Un village français

Filet Billet_685_bleu3_OKLe 1er octobre dernier, alors que depuis une semaine c’était ma saison préférée, je suis allé dans le sud-Vercors vérifier si les feuillages avaient la bonne couleur. Il s’en fallait de dix jours encore, mais c’était déjà très beau. Un peu avant Die, par la petite D 514, j’ai rejoint ce village qui est un point de départ idéal pour aller marcher dans le Glandasse, le seigneur de ces lieux, et dans la Montagne de Beure, qui domine le Col de Rousset. La route traverse la voie ferrée et monte doucement, entre prairies exposées au sud et petits bois de pins.

À midi, le village, avec de jolies maisons fleuries et des terrasses à balustrades, semble assoupi, et l’est probablement. Je m’arrête devant la mairie, et décide de pique-niquer dans le petit square qui entoure une fontaine proclamant, c’est bien aimable, que l’eau y est « potable ». Je fais quelques photos, et passe un peu de temps à déchiffrer ce qui reste d’inscriptions sur la partie de la mairie qui était autrefois l’école communale.

Rencontre avec des administrés
Un papy attend dans sa voiture. Il vient de déposer sa femme à la mairie, pour quelque formalité. On dirait qu’il lit dans mes pensées : « Il n’y a plus d’école, plus du tout ! Elle a fermé il y a… (il cherche) trente ans. Maintenant les petits, ils vont à Luc, et les grands, à Die. Un car vient les chercher. »

On discute un peu, du village endormi, de la montagne toute proche. Je lui dis que j’ai fait le Glandasse depuis Châtillon-en-Diois, que la montée était rude. « C’est plus dur depuis ici », assène, d’un ton sans réplique, sa femme qui vient de revenir. Et au cas où je n’aurais pas bien compris : « Depuis Châtillon c’est dur, mais depuis ici, c’est plus dur ! »

Quand ils partent, ils me font de grands signes. J’ai même droit à un coup de klaxon, qui a dû réveiller le village endormi.

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Rencontre avec un artiste
Il fait chaud dans le petit square, et pour un 1er octobre, le soleil tape dur (il est vrai qu’on est ici « dans le nord de la Provence »). Je vais à la moto chercher de quoi protéger mon cerveau, quand un type que j’avais remarqué pour ses allées et venues vient vers moi : « En quoi elle est différente d’une Harley ? », me demande-t-il, tout à trac.

C’est une sorte de sosie de Bertrand Tavernier, mais c’est moins compliqué de le regarder dans les yeux. Je lui explique qu’une Guzzi n’est pas tellement différente que ça d’une Harley : bicylindre en V, à air, avec les deux bielles sur le même maneton, etc., avant de m’apercevoir que ça ne l’intéresse guère. Ce qu’il veut, c’est parler à quelqu’un.

« Vous avez mangé ? Vous voulez un café ? »

Je lui dis que j’ai un sandwich au Saint-Moret sur le feu, mais que je viendrai volontiers prendre un café après (il habite à côté de mon square).

Bertrand Tavernier a préparé le café, dans la grande pièce pleine de livres, avec des tableaux et des photos grand format affichés partout. En fait, Bertrand Tavernier est peintre, et aussi photographe. Avisant une belle photo en noir et blanc d’une section de colonne dorique : « Elle a été faite à la Queyrie ? », je demande, pour faire celui qui connaît la région, et aussi, un peu, mon malin (1).

Vercors / Mykonos
Il sourit. « J’aurais pu la faire à la Queyrie, mais celle-là, elle a été prise à Mykonos, il y a vingt ans ». Mon hôte est non seulement charmant, mais grec, de surcroît. « Je ne suis pas retourné en Grèce depuis », m’assure-t-il, avant de tailler un costard à ses compatriotes, fustigeant leur façon de se jouer des règles établies, de la fiscalité, de la protection de l’environnement, avec une sévérité que seul un Grec peut se permettre.

Le café est excellent. Sur une table trône un iMac avec un écran de 27 pouces. Comme il a suivi mon regard : « Pour une de mes expositions, je viens de faire une plaquette avec InDesign. Mais c’est trop compliqué pour moi. » Il me montre encore quelques photos, vraiment belles, qu’il fait tirer en grand format dans une imprimerie à Die.

Je lui dis (je le pense vraiment) que son travail, il devrait le montrer davantage, que le Web peut aider à ça, et que faire un blog de photos avec WordPress, c’est bien plus facile qu’une plaquette avec InDesign. Il note soigneusement l’URL, et se montre tout de suite intéressé par les questions de référencement – preuve qu’il avait réfléchi au sujet.

Je n’ai pas vu le temps passer. Quand je pars, il m’accompagne (« Je veux entendre le bruit de la Guzzi quand vous allez démarrer »). Je lui dis que j’aimerais, un autre jour, parler avec lui d’Alexis Tsipras. « Revenez quand vous voulez ! », me lance-t-il. J’ai l’impression qu’il est sincère.

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(1) Située au sud-est des Hauts-Plateaux du Vercors, la plaine de la Queyrie est connue pour le pin taillé qui en marque approximativement le centre, et censé servir de repère aux bergers (accessoirement aux randonneurs). En bordure nord-ouest de cette plaine, des carrières romaines ont permis l’exploitation d’un calcaire d’excellente qualité jusqu’en 275 après Jésus Christ. Des blocs de calcaire et des éléments déjà façonnés, descendus on ne sait trop comment jusque dans la région de Die (probablement via le Pas de Chabrinel), ont servi à la construction d’églises, de monuments et de ponts. De nombreux vestiges sont encore visibles sur place, à plus de 1 800 m d’altitude, qui donnent l’impression troublante d’un travail abandonné du jour au lendemain.

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5 commentaires pour Un village français

  1. Leon ou encore Geleon dit :

    Un régal à lire, comme toujours 🙂

  2. battavoine dit :

    Magnifique histoire comme on en a tous vécu. Voilà bien l’un des (nombreux) intérêts qu’il y a à voyager en moto. Cela facilite et provoque des rencontres. Que va-t-on découvrir en répondant à cette personne qui vous interpelle au sujet de votre monture ? Le point de départ d’une aventure peut-être. Et nul besoin de partir au bout du monde puisque c’est le monde qui vient à vous.

  3. mimi.lulu dit :

    Merci une fois de plus ! 🙂

  4. Hey Mr Biker !
    Quel plaisir à lire avec mon caf’ du matin. 🙂 Merci de nous faire voyager, merci pour ces jolis mots. L’automne est ma saison préférée également… et tu sais, nos automnes au Canada sont carrément… comment dire ça… carrément woow ! 😀 Allez, c’est l’heure de sauter sur ma Scrambler et de partir au boulot. Bon week-end !

  5. GG dit :

    Il va bien finir par me faire changer de direction pour aller dans le Vercors si ça continue.
    Merci pour ce récit.

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