Juste un peu mort

Filet Billet_685_bleu3_OKJe sais bien qu’en matière de lutte contre les accidents de la route, comme François Mitterrand le disait paraît-il du chômage, on a tout essayé. Comment expliquer dans ce cas que, par exemple, l’usage du clignotant ne soit manifestement plus enseigné dans les auto-écoles, au point que ceux que l’on remarque, désormais, ce sont ceux qui utilisent leur clignotant ?

Comment expliquer que le clignotant lui-même ne soit plus, semble-t-il, qu’une option sur les voitures modernes ? Et qu’on lui préfère l’option radar de recul, le GPS avec cartographie à vie, le boîtier Wi-Fi ou le lecteur de DVD aux places arrières, pour que les enfants nous lâchent un peu quand le voyage dure longtemps. (Bon, ça vaut mieux que les abandonner exprès sur une aire d’autoroute, on est d’accord.) 

J’en fais trop avec le clignotant ? Peut-être. Mais si je fais avec ça une fixette, c’est à cause de ce que je vois sur la route dès que j’y pose mes roues, et je les y pose souvent.

Jamais content
Je devrais donc être content que la Sécurité routière se soit emparée de la question. Pourtant (c’est mon côté jamais content, façon Alain Souchon 1977), avec cette affiche d’une campagne datant de quelques années, au visuel choisi pour son caractère violent, quelque chose se passe qui ne passe pas.

Securite_h385Parce qu’on tout essayé et guère été entendu, la communication publique doit s’efforcer, pour être efficace, de frapper fort, mais aussi d’être « proche des gens ». De parler leur langage, c’est à dire d’emprunter les tics à la mode, inclus ceux dont l’espérance de vie est de six mois.

J’en suis d’accord, mais j’avoue que j’ai du mal avec ce juste rajouté n’importe où, n’importe comment et qui ne sert à rien (1). Hélas, il m’arrive d’y sacrifier : c’est ma façon à moi d’adhérer à mon époque, comme le sparadrap aux doigts d’Haddock dans L’affaire Tournesol.

Qu’est-ce qui ne passe pas avec cette image, dès lors ? Et bien, le contraste, qui fait procédé je le vois bien, entre d’une part, cette phrase faussement désinvolte qui convoque par deux fois, à la façon d’un clin d’œil appuyé, un terme à la mode (on y a ajouté, pour faire bonne mesure, le un peu distribué à tout va dans le langage jeune) ; et d’autre part le caractère dramatique du réel auquel renvoie l’image, fût-ce sous forme de métonymie (2).

Le communicant à l’origine de ce visuel était sans doute content de lui (« Hey, j’ai trouvé un super concept, coco, viens voir ça ! ») Pourtant, peut-être parce que sa cible est mal définie (a priori, ceux à qui elle s’adresse ne sont pas ceux qui pratiquent le langage qu’elle utilise), je crois savoir que cette affiche a été utilisée peu de temps, et c’est tant mieux. Car je la trouve… juste un peu dégoûtante. 

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) À proprement parler, le juste en question n’est porteur d’aucune signification… sinon de notre perméabilité au Just Do It, imposé par une marque de sportswear mondialement établie. Au moment où j’écris ces lignes (23 mai 2016), il n’a pas disparu des usages, loin s’en faut. La veille, le très branché Xavier Dolan recevait à Cannes le Grand Prix du jury pour son film Juste la fin du monde.
(2) Le un peu du langage jeune est souvent utilisé par antiphrase, avec le sens de « complètement ». Jusqu’à l’absurde, comme ici : un peu et mort sont évidemment inconciliables.
Avec la métaphore, la métonymie est une figure de rhétorique basique, dont il existe toutes sortes de variantes. Dans le domaine de l’image, elle consiste à montrer un élément A (mettons un scooter fracassé) qui renvoie à un élément B absent (mettons le corps sans vie d’un adolescent), A et B étant unis par une « relation nécessaire ». On utilise la métonymie lorsque, pour toutes sortes de raisons, l’élément absent est difficile à montrer, ou par choix esthétique ou rhétorique, justement.
Sur l’usage de ce genre de termes spécialisés dans ce blog, voir ici

Publicités
Cet article, publié dans Billets, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Juste un peu mort

  1. Battavoine dit :

    Je trouve que le 2ème emploi du mot « juste » dans l’affiche ne l’est pas (juste). Perso j’aurais dit qu’il est « trop mort »… coco.

  2. Anne J dit :

    Salut le(s) tomard(s) ! (*)

    Pour moi, le ‘juste’ réfère à ce que dit un caisseux si on lui pourrit la tête à ce sujet : « Meuh, j’ai juste oublié mon clignotant ! ». Dans le contexte, ‘juste’ = ‘seulement’ (= pas important).
    Ce genre de campagne de prévention routière devrait ne jamais cesser, hiver comme été, 24/24, 7/7 et 12/12 ! Et s’il faut des images choquantes pour sensibiliser, eh bé, montrez-les, ces putains d’images choquantes ! C’est pas les cadavres ou les handicapés à vie qui manquent pour cause de ‘J’ai juste oublié’…

    (*) Non, ce n’est pas un autre sacrifice aux tics de langage à la mode. J’utilise le verlan depuis des dizaines d’années – bien avant que ça redevienne à la mode. NA. 😉

  3. alaingigi dit :

    Pour en rajouter une couche : je roule à moto à Marseille quasi tous les jours. Les automobilistes utilisateurs du clignotant se font de plus en plus rares, que ce soit sur les rond-points (où on a intérêt à se méfier) ou simplement pour indiquer un changement de direction. Un phénomène « juste » un peu inquiétant.
    Mais que fait la police ? Ah oui, c’est l’Euro, ils sont très occupés.

  4. jihel48 dit :

    Merci pour ces commentaires. Et heureux de voir que je ne suis pas le seul à m’énerver devant l’inconscience des automobilistes de certains automobilistes.

  5. Jean Marie dit :

    Puisque vous semblez sensible au Français, c’est vrai que c’est plus court de parler du clignotant, dont certains se demandent peut être « à quoi ça sert ? », alors que sa désignation comme « l’indicateur de changement de direction », certes plus longue, me semble plus parlante, et permet de vilipender autant ceux qui l’oublient que ceux qui l’utilisent alors qu’ils tournent déjà, donc trop tard.
    Cordialement.

    • jihel48 dit :

      C’est bien vu, et bien dit.
      Merci.

      • Anne J dit :

        A ce moment-là, on pourrait même décider de l’appeler ‘Attention ! JE VEUX ALLER PAR LA !’, ce serait encore plus clair ! (vous êtes priés d’imaginer un grand sourire très bête)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s