Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 4 sur 4

Filet Recit_685La Vernède, Cocurès, Bédouès | Florac et la carte | Route à moto (bis) | Cassagnas | Au Plan de Fontmort | Fanny | Ma nuit au château | Le Moto Guzzi Controllo Trazione | Saint-Germain-de-Calberte | Le Col de Saint-Pierre et la Corniche des Cévennes | Adieu Modestine | Epilogue 

LogoAssoStevenson_h48b30 septembre 1878
à la belle étoile ~ Florac
La vallée même semblait plus agréable au matin, et bientôt la route descendit au niveau de la rivière. Je fis ma toilette dans l’eau du Tarn. Elle était merveilleusement pure, froide à donner le frisson.

Ainsi revigoré, Stevenson reprend sa route vers Florac, bientôt accompagné d’un vieillard qui se dit « Frère de Plymouth », et c’est l’occasion de nouvelles conversations théologiques. Le vieillard l’accompagne jusqu’au hameau de La Vernède, où l’écrivain prend son petit-déjeuner.

L’auberge était tenue par un aimable casseur de pierres sur la route, et par sa sœur, jeune femme jolie et avenante. L’instituteur du village s’amena pour bavarder avec l’étranger. Toutes ces personnes étaient des protestants – fait qui me plut au-delà de ce que j’en eusse attendu.

Lorsque tous les autres furent partis à leur travail, je m’assis pendant une demi-heure à deviser avec la jeune patronne de l’établissement. Elle parla gentiment du produit de sa récolte de châtaignes, des beautés du Tarn et des antiques attaches de famille qui se brisent, sans cependant cesser de subsister, quand les jeunes gens s’éloignent de leur chez soi. C’était, j’en suis certain, une excellente nature, d’une franchise campagnarde qui cachait beaucoup de délicatesse ; qui l’aimera sera, sans doute, un jeune homme heureux.

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DSCN3294_h373Passé le château-fort du Miral (ci-dessus), aujourd’hui parfaitement restauré, « tandis que le Tarn murmure toujours parmi les pierres sa chanson campagnarde », Stevenson traverse le village de Cocurès, « assis parmi les vignobles, et les prés et les vergers riches de pommes rouges ». Comme la plupart de ceux qui se trouvent sur le GR 70, le village a le bon goût de le signaler en son entrée.

Un peu plus loin, à Bédouès, il lève probablement les yeux sur la collégiale, église fortifiée surplombant le village, que le pape Urbain V (originaire de Grizac, sur la commune de Bédouès) fit construire en 1363. Wikipedia, que serais-je sans toi ?

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Florac
À l’heure du déjeuner, Stevenson arrive à Florac,

(…) ville qui possède un vieux château-fort et des boulevards de platanes, une source vive qui jaillit de la falaise [la source du Pêcher], et qui est renommée, en outre, pour ses jolies femmes, et comme l’une des deux capitales – l’autre étant Alais – du pays des Camisards.

Ajoutons à ces motifs incontestables (de faire une pause à Florac) le fait que la ville affiche aujourd’hui, utilise serait mieux dire, le souvenir des deux illustres voyageurs. L’un et/ou l’autre inspirent noms et enseignes de nombreux commerces.

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Après avoir déjeuné à l’auberge, l’écrivain est conduit au café voisin par le propriétaire lui-même.

Je devins, ou plutôt mon voyage devint le thème de la conversation de l’après-midi. Tout le monde avait quelque suggestion à faire sur la direction à prendre. On alla chercher, à la sous-préfecture même, la carte de l’arrondissement, et elle fut bien maculée de traces de pouces parmi les tasses de café et les petits verres de liqueur.

DSCN3300_h457Cette scène amusante est l’occasion de rappeler une nouvelle fois que Stevenson voyage sans la moindre carte, s’en remettant à son sens de l’orientation et aux indications des personnes rencontrées. On a vu (à Fouzilhac) que ces indications étaient parfois n’importe quoi-esques ; elles sont souvent, comme ici, contradictoires.

Surpris de voir comme, près de deux siècles plus tard, le souvenir de la guerre des Camisards était persistant, et néanmoins comme « catholiques et protestants avaient les rapports les plus aisés du monde » (Florac est « mi-partie protestante, mi-partie catholique »), l’écrivain passe l’après-midi à parler de religion avec « un jeune pasteur protestant, intelligent et distingué ». De là encore quelques belles pages sur la tolérance, du genre qu’on a plaisir à lire aujourd’hui.

De Florac au Plan de Fontmort
Le lendemain, à une heure sans doute déjà avancée, Stevenson quitte Florac. On s’approche de la fin du voyage (l’écrivain et Modestine n’ont plus que deux jours à passer ensemble), et les efforts accomplis se ressentent.

Jusqu’à Cassagnas, le GR 70 et la route actuelle se séparent, chacun sur l’une des rives de la Mimente – rivière qui descend du Col de Jalcreste et rejoint le Tarnon à Florac.

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LogoAssoStevenson_h48b1er octobre 1878
Florac ~ à la belle étoile
Le mardi, 1er octobre, nous quittâmes Florac, bourrique fatiguée et conducteur de bourrique fatiguée. Un petit chemin en amont du Tarnon, un pont couvert en bois nous firent pénétrer dans la vallée de la Mimente. D’âpres montagnes de roches rougeâtres dominaient le cours d’eau. D’immenses chênes et des châtaigniers croissaient sur les terrasses pierreuses.

Ça et là, un champ rouge de millet et quelques pommiers surchargés de pommes écarlates, puis la route longea de fort près deux hameaux obscurs, l’un d’entre eux nanti d’un ancien château fort, haut perché, à réjouir le cœur du touriste.

C’est bien vu, une fois encore. Ce château, très photogénique, est celui de Saint-Julien-d’Arpaon. Il attire en effet le touriste, au moins pour une photo faite à l’arrach’ depuis le petit parking aménagé pour cela.

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Quant à la route actuelle (la RN 106 Florac ~ Alès), que le motard qui ose dire qu’ici il ne s’est pas pris un jour pour Valentino Rossi fasse son examen de conscience. Bon revêtement, circulation faible en dehors de la période estivale, et surtout enfilades de virages à grand rayon autorisant des vitesses de passage élevées sont une incitation permanente à mettre en jeu les points restant sur son permis. Connue pour être accidentogène, cette route est équipée de glissières avec des lisses basses dans la plupart des virages (voilà pour la sécurité des motards), et d’un certain nombre de radars fixes (voilà pour ramener tout le monde à la raison ; à la maison aussi, tant qu’à faire).

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À de nombreux détails, on sent que Stevenson est maintenant pressé d’arriver au terme de son voyage. Il en dit moins sur le chemin qu’il parcourt, mais redit son plaisir de dormir à la belle étoile, en français dans le texte.

Personne ne connaît les étoiles, qui n’a dormi, selon l’heureuse expression française, à la belle étoile. (…) Les étoiles sont la plus grande source de poésie, et à juste titre, car elles sont elles-mêmes les plus classiques des poètes. Ces mondes même lointains, brillants comme des flambeaux ou agglomérés comme une poussière de diamants, ont été les mêmes pour Roland et Cavalier [des chefs Camisards], lorsqu’ils n’avaient “d’autre tente que les cieux et d’autre lit que la terre maternelle”.

Il se lève et se met en route tôt, agacé par les aboiements des chiens de l’habitation voisine, « les chiens [qu’il] déteste ensemble et redoute, plus qu’un loup ».

LogoAssoStevenson_h48b2 octobre 1878
à la belle étoile ~ Saint-Germain-de-Calberte
Les étoiles n’étaient pas tout à fait éteintes. Le ciel était de ce gris-bleu atténué et enchanteur du petit matin. (…) Je me rapprochais maintenant de Cassagnas, un brelan de toits noirs au versant de la montagne dans cette sauvage vallée, parmi les plantations de châtaigniers, les yeux levés dans l’air clair vers d’innombrables pics rocheux.

Tout près de là, dans la montagne, se trouvait l’un des principaux arsenaux des Camisards. (…) Dans cette même caverne, malades et blessés étaient montés pour guérir. Là ils étaient visités par deux chirurgiens, et ravitaillés en secret par les femmes du voisinage.

DSCN3316_h436Cassagnas se tient aujourd’hui prudemment en retrait de la RN 106 dont j’ai parlé, où les lascars en sportives prennent des angles de folie dans les grandes courbes.

On (et le GR 70) accède au village par une très petite route, seulement empruntée par les rares habitants du village, et par les randonneurs. Quelques résidences secondaires, naturellement un temple (Esprit Séguier est né au Magistavol, un hameau de Cassagnas), et un gîte.

J’y ai dormi, en famille, il y a longtemps. Nous partions faire une partie du Chemin de Stevenson avec… un âne. Celui-ci se trouvait tellement bien avec nous qu’il s’est détaché et échappé dès le premier soir, pour rejoindre nuitamment sa maison. Nous l’avions ramené le lendemain matin avec un van, et tout cela fait d’excellents souvenirs.

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À l’auberge de Cassagnas, Stevenson est interpellé sur le fait qu’il dorme seul dehors, jugé beaucoup trop dangereux. Sa réponse est à la fois drôle et pleine de bon sens.

“Il y a des loups [lui dit-on], et puis on sait que vous êtes Anglais. Les Anglais ont toujours bourse bien garnie. Il pourrait fort bien venir à l’idée de quelqu’un de vous faire un mauvais parti pendant la nuit.”

Je répondis que je n’avais point peur de tels accidents, (…) que la vie en soi était au moins aussi dangereuse qu’un loup. Il pourrait se produire, dis-je, une rupture de votre organisme tous les jours de la semaine, même si vous étiez enfermé dans votre chambre à triple tour de clef.

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(…) Un peu après deux heures, je traversai la Mimente et pris, au sud, une sente raboteuse qui grimpait au flanc d’une montagne couverte d’un éboulis de pierres et de touffes de bruyères.

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Etroite, fortement pentue et dotée d’un revêtement approximatif, la petite D 162, qui suit d’assez près le GR 70 (on aperçoit parfois ici quelque congénère de Modestine), permet d’imaginer assez facilement la « sente raboteuse » empruntée par Stevenson.

Tirant en pleine pente vers le sud, l’une et l’autre conduisent au Plan de Fontmort, sur la ligne de partage des eaux. Vers la droite, la D 13 rejoint Barre-des-Cévennes, puis la D 9 « Corniche des Cévennes », qu’on retrouvera bientôt. À gauche, la D 13 redescend vers Saint-Germain-de-Calberte, prochaine étape de Stevenson.

Je me trouvais maintenant à la séparation de deux vastes versants : derrière moi, toutes les rivières coulaient vers la Garonne et l’océan Atlantique, devant moi s’étendait le bassin du Rhône.

Non loin de moi, sur ma droite, se dressait le fameux Plan de Font Morte [sic !, mais plus correct que la forme actuelle : « Font » est ici mis pour « fontaine »], où Poul, avec son simeterre arménien, trucidait les soldats de Séguier.

DSCN3343_h437Après le meurtre de l’abbé du Chayla (voir 3ème partie, « La première victime de la guerre »), l’intendant du Languedoc « voulut inspirer aux Cévenols une terreur telle qu’ils n’eussent pas, même à l’avenir, l’idée d’une prise d’armes ». Ce sera la mission du capitaine Poul.

C’était « un soldat de fortune, qui s’enthousiasmait au son du clairon et s’enivrait à l’odeur de la poudre ; se battre était sa vie. Peu de temps après son arrivée dans les Cévennes, il était devenu la terreur des populations ; elles savaient qu’il était sans quartier, et que nul mieux que lui ne savait, d’un revers de sabre, abattre une tête, couper un bras » (1). Après plusieurs jours de recherche, c’est au Plan de Fontmort que Poul retrouva et fit prisonnier Esprit Séguier, considéré on l’a vu comme le responsable de la mort de l’abbé du Chayla, et brûlé vif à Pont-de-Montvert le 12 août 1702.

DSCN3350_h175Un thé au Plan de Fontmort
Ce 4 septembre 2015, vers 18 h (qui croira que je n’en suis qu’au deuxième jour de mon voyage ?), chaleur et fatigue conjugués font que je me jette sur l’une des tables à pique-nique de cet espace très agréable pour une pause-thé. À cause du souvenir de ce qui s’y est passé, j’imagine, Stevenson en fait pourtant « le site sans doute le plus sauvage de toute [son] excursion ». Sic pour l’excursion.

Il y fait frais (on est à près de 900 m), il y a toujours de l’air, et la vue est très belle vers les vallées du sud. À mon arrivée, le groupe de retraités qui m’a précédé s’en va aussi vite que des Camisards fuyant le terrible capitaine Poul, me laissant toute la place.

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DSCN3327_h315Au centre de la clairière, les descendants des Huguenots ont édifié une stèle « à la mémoire des martyrs et à la paix religieuse », avec la plaque que je reproduis ici. Il n’y a pas que les articles de MotoMagazine qui soient parole d’évangile.

Comme je n’ai pas (plus) l’insouciance de Stevenson quant à l’endroit où dormir, je sors mon téléphone et commence à appeler les hôtels que je connais dans le coin. Vu la saison, c’est l’habituel festival de sonneries dans le vide, de réponses ambigües (« Ça va pas être possib’, on est en train de refaire les chambres »), de fins de non-recevoir (« On est complets. Vous auriez appelé il y a une heure… ») Je vais farfouiller dans ma base de données analogique et portative, faite de pages arrachées dans Le Journal des Motards et dans MotoMag, et finis pas trouver une chambre d’hôtes… à 5 km, sur ma route en plus. Trop cool.

Dans la descente je m’arrête pour ce chemin qui, en contrebas de la route, sous les arbres fruitiers, me semble idéalement stevensonien. Mieux : je les vois, Modestine et lui, marcher sur ce chemin. Mauvaise pioche. Vérification faite, le vrai chemin de Stevenson reste sur la gauche de la route, dans les châtaigniers.

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Fanny

La route passait sous les châtaigniers, et bien que j’aperçusse quelques hameaux en dessous de mes pieds, dans la vallée, et plusieurs habitations isolées de fermiers, la marche fut très solitaire tout l’après midi, et le soir s’amena promptement sous les arbres. Tout soudain j’entendis une voix de femme chanter non loin de là une vieille ballade mélancolique. Il semblait s’agir d’amour et d’un bel amoureux.

Avant d’y renoncer, Stevenson envisage un moment de joindre sa voix à celle de la femme qui chante, « unissant [ses] pensées aux siennes ». Il fait alors, pour la première fois, discrètement allusion à ce qui est pourtant à l’origine de son voyage dans les Cévennes : sa volonté d’oublier ses amours contrariées avec Fanny Osbourne, la femme de sa vie, repartie aux Etats-Unis.

Qu’aurais-je eu à lui dire ? Peu de choses ; tout ce que le cœur requiert pourtant ; comment le monde donne et reprend, comment il ne rapproche les cœurs qui s’aiment que pour les séparer de nouveau par de lointains pays étrangers.

Et puis, revenant à la marche qui le rapproche de l’étape, dans les derniers rayons du soleil, cette description, qui va droit au cœur du motard qui aime danser avec les ombres.

La route montait et descendait rapidement parmi les masses de châtaigniers. Nos deux ombres, la mienne déformée par le havresac, [celle de Modestine] comiquement chevauchée par le paquetage, tantôt s’étalaient nettement dessinées devant nous, tantôt, à un tournant, s’éloignaient à une distance fantomatique et couraient comme des nuages le long des montagnes.

[Saint-Germain-de-Calberte] était silencieux et endormi, et enseveli dans la nuit opaque. Les deux dernières commères de la soirée, bavardant encore près du mur d’un jardin, m’indiquèrent l’auberge. L’hôtelière mettait coucher ses poussins. Le feu était déjà éteint, qu’il fallut, non sans grommelage, rallumer. Une demi-heure plus tard, l’âne et moi aurions dû aller, sans souper, au perchoir.

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Ma nuit au château
J’arrive en fin de journée au Cauvel, quelques kilomètres avant Saint-Germain-de-Calberte. Cette belle maison de la fin du XIIIème siècle, tout en schiste et lauzes, a longtemps abrité une petite seigneurie cévenole. Dans le coin, on l’appelle « le château », terme que le jeune propriétaire (c’est une maison de famille) évite de mettre en avant. En effet, si la maison est belle, le panorama somptueux, le confort très correct et la nourriture, bio et strictement locale, fort bonne, les habitués de la chaîne Relais & Châteaux n’y trouveraient pas leur compte. À commencer avec la voie d’accès, que je déconseille aux possesseurs d’Audi R8 : un chemin de terre en pente raide, bien raviné, avec deux épingles techniques passées, à la descente, avec la moto en crabe. J’y reviendrai.

Le repas se déroule agréablement, sur la grande terrasse, avec notre hôte et deux couples de randonneurs qui « font le Chemin ». Comme ils n’en sont pas à leur coup d’essai, ils rivalisent de souvenirs relatifs à… toutes leurs autres randonnées ! Péché véniel, les motards aussi sont comme ça. Du moins parle-t-on un peu de Stevenson. Et de la météo. Car de gros nuages sont en train de s’accumuler sur la montagne. « On aura de l’orage cette nuit », assure notre hôte.

ChabrolLa chambre est plus grande que mon appartement de Grenoble, et la salle de bains aussi grande que mon salon. Mais surtout, cette chambre est dotée sur trois murs d’une immense bibliothèque. Il y a des livres de toutes sortes, sur tous les sujets, certains coûteusement reliés.

Pour calmer mon insomnie et rester dans l’ambiance, j’ouvre au hasard Le Crève-Cévenne, de Jean-Pierre Chabrol (né à Alès, et dont le grand-père se voulait un digne descendant des Camisards). Et j’ai droit à un rappel de ce que le changement climatique n’est pas une vue de l’esprit : dans les récits des anciens dont est fait le livre, il n’est question que d’hivers formidables, de hauteurs de neige compliquant à l’extrême toutes communications, et de femmes accouchant dans des mas isolés qu’il s’agit d’aller assister coûte que coûte, avec des routes qui auraient posé problème à Sébastien Loeb himself.

Avec la pluie qui cogne au carreau, c’est un autre sujet qui m’occupe : comme chacun ne le sait pas forcément, les nouvelles Guzzi sont équipées d’origine d’un contrôle de traction, poétiquement dénommé MGCT (Moto Guzzi Controllo Trazione, dans la langue de Pétrarque). Lequel, prévient le manuel, en terrain glissant peut « empêcher le mouvement » : si la roue arrière tourne plus vite que la route avant, l’injection est coupée. C’est alors qu’il me revient que, a) le manuel est chez moi, où je range mes affaires de moto ; et que, b) sans doute parce que je pensais que le contrôle de traction sur une moto de 50 CV, ça ne sert pas à grand chose, je n’ai pas mémorisé la façon de le désactiver, sachant qu’il n’y a pas de commande dédiée. Si le chemin demain matin est boueux (sous l’orage, les chemins creux cévenols deviennent vite impraticables), mon séjour dans la belle maison du XIIIème siècle risque de se prolonger un peu…

Finalement, au milieu de la nuit et quelques chapitres du Crève-Cévenne plus tard, la lune et les étoiles brillant dans le ciel, gage de beau temps pour le lendemain, m’aideront à trouver le sommeil.

zzz

Samedi 5 septembre 2015

Au matin, p’tit déj’ avalé, dans le chemin encore bien gras-mouillé, j’irai à pied, dans la première épingle, étudier la bonne trajectoire, comme on fait d’une zone de trial – et même déplacer deux ou trois grosses pierres qui avaient roulé au milieu.

DSCN3346_h366C’est sous le soleil que j’installe mes bagages, sur ce parking spécialement aménagé pour les ânes et pour les motos. S’il fallait une justification, ou une pertinence, à l’idée même de mon voyage, je l’aurais trouvée ici dans ce rapprochement, et alors qu’il est presque terminé.

Sur des œufs et un filet de gaz (le twin Guzzi, à froid, n’est pas un modèle de souplesse), grâce à ma prodigieuse maîtrise du pilotage en milieu hostile et humide de surcroît, je réussis à nous ramener, moi, ma moto et tout le fourniment, sur la route de Saint-Germain-de-Calberte.

Entre châtaigniers et petits bois de pins, la journée commence bien, dans une ambiance de plus en plus « provençale », sur cette route où la ligne droite la plus longue ne doit pas excéder 80 m.

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La localité [de Saint-Germain-de-Calberte] est à peine plus importante qu’un hameau. Elle s’étage en terrasses sur une pente escarpée au milieu de vigoureux châtaigniers. La chapelle protestante s’élève un peu plus bas, sur un éperon. Il y a au centre du village, une vieille et curieuse église catholique. C’est en ce lieu que le pauvre Du Chayla avait sa bibliothèque et tenait école de missionnaires (…) et c’est ici qu’après sa mort on apporta, pour l’inhumer, le corps percé de cinquante deux blessures.

« C’est le calviniste qui a fait l’itinéraire », dit Francis Lacassin, le préfacier de Voyages… Depuis Pont-de-Montvert en effet, le voyage de Stevenson multiplie les lieux de mémoire liés à la guerre des Camisards, jusqu’à ce village où l’abbé du Chayla formait dans son séminaire les prêtres (on en a compté jusqu’à quatre-vingt-dix) dont la mission était de rétablir la religion catholique dans les Cévennes. C’est ici, donc, qu’il aurait été ramené « sur un brancard escorté par vingt fusiliers et accompagné de trois ecclésiastiques », et inhumé, dans « son » église (2).

Dire que Stevenson se trouve bien dans ce village est en dessous de la vérité. Sur une terrasse, il s’installe pour dessiner ce qu’il voit.

Je n’ai pas souvent éprouvé tant d’intime satisfaction en présence d’un site. Je me mouvais dans une atmosphère délicieuse, et me sentais allègre, et tranquille, et heureux. Peut-être n’était-ce point l’endroit seul qui me rendait l’esprit ainsi dispos. Peut-être dans un autre pays, quelqu’un pensait-il à moi.

Deuxième (et dernière) allusion à Fanny Osbourne. Le désir d’avoir une lettre d’elle, à Alès où il est « pressé d’arriver maintenant pour [son] courrier », précipitera la séparation d’avec Modestine.

DSCN3356_h420Saint-Germain-de-Calberte aujourd’hui
Beaucoup de motards connaissent cet endroit, pour l’hôtel-restaurant du village de vacances du Serre de la Can (« Le Petit Calbertois »), quelques kilomètres plus haut. Ce Relais Motards a fait sa publicité dans toutes les revues de moto.

À l’écart des grands axes (il faut aimer les routes qui tournent pour venir ci), le village, dont il est fait mention dès le XIIIème siècle, n’a subi que peu de modifications depuis son implantation. Quand on parcourt ses étroitissimes ruelles, certaines des maisons que l’on voit, Stevenson a dû les voir à peu près dans le même état.

Par égards pour lui, je descends voir le nouveau temple, rebâti en 1825 avec la participation de la population.

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L’imagination se figure à grand peine que Saint-Germain-de-Calberte ait pu être autrefois la scène de ces agitations incessantes. Tout y est maintenant si paisible. Les pulsations de la vie humaine battent maintenant d’un rythme si discret et si lent dans ce hameau de la montagne.

Ces dernières années, je suis venu plusieurs fois à Saint-Germain-de-Calberte. À chaque fois, même sur la place centrale, tout y est étrangement « paisible », comme dit Stevenson, avec seulement quelques « commères » discutant sur le pas de leur porte. Peut-être de la statue.

Due à l’artiste iranienne Shirine Afrouz, qui a vécu quinze ans ici, cette statue réalisée en 1995 est dédiée « aux hommes, femmes et enfants qui vivent en harmonie avec la nature ». Elle représente un robuste travailleur exhibant tranquillement ses virils appas, sans doute pour mieux se sentir en harmonie avec la nature. « Vous comprenez, la statue, nous, on l’aime bien. Mais on est un peu pudiques, dans les Cévennes », m’a expliqué un jour une mamie plutôt gênée.

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LogoAssoStevenson_h48b3 octobre 1878
Saint-Germain-de-Calberte ~ Saint-Jean-du-Gard
Après le dîner et le café, il était passé trois heures à mon départ de Saint-Germain-de-Calberte. Je descendis au bord du Gardon de Mialet, large lit de torrent à sec, et traversai Saint-Etienne-de-la-Vallée-Française. (…) Puis vers le soir, je commençai de gravir le Mont Saint-Pierre.

Longue et pénible ascension. J’avais pressé Modestine, au-delà même de ses forces, car j’étais extrêmement désireux de jouir de la vue sur l’autre versant avant la tombée du jour. Pourtant il faisait nuit quand j’atteignis la cime. Une vallée béante, comblée de ténèbres, approfondissait à mes pieds un gouffre creusé dans la nature. Mais le profil des monts se découpait franchement sur le ciel. Notamment le Mont Aigoal, forteresse de Castanet.

Modestine et moi – ce fut notre dernier repas ensemble –, nous cassâmes la croûte sur le faîte du Saint-Pierre, moi assis sur un tas de cailloux, elle debout à mon côté au clair de lune, et, comme une personne distinguée, recevant le pain de mes mains. La pauvre bête mangeait mieux ainsi, car elle avait pour moi une sorte d’affection que j’allais bientôt trahir.

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Pour accéder au Mont Saint-Pierre (et aujourd’hui au col du même nom), il n’y a pas de route depuis Saint-Etienne-Vallée-Française. Il faut faire un long, mais très agréable, détour, en longeant un affluent du Gardon de Mialet. On rejoint la grand route au Col de l’Exil, et l’on note au passage combien la toponymie des Cévennes est riche de son histoire mouvementée.

Dans la dernière partie de cet itinéraire de liaison, le pourcentage de côte, impressionnant, permet d’imaginer aisément ce que fut la « longue et pénible ascension » de Stevenson et Modestine.

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DSCN3365_h409Le Col de Saint-Pierre
À la limite du Gard et de la Lozère, au Col de Saint-Pierre on rejoint la D 9, mieux connue des motards sous l’appellation de « Corniche des Cévennes » – il faut avouer que ça vous a une autre allure.

Cette portion d’une ancienne route royale relie Saint-Jean-du-Gard à Florac, soit 52 km, en ne traversant que deux petits villages. Large, avec un beau revêtement et des virages superbes (dans la première partie de son parcours, il s’y tient en été une course de côte dont le goudron garde longtemps les traces), autant dire que les motards du coin, et les autres, s’y régalent.

Aujourd’hui, ils sont une demi-douzaine, en combinaisons de cuir, avec de grosses sportives japonaises et leur rivale de chez BMW, la S 1000 RR. Ils sont montés en lâchant les watts, et s’arrêtent au col pour analyser et commenter leurs performances (« Avec ma nouvelle ligne d’échappement de chez Hack Oophen, ça envoie grave… », etc.) Le temps d’une cigarette, et ils redescendent. Peut-être pour recommencer.

Quant à moi, comme Stevenson et Modestine, je fais à l’ombre des pins une pause casse-croûte, juste au-dessus du raide chemin par lequel ils sont descendus à Saint-Jean-du-Gard.

Quelques photos, mais le cœur n’y est plus vraiment : mon voyage est fini maintenant. Avec, déjà, une bouffée de cette mélancolie que nous laisse le souvenir des belles choses, je me glisse à rien à l’heure dans les belles courbes de la D 9, jusqu’à la vallée où coule le Gardon de Saint-Jean. Saint-Jean-du-Gard est à 3 km.

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Long trajet que la descente à Saint-Jean-du-Gard. Nous n’y rencontrâmes personne, sauf un charretier, visible de loin au reflet de la lune sur sa lanterne éteinte. Avant dix heures, nous étions arrivés et en train de souper. Nous avions parcouru quinze milles [environ 24 km], et gravi une montagne escarpée en un peu plus de six heures.

Adieu Modestine
Pressé d’arriver à Alès pour son courrier, on l’a dit, Stevenson constate le lendemain que Modestine n’est plus en état de poursuivre le voyage, à cause peut-être des efforts excessifs des derniers jours. Il décide alors de vendre « son amie » et de prendre la diligence. Avant midi l’affaire est faite, et lui parti.

Ce ne fut qu’après être bien installé auprès du conducteur et roulant à travers un vallon rocailleux aux oliviers rabougris que j’eus conscience qu’il me manquait quelque chose. J’avais perdu Modestine. (…)

Pendant douze jours nous avions été d’inséparables compagnons. Nous avions parcouru sur les hauteurs plus de cent vingt kilomètres, traversé des chaînes de montagnes considérables, fait ensemble notre petit bonhomme de chemin avec nos six jambes par plus d’une route rocailleuse et plus d’une piste marécageuse. [Modestine], la pauvre âme, en était venue à me considérer comme une providence. Elle aimait manger dans ma main. Elle était patiente, élégante de formes et couleur d’une souris idéale, inimitablement menue. (…) Adieu, et si jamais…

Le père Adam pleura quand il me la vendit. Quand je l’eus fait à mon tour, je fus tenté de faire de même. Et comme je me trouvai seul avec le conducteur du coche et quatre ou cinq braves jeunes gens, je n’hésitai pas à céder à mon émotion.

Ainsi s’achève Voyages avec un âne dans les Cévennes. Allez savoir pourquoi, en relisant ce dernier chapitre, je n’ai pu m’empêcher de (re)penser à cette motarde qui, depuis la ville qui est à jamais celle de Glenn Gould, a raconté avec talent comment elle s’est séparée de sa moto ; à cet ami dont l’Electra Glide couleur des eaux du Pacifique lui semblait pareillement « têtue et capricieuse » que Modestine (mais peut-être pas « inimitablement menue ») ; et même au récit de ce motard racontant sa dernière journée avec l’une de ses chères motos (3). Mais ne nous sont-elles pas toutes chères ?

*

Epilogue. L’art de voyager avec ou sans âne
« Le » Stevenson est mon premier récit de voyage, bien avant Jacques Lacarrière, Nicolas Bouvier, Bruce Chatwin ou Jean-Christophe Rufin. Je peux même dire que le type de voyageur que je suis devenu, c’est largement à Stevenson que je le dois.

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Son livre, je l’ai relu bien des fois, parfois au gîte ou à l’hôtel dans les étapes qu’il a faites, où cette lecture prenait un relief particulier. La première fois, c’était lors d’un Tour du Mont Lozère en solitaire par le GR 68, avec un VTT chargé à toc que j’avais affectueusement baptisé « le bourriquet », en hommage à Modestine.

« R.-L. Stevenson, ou l’art de voyager avec ou sans âne ». En titrant ainsi sa préface à Voyages avec un âne à travers les Cévennes, Francis Lacassin a tout dit. Ce petit livre, plus profond qu’il n’y paraît, est bien plus que le récit d’un voyage entrepris par un jeune homme désireux de mettre à distance une histoire d’amour. Il faut le lire pour découvrir combien sa façon de voyager est « moderne », faite d’improvisation raisonnée pour ce qui est de l’itinéraire, de ménagements pour son « véhicule » (sans quoi il n’est pas question de voyager loin, comme on sait), d’intérêt et d’empathie pour les personnes qu’il rencontre (en homme de goût qu’il est, il porte une attention particulière aux femmes), de curiosité pour la manière dont la géographie et l’histoire façonnent un pays et les gens qui y vivent.

Je dois à Stevenson de ne plus partir sans un petit carnet à spirale (aujourd’hui avantageusement remplacé par le « carnet des écrivains-voyageurs », le carnet Moleskine), et d’y noter chaque soir, ou pendant la pause, les impressions du moment, les lieux, les choses et les gens qui m’ont frappé.

Quand je tente de raconter l’un de mes voyages, je mêle à ces « petits faits vrais » notés en cours de route des informations recueillies après coup, et aujourd’hui rien n’est plus facile grâce à l’Internet. Naturellement, Stevenson lui aussi procédait en deux temps : les passages ayant trait à l’histoire des Cévennes et à la guerre des Camisards ont été rédigés a posteriori, comme aussi ceux concernant la psychologie des paysans dans la France du XIXème siècle, les différences entre Français et Britanniques, la manière dont les uns et les autres sont gouvernés, etc. (4)

Mais je me demande bien comment il a fait. Car je me suis laissé dire qu’il ne disposait pas de Wikipédia. ♦

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Voyage avec Stevenson dans les Cévennes
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(1) Citations et illustration : François Puaux, Vie de Jean Cavalier, 1868. Comme Esprit Séguier, ou Castanet dans sa forteresse de l’Aigoual, Jean Cavalier fut un célèbre chef camisard.
(2) Une partie de ces informations est tirée d’un texte de David Raydon, l’historien du village (merci à son aimable épouse qui a permis qu’il m’en soit donné copie), et de documents fournis par l’Office du tourisme de Saint-Germain-de-Calberte.
(3) C’est (charité bien ordonnée…) Mais l’article contient un lien vers le récit cité au début de la phrase.
(4) Sur les Camisards, Stevenson a beaucoup utilisé Histoire des pasteurs du Désert depuis la Révocation de l’Édit de Nantes jusqu’à la Révolution française,‎ de Napoléon Peyrat, 1842.

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3 commentaires pour Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 4 sur 4

  1. Askell dit :

    Nous voici arrivés au terme de ce voyage. Ce fut passionnant. Je dois vous avouer Jihel qu’à chacun de vos épisodes j’ai surligné au marqueur votre route sur l’atlas (d’un fabricant de pneumatiques). Voilà ma route est tracée !! Il n’y a plus qu’ à !!!! Avec ma nouvelle Modestine (Bullet) why not ? Encore merci pour ce « Voyage avec Stevenson » et autres plaisirs minuscules. Respect…

  2. Christian dit :

    Bravo Jihel. Encore un coup d’éclat et de main de maître que j’ai partagé avec des amis randonneurs dont un a fait le Stevenson il y a peu.
    Du bon boulot. Merci.

  3. Olivier Delong dit :

    Je viens de terminer la lecture de cet article : comme d’habitude, je n’ai plus qu’une envie, c’est de faire moi-même ce périple le plus tôt possible. Comme, ces derniers temps, j’ai tendance à glisser de la moto vers le VTT, cela va nécessiter un peu de préparation, mais pourquoi pas ?
    En tout cas, merci Jihel de nous faire partager ces impressions et ces précisions. Un blog motard où l’on se cultive : mon épouse (pas très motarde…) ne va jamais me croire !
    Bon, ce n’est pas tout ça, mais on va où la semaine prochaine ? J’ai hâte…
    De la terre à la lune est une drogue dure.

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