L’Oisans, Stendhal et les superlatifs

Filet Billet_685_bleu3_OKEn roulant l’autre jour sur la route de secours du Chambon, je pensais à Stendhal et au voyage qu’il entreprend le 20 août 1837, et rapporte dans ses Mémoires d’un touriste (1). Ce jour-là il quitte Grenoble par la « petite route de l’Oisans » (quatre jours par la diligence), qui correspond en gros à l’actuelle D 1091 Grenoble ~ Briançon. La « grande route », par Gap et Embrun, en prenait sept.

Officiellement il se rend en Oisans (il écrit « Oysans »), pour décrire « à un de ses amis de Paris ce que c’est que la mine de La Gardette », on en parle ici. Sur la mine, les Mémoires d’un touriste n’apprennent pas grand chose, mais beaucoup sur les Dauphinois (« On a raison d’accorder une finesse infinie aux paysans du Dauphiné ; je les placerais pour l’esprit à côté de ceux de la Toscane »). Transparaissent aussi une certaine tendresse pour Grenoble, sa ville natale (2), et une attention particulière pour le duc de Lesdiguières, « à qui l’on doit tous les beaux quartiers de [cette ville] ». L’écrivain le crédite encore de ce que « dès que l’on trouve un pont hardi au milieu des précipices de ces hautes montagnes, on est sûr que le guide va répondre qu’il fut fait par Lesdiguières ».

Stendhal revient longuement sur le rôle du pays dauphinois dans les prémices de la Révolution Française, et enfin – c’est ce qui nous intéresse ici – sur les routes qu’il parcourt.

Route de B_h437Routes périlleuses
Dès Pont-de-Claix, celle de Bourg-d’Oisans lui semble « fort périlleuse et remplie de précipices ». La Romanche l’inspire particulièrement : « On trouve là des aspects sauvages, c’est un lieu effrayant ; s’il y avait des voleurs dans le pays, ils y feraient merveille. Après avoir volé les voyageurs à leur aise, rien au monde ne pourrait les empêcher de les jeter dans la Romanche. » Nul doute que ces Mémoires d’un touriste ont dû grandement contribuer au développement du tourisme en Oisans.

À Bourg-d’Oisans, il interroge un certain M. B. :
« Si après le Bourg d’Oysans, on allait toujours devant soi, où arriverait-on ?
— À Briançon. Il y a vingt trois lieues par la route du Lautaret, que Napoléon avait fait commencer. Vous trouveriez de longues galeries creusées dans des rochers de granit fort dur. »

Le lecteur d’aujourd’hui doit savoir que ça n’est pas l’une de ces galeries qui a cédé en 2015 devant les mouvements de la montagne, obligeant à la mise en place d’une route de secours pour contourner le lac du Chambon. Avant la mise en eau du barrage en 1935, les tunnels dont fait partie celui dont la voûte s’est effondrée n’existaient pas : la route passait au fond de la vallée, et traversait trois hameaux. Dans l’un d’entre eux se trouvait un relais pour chevaux.

Stendhal finit par arriver à Briançon, pour décréter que « la terre de ce pays est couverte de neige ou gelée pendant cinq mois de l’année ». Il est vrai que c’était avant le réchauffement climatique.

Superlatifs sans grâce
Ayant à décrire les montagnes, Stendhal envoie un message à ceux qui se piquent de partager, par l’écriture, les beautés d’un paysage. « Les montagnes de ce pays sont imposantes, écrit-il encore, et il y a des détails charmants. Nous sommes au milieu des plus grandes Alpes, mais (…) précisément parce que j’ai beaucoup admiré (…),  je n’ai plus la force d’écrire et de penser. Il ne me vient que des superlatifs sans grâce, qui ne peignent rien à qui n’a pas vu, et qui révoltent le lecteur homme de goût. »

Message reçu : bien autant que des routes périlleuses de l’Oisans, se garder des superlatifs sans grâce, donc, qui ont envahi nos échanges ordinaires, et n’épargnent pas ce blog.

Illustration : Route de Briançon par le Bourg d’Oisans, Isère (avant 1837), in Cassien Victor, Debelle Alexandre, Album du Dauphiné, tome III, 1837. Origine Wikipedia.

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Stendhal, Mémoires d’un touriste (1838), déjà cité ici. L’écrivain serait l’inventeur du mot.
(2) Contemplant le site de Grenoble depuis une fenêtre du musée, « des montagnes de Villard-de-Lans au mont Taillefer », Stendhal écrit : « Cet ensemble est bien voisin de la perfection ; j’étais ravi au point de me demander comme à Naples : que pourrais-je ajouter à ceci, si j’étais le Père Eternel ? »

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Un commentaire pour L’Oisans, Stendhal et les superlatifs

  1. Philippe dit :

    Vraiment toujours très intéressants tes billets… même sans superlatifs 🙂
    Merci.

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