance dans mon malheur, deuxième | Occupe-toi d’Aurélie | Route de montagne

dsc00058_320« Quanto lo devo ? », ou « Quanto costa ? » Au Col de Larche je prends ma première leçon d’italien. Ainsi je saurai demander combien je dois dans les cafés, hôtels et alimentari, pendant la semaine qui vient. Ça vaut mieux que d’agiter en l’air son porte-monnaie (ce qui marche aussi).

Dans ce Rifugio della Pace orné de drapeaux « tibétains » où j’arrive à 16 h 30, avec un petit 12° et un vent frisquet, je ne dois pas grand chose. On me sert pour 1 € 50 un excellent thé-citron avec un cookie et deux sortes de sucre. La leçon d’italien est incluse.

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J’aime cette route et ce col qui sert de frontière avec l’Italie, en conservant ses deux noms : un pour le côté français (le Col de Larche) et un pour le côté italien (le Colle della Maddalena). Le refuge lui est 100 % italien.

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Google_Iti2014Flash back
Cette journée d’approche a très agréablement commencé. Ça n’est pas encore l’automne, mais ça ne saurait tarder. À 16 h, à Jausiers, j’improvise un haïku improbable, avec une rime enrichie par mes soins.

À Jausiers
Les premières feuilles
Sont tombers

Levé à 7 h ce matin, j’ai décollé à 11 h 15, alors que mes affaires étaient prêtes depuis la veille, pour la plupart. Sorte de record. À Monestier-de-Clermont, dernier plein de Total Excellium, qui définitivement fait du bien à ma moto. Notamment dans la zone critique des 2 000 ~ 2 500 tours, où elle n’est pas au mieux, et où la circulation en ville me contraint.

Il fait frais, la température est idéale pour rouler. C’est une atmosphère dédiée à la moto, comme dit Sylvain Tesson à propos de la marche (3). Après Monestier, le Trièves est gris foncé, et la pluie menace. Chance sur ce coup, j’y échappe de justesse, et la frontière climatique du Col de la Croix Haute fonctionne à merveille.

Avant Saint-Maurice-en-Trièves et la pause café + pain au chocolat rituelle (la boulangerie est déportée au bord de la grand route, alors que le village est dans la campagne, à deux kilomètres), je suis coincé derrière un camion qui avionne pas mal. Ça existe, oui, et je n’ai encore rien vu. Un groupe de GS en profite lâchement pour me rejoindre, et me filer le train. Juste avant l’un des grands gauches en forêt, je fais le freinage au 35 tonnes. Les rascals me suivent et s’accrochent. Comme je connais les virages de cette route par cœur et les appelle chacun par leur petit nom, dans le suivant je ne coupe pas, l’ergot de béquille caresse le bitume. Dans le bout droit qui suit, petit coup d’œil dans le rétroviseur : les GS, dont j’attendais qu’elles me doublassent en trombe à cet endroit, sont loin derrière. Non, rien.

Ayant décidé de rejoindre Gap par Veynes, je me loupe une fois encore dans l’entrée de la ville (un Grenoblois ne va pas installer son GPS pour traverser Gap !) De ce côté la route de Barcelonnette reste incroyablement mal signalée (2).

La moto
Quand je pars en voyage, je traite ma moto, au début, comme un coureur de fond ses muscles : échauffement réglementaire, à mi-régime pendant les quinze premiers kilomètres ; vitesses passées à 4 000 tours ; roulage à 3 000 (80 km/h) quand je le peux. Dans ces conditions, avec la sensation réjouissante que tout baigne dans l’huile, le twin ronronne sous moi, façon de me dire « Toi, je veux bien t’emmener au bout du monde ».

Rodage bien avancé (20 000 km…) + Total Excellium + température inférieure à 25° : la moto dans ces conditions va vraiment bien, approchant même à bas régime le velouté de ma 1200 GS. Elle n’a pas subi de modification ni d’accessoirisation depuis le Stelvio. Elle a seulement quelques kilomètres de plus, des pneus neufs (je suis définitivement fan des Michelin Pilot Activ), et de nouvelles poignées vintage en forme de ballon de rugby. Poignées que, je le précise, j’ai montées moi-même ! On ne rigole pas.

dsc00051_320x220Installer des poignées sur une moto suppose que l’on ait résolu le dilemme suivant : a) j’y mets du lubrifiant genre WD 40 pour que la mise en place soit plus facile (mais la poignée risque ensuite de tourner ad vitam) ; b) je n’en mets pas, et je n’arrive pas à les enfoncer sur plus des trois-quarts de leur longueur (vécu !)

Grâce au conseil de l’excellent Denis Gaget (le produit miracle pour cela, c’est l’eau !), j’ai accompli avec succès cette tâche incroyablement complexe.

À l’usage ces poignées, en plus d’aller bien au teint de la moto, sont ergonomiques et plus confortables. Et leur diamètre important donne un plus grand (c’est relatif !) bras de levier à l’entrainement du câble de gaz : la commande est plus douce et plus progressive, pas besoin de ride by wire ! Tout ce que je recherche.

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Resto vs pique-nique
Comme à chaque fois, la moto est trop chargée, de choses qui ne serviront jamais et que je n’arrive pas à ne pas emmener. Puis j’ai tenu à prendre un « fond » de nourriture, genre dépannage (salades en boîte), quelques fruits que je n’allais pas laisser pourrir dans ma cuisine, des biscuits et des barres énergétiques. Impossible de faire rentrer cela dans mon habituelle combinaison de sacs, et j’ai renoncé aux sacoches, qui seraient idéales. Alors le bouffement, je l’entasse dans un sac à duvet jeté tout en haut de mon barda. C’est lourd et haut perché, et cela se sent. Mais la suite montrera, comme on dit dans les livres, que c’était une bonne idée.

Bien sûr, la solution pour ne pas m’encombrer de nourriture serait de manger systématiquement au resto à midi. Mais d’expérience, c’est rarement satisfaisant : il n’y en a jamais où/quand il faut, ou ils sont bondés et on y perd son temps. Et puis on respire au grand air sur une moto alors qu’on se sent confiné dans un resto, etc.

Manger dans un joli endroit avec de la vue, même au bord de la route comme ici, en jetant de temps en temps un coup d’oeil attendri à sa moto, il n’y a que ça de vrai. Aujourd’hui ce sera au droit du barrage de Serre-Ponçon, juste après le tunnel. Beaux aperçus sur le barrage et le lac, joli coin ombragé. Avant Le Lauzet-Ubaye, j’en verrai six de mieux, mais bon.

Italie, me voilà !
Les camions italiens n’arrêtent pas de passer devant moi, c’est déjà un peu l’Italie. Le temps est toujours beau quand je repars tranquillement vers le Col Saint-Jean et la vallée de l’Ubaye. Je connais pire, comme route.

C’est là que, dans le rétroviseur, je les vois arriver en formation serrée, décalés comme il faut. Deux gendarmes en FJ bleues et fluo. Je m’écarte proprement à leur passage, eux me doublent en me saluant avec un jeté de jambe droite impeccable et strictement identique. On doit l’enseigner dans les écoles de gendarmerie.

Jusqu’au Col de Larche je me régale : heure exquise, température idéale, peu de monde sinon quatre campings-cars qui se sont regroupés en formation serrée pour monter le col, sans doute pour se tenir chaud.

Après ce thé revigorant à mon entrée en Italie (voir plus haut), le ciel s’est couvert vers Argentera, dans la belle descente aux tornanti numérotés et au revêtement impeccable. Du fait de l’omniprésence des camions (parce que le Col de Larche, 1 991 m, a une altitude inférieure à celle des autres grands cols alpins), certaines épingles sont néanmoins bien fripées.

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Au feu avant Argentera, je me glisse devant celui qui devant moi descendait à vive allure. Coup de klaxon discret. De protestation ? Je me retourne. Le chauffeur, hilare, a le pouce levé et désigne ma moto (de l’autre main, oui). Cool, et de bon augure.

Cuneo
J’aime beaucoup cette SS 21 (strada statale, route nationale n° 21)… jusqu’à Vinadio. C’est à hauteur de ce village qu’on revient vers la France et la vallée de la Tinée, par le Col de la Lombarde – un itinéraire classique. Après ça se gâte un peu : les montagnes sont derrière moi, la grande ville (Cuneo compte plus de 55 000 habitants) se ressent à l’avance par la mornitude du paysage, et avec la nuit qui vient, je commence à me dire que, en espérant trouver mieux, j’ai eu tort de zapper ces petits hôtels qui me faisaient de l’œil vers Argentera. Le mieux est l’ennemi du bien, dit Murphy.

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Je trouve cela inexplicable, mais je ne vois rien qui ressemble à un hôtel en entrant dans la ville. Il est vrai que je dois me concentrer sur ma conduite : la circulation est de plus en plus dense, et m’entraîne bon gré mal gré vers le centre.

loi4Une jeune fille à vélo m’indique l’hôtel Il Principe (Le Prince), sur la piazza. Mais c’est un cinq étoiles, et je ne suis pas encore assez fatigué. J’hésite à me renseigner auprès d’un groupe de carabinieri, d’autant que le plus jeune d’entre eux, sourire aux lèvres, suit d’un air approbateur ma moto. Et puis bah.

Je n’ai pas sorti mon GPS, parce qu’il n’y a qu’une seule route pour venir ici, et je ne pensais pas aller plus loin. Alors c’est maintenant le plan de circulation qui me sert de guide, je ne vois toujours pas d’hôtel, et me voilà éjecté de Cuneo par l’est.

Chance dans mon malheur, première
Après Cuneo j’avais le choix entre Alba et Mondovi pour poursuivre. J’avise au dernier moment sur un rond-point un panneau « Alba », je le suis parce que j’aime ce nom. Il fait nuit maintenant, des cultures intensives succèdent à la banlieue, ça n’est pas ici que je vais trouver un hôtel. Je m’arrête et installe le GPS pour avoir la liste des hébergements sur ma route. J’en vois plusieurs, le premier à 15 km. J’appelle, une voix en italien me dit que le numéro (donné par le GPS) n’est pas attribué…

Ça n’est pas encore le malheur, mais ça commence à ressembler à une galère, et j’ai une faim de lupo. Un peu rassuré quand même par ce que le GPS m’a appris, je repars en me disant que je trouverai bien quelque chose à l’arrach’. Moins de 500 m plus loin, je tombe sur l’albergo de la photo (prise le lendemain matin). Il ne paye pas de mine, mais on veut bien de moi, me nourrir même, et il y a un garage pour ma moto. Chance dans mon malheur, première.

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L’endroit est tenu par une famille asiatique, et pendant ce voyage, j’observerai que les asiatiques sont maintenant bien présents dans l’hôtellerie-restauration en Italie. Je ne comprends rien à ce que me dit la mère à la réception, parce qu’une asiatique parlant italien, ça a pour moi quelque chose de doublement exotique (c’est idiot, je sais). Elle appelle sa fille censée parler le français. En réalité, celle-ci parle le français aussi bien que moi l’asiatique. À table, elle me servira en me parlant italien, avec des « Tu vois » de temps en temps, pour faire français.

Ambiance
C’est peu dire que l’endroit est cheap. Dans la chambre au mobilier dépareillé, la plupart des lumières ne fonctionnent pas, ou avec des ampoules à faible consommation qui n’éclairent rien ; le store de la fenêtre qui ne ferme pas est cassé, comme la lunette des WC, etc. Quant au lit, je me demande avec inquiétude comment je vais pouvoir y dormir : il est à la fois mou et dur. Mou pour la vaste cavité qui se creuse sous mes 68 kg ; dur parce que chaque ressort du matelas vient s’incruster entre mes os. Mais bon, le simple fait de repenser à l’état où j’errais une heure plus tôt suffit à balayer tout cela. À en rire, même.

Dans la grande salle de restaurant, quatre Italiens, la cinquantaine, le cheveu court, l’air farouche. Moi. Et une vingt-cinquaine de jeunes gens, qui arrivent dans le désordre, les écouteurs aux oreilles pour la plupart, et s’installent à une grande table. Ils ne se parlent pas beaucoup, et mangent en un quart d’heure des pâtes servies dans un plat immense. Un Blanc, et vingt-quatre Noirs. Des travailleurs saisonniers, comprends-je, qui « font les fruits » dans la région, et sont logés dans cet hôtel à bas coût. En face de moi, le jeune Blanc, le visage fermé, maudit ses parents qui l’obligent à payer ses études.

Les quatre locaux n’ont pas dit un mot jusqu’au départ du dernier des saisonniers. Leurs langues se délient maintenant, en dialecte piémontais je présume, car je n’en saisis pas un mot. Mais sur leur front, il est écrit en lettres clignotantes : « On est chez nous ! » En piémontais, hein.

Mercredi 21 septembre 2016

Piémont ~ Ligurie

Le temps fait de moi ce qu’il veut
Dans la chambre, le lit a tenu toutes ses terrifiantes promesses. J’ai dormi comme sous la tente, en faisant un quart de tour sur moi-même chaque heure, pour répartir les hématomes. Au reste, l’odeur d’égout de la salle de bains est à peine pire que l’odeur d’engrais qui s’insinue par la fenêtre.

Google_Iti2014Quand je me lève à sept heures, il y a longtemps que les jeunes d’hier soir sont au taf. L’hôtel est désert. Seul le patron est là pour s’occuper de moi. Il semble surpris que je demande un petit déjeuner (prima collazione), me propose un café au bar et me désigne, sous une cloche en plastique, deux croissants à l’air fatigué. C’est avec réticence qu’il me remplit un verre d’un jus de fruits à pas cher.

note1Depuis mon arrivée, je ne l’ai pas vu sourire. Mais c’est un faux méchant. Pendant qu’il m’accompagne au garage pour sortir la moto, je lui demande, histoire de parler, quel temps il va faire. « Non lo so », il me répond d’abord. Puis « Dove andate ? » Je lui dis, il sort son iPhone, et me montre la météo pour toutes les villes que je lui cite. Météo pas terrible, mais geste sympa.

Lors de mon dernier aller-retour pour charger la moto, je l’entends chanter à tue-tête dans sa langue, à la réception. La note atypique qu’il me tend au moment de payer est seulement officialisée par sa signature (du chinois, il me semble). Je la garde en souvenir.

loi5Plein de reconnaissance (on dirait pas, je sais) pour cet hôtel qui s’est trouvé au bon endroit au bon moment hier soir, je suis ce matin optimiste, d’autant que dans le ciel, les nuages laissent la place à de grandes trouées de ciel bleu. En application de la 5ème loi de Murphy, cependant, au bout d’une heure la météo se dégrade rapidement. L’environnement, lui, est à iech’ : champs à perte de vue, entrepôts géants, immenses zones agro-industrielles.

À Cervere, je fais une pause à la station-service/garage/café-restaurant. Essence de marque inconnue (de moi), du SP 95 dont je ne saurai jamais s’il contient ou non de l’éthanol. Les Italiens font simple en matière de choix de carburant : c’est « gas oil » ou « benzina senza piombo », épicétou. Au moins, on n’a pas à se prendre la tête. Quelques rares stations proposent du SP 98, m’explique le jeune pompiste sympa, qui a eu une Le Mans. Sous l’enseigne Q8, on trouve aussi du SP 100.

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Le ciel dans la direction d’Alba exhibant décidément un gris foncé aussi esthétique que peu engageant, je sors cartes et GPS pour reprogrammer la suite : ce sera l’autoroute jusqu’à Savone et la mer, donc, puis un bout de la Via Aurelia jusqu’avant Gênes, d’où je remonterai dans l’arrière-pays pour zapper la grande ville.

À la station je bois mon premier vrai café italien : trois dés à coudre dans une mini tasse, une pure merveille. Je dis à la patronne que son café est buonissimo, ça a l’air de lui faire plaisir.

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Chance dans mon malheur, deuxième
L’échangeur permettant d’accéder à l’A 6 Turin ~ Savone n’est pas bien loin, mais m’oblige quand même à continuer vers le nord, droit vers le rideau de pluie maintenant bien visible.

J’y échappe in extremis, en m’engageant sur la bretelle d’accès (qui me fait faire un demi-tour vers le sud, donc) au moment précis où les premières grosses gouttes s’écrasent sur l’écran du casque.

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Sur l’autoroute à 100-110 km/h (pas mal de travaux avec limitations de vitesse afférentes sur ces autoroutes italiennes, au revêtement globalement moins bon qu’en France, mais aux droits de péage moins élevés), la moto ronronne de plaisir. Ça vaudra pour tout le voyage : le comportement impeccable de la Guzzi, toujours, me réconciliera avec tout.

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Mon plan était le bon. Progressivement la couche nuageuse est moins épaisse, et la route sèche. Loin devant, j’aperçois le ciel bleu de la Riviera di Ponente (la Riviera du Couchant). Après quelques avatars que j’épargne au lecteur, ayant laissé derrière moi Savone, je rejoins à Albissola la Via Aurelia.

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Occupe-toi d’Aurélie
La SS 1 « Via Aurelia » va en gros de Vintimille à Rome, en restant toujours au plus près du bord de mer. Comme en témoigne son nom de code, c’est en Italie la mère de toutes les routes. Bien sûr, il s’agit d’une ancienne voie romaine, initiée à partir de 241 av. J.-C. par le consul Caïus Aurelius Cotta. L’empereur Auguste la fit continuer, à partir de 13 av. J.-C., jusqu’à Arles.

Avant la construction de la Via Aurelia, pour aller de Rome vers la France et l’Espagne, il fallait passer par le Col de Montgenèvre. L’empereur Auguste, en soumettant les peuples de nos Alpes-Maritimes, permit de raccourcir le trajet en temps et distance : la Via Aurelia passe par des zones plus praticables de bord de mer, sans réelles difficultés de communication.

Les routes sont souvent créées à des fins militaires. Grâce à la Via Aurélia, Jules César pouvait se rendre de Rome à Arles avec son escorte en huit jours, en Espagne en vingt-sept. Plus de précisions ici, où j’ai emprunté celles qui précèdent.

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Bien que l’autoroute toute proche, qui fait alterner tunnels et ouvrages d’art, ait son charme, la Via Aurelia a longtemps été mon itinéraire préféré pour aller en Italie ou en revenir. Mais comme toutes les routes de bord de mer en zone touristique, l’accès au rivage y est cadenassé. Amateurs de pique-nique les pieds dans l’eau avec la moto à portée de main, passez votre chemin.

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dsc00066_320J’ai l’estomac dans les talons quand j’arrive à Cogoleto. Sans être sûr d’en avoir le droit (je crois que non), je pénètre avec la moto sur ce front de mer fort agréable, et à peu près désert.

L’endroit est très propre, je vois que les autorités locales s’en donnent les moyens, notamment à l’égard des propriétaires de chiens, fermement invités à gérer leurs « déjections solides » (je précise cela pour ceux qui ne lisent pas la langue de Matteo Renzi).

Je ne mets pas les pieds dans l’eau, mais je vais la tâter, sur une plage de galets assez peu accueillante (les plages agréables et aménagées, toutes proches, sont privées). Au bout d’un moment déboule un groupe de randonneurs, visiblement retraités. Pour cette randonnée limitée à un front de mer en zone urbaine, ils ont leurs bâtons de marche, on n’est jamais trop prudent. Des femmes, surtout, et un homme qui pérore. Ils s’arrêtent à côté de moi, qui mange au pied d’un palmier une salade… italienne, achetée au Carrouf’ City de mon quartier. J’entends que le pérorateur parle de moi (« Ça remplace le restaurant », dit-il avec une ironie qu’il croit cinglante), et je comprends qu’il me prend pour un clochard. Bah.

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Gênes n’est pas loin (à l’arrière-plan, au centre, sur la photo), et je suis soucieux de ne pas aller m’engluer dans la grande ville. C’est pourquoi je choisis de quitter le bord de mer à Voltri, une dizaine de kilomètres avant.

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Las, à Voltri, très animée en ce début d’après-midi et pleine d’élèves attendant leur bus, j’ai l’impression d’être déjà dans l’agglomération gênoise, qui se serait tentaculairement étendue jusque là. La circulation s’intensifie rapidement mais le GPS assure, et m’extrait vite fait du flot, direction Mele et la S 456, première vraie route à moto depuis… le Col de Larche !

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Route de montagne
Jusqu’à Ovada la S 456 suit au plus près l’autoroute A 26 qui descend sur Gênes et la côte ligure, où les montagnes plongent dans la mer. Occasion d’admirer ces viaducs incroyables, condition et instrument du développement économique de l’Italie d’après-guerre. Ils surgissent un peu partout et à tout moment, parfois en deux exemplaires qui s’accompagnent, se croisent, s’éloignent avant de se rapprocher à nouveau, et suscitent chez moi une admiration mêlée de respect pour les hommes qui ont construit cela. Oui, je suis quelqu’un de respectueux, voilà.

Un que je ne respecte pas en revanche, c’est celui qui, au pays de Piero della Francesca et de Giorgio Armani, a choisi pour sa maison ce rouge tapant qui m’égratigne les yeux, juste au dessous d’un élégant castellino.

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[à suivre]

Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 1 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 2 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 3 sur 4
Voyage avec Murphy à travers l’Italie. 4 sur 4

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Richard Robinson, Pourquoi la tartine tombe toujours du côté du beurre, Dunod, 2006.
(2) Selon l’ouverture des cols, l’itinéraire indiqué (bouton « Google Itinéraire ») peut ne pas être celui dont il est question dans le texte. Voir ici.
(3) Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016.

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2 commentaires pour Voyage avec Murphy à travers l’Italie (2016). 1 sur 4

  1. Villenave Jean-Pierre dit :

    Toujours aussi passionnant. Merci JL.
    jp

  2. Renaud dit :

    Si Jausiers je dirers que le haïku est à chiers.
    Par contre, les GS qui doublassent, j’adore.

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