Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 3 sur 4

Filet Recit_685Route à moto | Notre-Dame des Neiges | Images, Amal Clooney, Wolinski | La Montagne du Goulet | Le Bleymard | Une nuit dans la pineraie | Au Mont Lozère | Retour à Pont-de-Montvert | Clarisse | Les Camisards entrent en scène | Dans la vallée du Tarn | Les griffes de la nuit 

Route à moto
À Luc je rejoins la D 906 Langogne ~ Alès par Villefort, qui longe un moment la vallée de l’Allier (la « vallée chauve » dont parle Stevenson un peu plus loin). Je suppose que vous la connaissez, ami motards : c’est une superbe et excitante route à moto, surtout lorsque, comme en ce moment, le revêtement vient d’être refait. Ici j’oublie le Chemin, pour me propulser à l’étape, bien relancé en sortie de virage par le couple réjouissant du V-twin. Pas encore une journée que je roule, et j’ai vu tellement de choses qu’il me semble être parti depuis une semaine – cet air est connu.

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Notre-Dame des Neiges
Avant de rejoindre mon hôtel à La Bastide-Puylaurent, je fais comme Stevenson un détour par la Trappe de Notre-Dame des Neiges.

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Luc ~ Chasseradès

Ma route remontait la vallée chauve de la rivière longeant les confins de Vivarais et Gévaudan. (…) Un privilège de taillis rabougris croissaient épais dans les gorges, et mouraient par buissons isolés sur les versants et les cimes. De sombres rectangles de sapins étaient placés ça et là sur les deux côtés. Une voie ferrée courait parallèle à la rivière (…). Une année encore et ce sera un autre monde. Le désert est assiégé.

Dans une localité nommée La Bastide on me conseilla d’abandonner le cours de la rivière et de suivre une route qui grimpait sur la gauche parmi les Monts du Vivarais, l’Ardèche moderne. Car j’étais maintenant parvenu au petit chemin menant à mon étrange destination : le couvent des Trappistes de Notre-Dame des Neiges.

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Une blanche statue de la Vierge au coin d’une jeune plantation dirigeait le voyageur vers Notre-Dame des Neiges. Ici j’obliquai donc sur la gauche et poursuivit ma route, poussant devant moi mon baudet séculier, et au craquement de mes chaussures et de mes guêtres laïques, vers l’asile du silence. (…)

Est-ce parce que j’ai reçu une éducation protestante ? Soudain, à un tournant, une crainte m’envahit de la tête aux pieds – crainte superstitieuse, crainte d’esclave. Bien que ne cessant d’avancer, je continuais pourtant avec lenteur, comme un homme qui aurait franchi, sans y prêter attention, une frontière, et s’égarerait au pays de la mort.

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Les craintes de Stevenson s’avèrent vite sans fondement. Après que les moines aient été convaincus qu’il n’est pas un colporteur, ils lui font bonne figure – du moins ceux chargés de l’accueil des étrangers, qui, eux seuls, ont licence de parler. Les autres moines qu’il croise ne lui accordent pas plus d’attention « qu’à la fuite d’un nuage ».

Son « havresac » est l’objet d’une intense curiosité. Plusieurs fois bricolé et remanié en cours de route, ce « long rouleau ou saucisson en bâche verte imperméable à l’extérieur et en fourrure de mouton bleue à l’intérieur » ressemble… au sac polochon que l’on sangle à l’arrière d’une moto ! Les bons pères feront de lui ultérieurement l’inventeur du « sac de couchage », apparu avec Voyages… « pour la première fois dans la littérature ».

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Ça n’est pas le même potage avec deux autres « pensionnaires » comme lui, qui, découvrant avec horreur qu’il appartient à la « secte » des protestants, le pressent de ne pas mourir dans cette « espèce de croyance » et d’absolument se convertir : « Dieu vous a conduit ici, vous devez profiter de l’occasion ». Stevenson se défend comme un beau diable, si l’on peut dire en tel lieu, et a même un peu de mal à conserver son habituelle courtoisie.

Après une journée passée au monastère, il est heureux le lendemain de reprendre ses habits de voyageurs, « de secouer la poussière d’une étape avant de s’élancer vers une autre ». En chargeant Modestine devant la porte du couvent, il « rend grâce à Dieu d’être libre d’errer, libre d’espérer, libre d’aimer ».

DSCN3231_h361Le monastère aujourd’hui se souvient du passage de l’écrivain. Sur la façade il figure en bonne place parmi d’autres hôtes illustres de l’endroit, comme Charles de Foucauld ou Robert Schuman (le premier président du Parlement européen, hein, pas l’auteur des Scènes d’enfants). Un panneau commémoratif rappelle que son séjour ici « lui valut trois beaux chapitres de son livre, (…) l’un des premiers à présenter la randonnée et le camping comme des activités de loisirs ». Plusieurs passages sont cités ; la plupart, vous les avez lus ici.

Malgré l’austérité de sa règle, le monastère sait faire bon accueil aux hôtes de passage et aux simples touristes. Beaucoup, qui comme moi viennent ici dans les pas de l’écrivain, s’en vont lestés de quelque souvenir acheté à la Boutique monastique : apéritifs, digestifs, vins pétillants ou non, mais aussi sirops, crème de fruits, confitures, miels, gâteaux… sans oublier CD, DVD, livres et articles religieux.

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Vendredi 4 septembre 2015

Avant de remonter vers Notre-Dame des Neiges où il reste la journée du 26 septembre, Stevenson, on l’a vu, est passé à La Bastide-Puylaurent. Entre Vivarais et Gévaudan, le village est situé sur la grande voie Regordane reliant Le Puy-en-Velay, en Haute-Loire, à Saint-Gilles, dans le Gard. C’est là que j’ai fait étape la veille.

Images, Amal Clooney, Wolinski
J’ai beau y avoir été bien accueilli et traité, mon hôtel et sa clientèle touristique ne sont plus ce que je recherche aujourd’hui. Mébon, hier soir, après quatre coups de téléphone m’ayant laissé à la rue, j’étais bien content de l’avoir trouvé.

Restaurant de l’hôtel le soir. Des retraités, vieux, voire très vieux. Un groupe où chacun prend des photos du groupe. Une mère et sa fille, qui n’échangent pas un mot. Une famille de touristes anglais. La patronne, en prenant leur commande, le fait assez fort pour que nul n’ignore qu’elle parle la langue de Stevenson. Pour faire bonne mesure, elle prononce aussi les mots français avec l’accent anglais (« Salade cévenôôôle »). Je croise le regard du chef de famille. Il semble atterré.

Papillonnant dans la salle bondée, elle est ce qu’on appelle une « belle femme » (au sens où on le dit d’une femme qui, vingt à trente années plus tôt, a été très belle) (1). Elle est d’excellente humeur : dans ses yeux, les € brillent. En passant devant la glace, elle jette un regard sur sa silhouette, rectifie sa tenue, semble apprécier ce qu’elle voit. Elle chantonne sur un vieux tube des années 80 diffusé sur la chaîne hi-fi. C’est une chanson du groupe Images, Les démons de minuit. Un peu de midi aussi, peut-être ?

Avant de m’endormir et pour tout savoir sur Amal Clooney (George « What else ? » a renoncé à s’afficher avec des créatures et s’est marié avec une avocate britannique, mais qui ignore encore cela ?), je feuillette un vieux Paris-Match. Au détour d’une page, un choc, et la gorge qui se serre, avec ce dessin dont je reconnais la patte tout de suite : Wolinski. Sujet et légende du dessin : « François Hollande à l’enterrement de la gauche ». Non, rien.

Le Goulet
Ce matin du 4 septembre, je charge ma Modestine à moi devant l’hôtel. Il fait grand beau, mais un froid de loup. L’essentiel des routes qui m’attendent aujourd’hui, je les connais par cœur. Mais je sais que je n’y bouderai pas mon plaisir.

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Route de Mende. Je longe à nouveau l’Allier (ici tout près de sa source, c’est un bébé), et aussi la voie ferrée. En dix minutes je rejoins Stevenson à Chasseradès, l’une de mes bases avancées quand je viens rouler dans le coin.

DSCN3238_266Ici les deux hébergements existants se réclament explicitement de Voyages… Il doit y avoir une raison. À l’auberge, l’écrivain s’est retrouvé « en compagnie des ouvriers employés aux études topographiques de cette voie [qui relie aujourd’hui les gares de Labastide-Puylaurent et Mende]. Ils étaient intelligents et de conversation agréable, et nous décidâmes de l’avenir de la France au-dessus d’un vin chaud jusqu’à ce que l’heure tardive nous chassa coucher ».

Le lendemain, il décolle un peu plus tôt que moi ce matin (disons quatre heures plus tôt !) Jusqu’au sommet de la Montagne du Goulet, son itinéraire suit de près la route actuelle, et souvent se confond avec elle.

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Chasseradès
 ~ à la belle étoile
L’heure [5 h du matin] était suggestive et il y avait là promesse de temps calme qui fut parfaitement tenue. J’étais bientôt en chemin avec Modestine. La route continua un moment sur le plateau et descendit ensuite à travers un village abrupt [le village de Mirandol, que surplombe aujourd’hui un viaduc] dans la vallée du Chassezac. Son cours glissait parmi de verdoyantes prairies, dérobé au monde par ses berges escarpées.

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À Mirandol je suis à nouveau harcelé par des vaches, dont l’une tente d’adopter avec moi l’attitude qui était celle de Sacha Guitry avec les femmes (il était « contre, tout contre »).

À la fin, la sente s’ouvrait passage à travers Lestampes par des plateaux, des bois de hêtres et de bouleaux, et à chaque détour, me découvrait des spectacles d’un nouvel agrément.

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DSCN3245_hb385L’Estampe tient à faire savoir que Stevenson est passé ici, et je m’arrête pour quelques photos. Le village a aujourd’hui gagné un article, tout comme Le Bleymard, un peu plus loin (l’écrivain l’appelle « Bleymard »). Je constate que le charmant gîte d’étape, où j’ai plusieurs fois souhaité m’arrêter, est fermé et cherche un repreneur. C’est un peu de ma faute.

Dans la Montagne du Goulet, il n’y a pas de goulet, au sens de ces étroits défilés rocheux au fond lesquels, dans les westerns, les pionniers sont toujours attaqués par des Peaux-Rouges dissimulés sur les crêtes. Toute en formes douces et dédiée à la forêt pour l’essentiel, cette montagne est une sorte de « préparation » au Mont Lozère, dont elle n’est séparée que par la D 901 Mende ~ Villefort, et par le Lot, qui prend sa source tout près du Bleymard.

Après une journée grise et pluvieuse hier, j’ai retrouvé le soleil après La Bastide. Stevenson aussi.

Il me semblait qu’une fois franchi le contrefort que j’escaladais [il s’agit toujours de la Montagne du Goulet], j’allais descendre dans le paradis terrestre. Et je ne fus point déçu, puisque j’étais désormais entrainé à la pluie, à l’ouragan, à la désolation de l’endroit. Ici s’achevait la première partie de mon voyage. Et c’était comme une harmonieuse introduction à l’autre, et bien plus belle encore.

Je prends toujours mon temps pour monter au Goulet depuis L’Estampe, parce que la vue sur la montagne elle-même, et celle qui se dévoile peu à peu sur la droite, vers le petit Causse de Montbel et la Margeride, est magnifique.

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J’ai beau ne pas monter vite, je finis quand même par dépasser un groupe de randonneurs, vraisemblablement partis ce matin de Chasseradès. Bien qu’ils m’observent sans aménité (la plupart m’ignorent), j’essaie de prendre l’air aimable en les dépassant. Et d’arborer une expression voulant dire quelque chose comme « Bon, sûr que la moto, vous devez pas aimer ça, les gars. Mais je sais pourquoi vous êtes là. Stevenson et Modestine sont mes héros à moi aussi. On est du même bord, quelque part », et patin, et couffin.

Je ne suis pas sûr que mes randonneurs aient réussi à capter tout ça sur mon beau visage pourtant remarquablement expressif. Mais ce qui est sûr, c’est qu’à trop vouloir faire le gentil, je devais surtout avoir l’air parfaitement idiot.

Quelques épingles dans la forêt, un dernier virage à droite, et j’arrive sur les crêtes. Toujours un grand moment.

Au sommet du Goulet il n’y avait plus de route tracée, uniquement des bornes dressées de place en place, afin de guider les bouviers. Devant moi s’ouvrit une vallée peu profonde et à l’arrière, la chaîne des monts de la Lozère, partiellement boisés, aux flancs assez accidentés, dans l’ensemble toutefois d’une configuration sèche et triste.

Stevenson reviendra vite sur ce jugement sévère. Tant mieux, parce que sinon, on aurait été fâchés. Côté sud vers Le Bleymard, la route d’aujourd’hui, visiblement tracée au bulldozer pour les besoins de l’exploitation de la forêt, se signale par un pourcentage de pente assez vertigineux. Ça n’est pas ici qu’il faut casser son câble de frein moteur ! Mais la vue est belle sur le Mont Lozère, et sur le Col de Finiels où je serai bientôt.

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Une nuit dans la pineraie
Au Bleymard où il arrive en fin d’après-midi, Stevenson ne cherche pas un hébergement mais s’engage aussitôt à l’assaut du Mont Lozère : il envisage une nouvelle nuit à la belle étoile. Le chapitre où il rend compte de cela, « Une nuit dans la pineraie » (= la pinède), est l’un des plus beaux du livre, et parlera à tout ceux qui, à moto ou par tout autre truchement, aiment dormir ainsi en pleine nature.

Un chemin de charroi pierreux, mal délimité, guida ma marche. À la cime des arbres, je pris à droite une piste sous les pins jusqu’à un vallon de sol herbeux où un ruisselet qui se déversait comme une gouttière entre les pierres me fit office de fontaine. (…) Sur le temps que j’avais fait mes préparatifs et donné à manger à Modestine , le jour déjà commençait à décliner. Je me bouclai jusqu’aux genoux dans mon sac et fit un copieux repas.

J’aime à penser que c’est ce moment (ou plutôt celui qui suit immédiatement) que représente l’illustration de la couverture de ma vieille édition, reproduite au tout début de ce récit… mais je ne suis pas sûr que la pineraie de Stevenson soit celle de ma photo, ci-après, prise depuis la D 20 peu après Le Bleymard. Si ce n’est pas le cas, elle ne devrait pas être bien loin.

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La nuit est un temps de mortelle monotonie sous un toit ; en plein air par contre elle s’écoule, légère parmi les astres et les parfums. (…) Nous ne sommes troublés dans notre sommeil, comme le voluptueux Montaigne [qui prenait plaisir à se faire réveiller au milieu de la nuit pour mieux se rendormir], “qu’afin de le pouvoir mieux savourer et plus à fond”.

Stevenson est si heureux de cette nouvelle nuit passée à la belle étoile que, pendant qu’il prépare son paquetage, une idée lui « trotte dans la tête ».

J’avais été très hospitalièrement reçu et ponctuellement servi dans mon vert caravansérail. La chambre était aérée, l’eau excellente, et l’aurore m’avait appelé à l’heure voulue. Je ne parle pas de la décoration de l’inimitable plafond, non plus que de la vue que j’avais de mes fenêtres. Mais j’avais le sentiment d’être en quelque manière le débiteur de quelqu’un pour cette généreuse réception. Aussi me plût-il, en façon de demi- plaisanterie, d’abandonner en partant quelques pièces de monnaie sur le sol, jusqu’à ce qu’il y en eût de quoi payer mon logement de la nuit.

Au Mont Lozère
[Une partie des photos qui suivent ont été prises à l’occasion d’une randonnée à pied sur le Mont Lozère, en novembre 2015.]

À partir du Bleymard, l’itinéraire de Stevenson s’écarte sensiblement de la D 20, qui relie Le Bleymard à Pont-de-Montvert. Cette route est celle de la vidéo que l’on peut voir dans l’article Au Mont Lozère.

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Plus léger de quelques pièces de monnaie, donc, le lendemain Stevenson passe le Col Santel (ci-dessus, sur l’actuel GR 70). Lui et Modestine affrontent alors quelques-unes des pentes les plus rudes du versant nord, avant de parvenir au replat du Chalet du Mont Lozère et des hôtels actuels. L’écrivain emprunte ensuite, à la droite de la route, la grande draille du Languedoc, qui conduit à un col non nommé sur la carte IGN, en contrebas (est) du Sommet de Finiels (1 699 m).

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à la belle étoile ~ à la belle étoile
Je continuai, au-delà d’une montagne de gazon pelé, de me diriger d’après une suite de bornes de pierre pareilles à celles qui m’avaient guidé à travers le Goulet. (…) La perspective à l’arrière vers le Gévaudan septentrional s’élargissait à chaque pas. À peine un arbre, à peine une maison apparaissaient-ils dans les landes d’un plateau sauvage qui s’étendait au nord, à l’ouest, à l’est, bleu et or dans l’atmosphère lumineuse du matin.

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Quoiqu’il eut été longuement désiré, ce fut tout à fait incidemment enfin que mes yeux aperçurent l’horizon par delà le sommet. Un pas qui ne semblait d’aucune façon plus décisif que d’autres pas qui l’avaient précédé, et je pris possession en mon nom propre d’une nouvelle partie du monde. Car voilà qu’au lieu du rude contrefort herbeux que j’avais si longtemps escaladé, une perspective s’ouvrait dans l’étendue brumeuse du ciel, et un pays d’inextricables montagnes bleues s’étendait à mes pieds.

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Pour en donner le contexte, j’ai repris ici cette citation, déjà présente en partie dans l’article cité. On s’y reportera pour accompagner Stevenson, qui la décrit admirablement, dans la descente jusqu’à Pont-de-Montvert (« une sorte de piste qui dévalait en spirale une pente à se rompre le cou, tournant comme un tire-bouchon », et jugée « difficile » selon un randonneur rencontré cet automne). Il a dû rejoindre l’actuelle D 20 peu après le petit pont que l’on franchit à 3 mn 58 sur la vidéo, au niveau de ce qui est aujourd’hui un Centre d’Etudes et de Recherches.

Pont-de-Montvert
Le dimanche 29 septembre vers 11 h, tout est « agitation dominicale » dans les rues et dans les cafés quand il arrive à l’auberge de Pont-de-Montvert, pour se restaurer « et mettre à jour [son] journal ».

Ici, ce jeune homme qui vit dans les bois depuis plusieurs jours et n’avait « plus vu une jolie femme depuis Monastier », se met à considérer celles qui l’entourent. Notamment…

une pauvre créature timide d’une quarantaine d’années, tout à fait troublée par ce brouhaha de table d’hôte et dont je fus le chevalier servant, et que je servis jusqu’au vin y compris et que je poussais à boire. (…)

Et Clarisse ? [la serveuse] Que dire de Clarisse ? Ses immenses yeux grisâtres étaient noyés de langueur amoureuse. Ses traits, quoiqu’un peu empâtés, étaient d’un dessin original et fin. Ses lèvres avaient une courbe de dédain. Ses narines dénonçaient une fierté cérémonieuse.

Je ne suis pas sûr de bien comprendre cette sorte de fierté, mais on voit par là que Stevenson aime à observer, et à décrire, les femmes. Et il le fait bien aussi finement que les paysages de Haute-Loire, ou un lever de soleil en Lozère.

Elle avait une physionomie capable de profonde émotion, et avec de l’entraînement, offrait la promesse de sentiments délicats. (…) Avant de partir, j’assurais Clarisse de mon admiration sincère. Elle but mes paroles comme du lait, sans gêne ni surprise, en me regardant tout bonnement et fixement de ses yeux immenses. Et je confesse que le résultat en fut pour moi un peu de confusion.

Moi qui, ici-même à Pont-de-Montvert, ai rencontré une femme aux yeux de miel qui m’a également plongé dans « un peu de confusion », je n’en ai pas obtenu autant. Clin oeil2_h16

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La première victime de la guerre
À plusieurs reprises dans son livre, le protestant Stevenson manifeste un vif intérêt pour les Camisards (ainsi nommés parce qu’au combat ils portaient une simple chemise, camisa en occitan), et pour cette guerre qui débuta à Pont-de-Montvert le 24 juillet 1702, avec l’assassinat de l’abbé du Chayla. Archiprêtre des Cévennes et inspecteur des Missions, il possédait une maison dans ce village « de sanglante mémoire ».

La guerre des Camisards, comme on sait, tire son origine de la révocation de l’Édit de Nantes par Louis XIV le 18 octobre 1685 (« la plus grosse erreur de son règne », selon l’historien Richard Fremder), ce qui revenait à interdire le protestantisme (2). Dans les provinces à forte implantation protestante comme le Dauphiné et le Languedoc, les protestants sont convertis de force au catholicisme par les Dragons du roi – ce sont les tristement célèbres dragonnades.

Dans les Cévennes la résistance est violente, et s’organise rapidement. À Pont-de-Montvert et sur le Mont Lozère, des « Assemblées au Désert » rassemblent jusqu’à mille personnes.

Sans doute parce qu’il était perçu comme plus soucieux d’exercer la fonction répressive d’agent de l’intendant du Languedoc que son propre ministère, l’abbé du Chayla fut la première victime de la guerre. À la sortie du village, au bord du Tarn, on peut voir l’emplacement de sa maison, dont il ne reste que les jardins en terrasse où il sauta pour tenter d’échapper aux Camisards. Il réussit seulement à se casser une jambe.

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Commencé avec l’aimable Clarisse, ce chapitre du livre se termine moins légèrement avec l’évocation du procès et de la mort d’Esprit (en réalité Pierre) Séguier, l’un des plus célèbres chefs camisards, considéré comme responsable de la mort de l’abbé du Chayla.

« Pourquoi êtes-vous appelé Esprit ?
— Parce que l’esprit du seigneur est en moi.
— Votre domicile ?
— En dernier lieu au désert, et bientôt, au ciel.
— N’avez-vous point remords de vos crimes ?
— Je n’en ai commis aucun. Mon âme ressemble à un jardin plein de gloriettes et de fontaines. »

À Pont-de-Montvert le 12 août 1702, on lui trancha la main droite et il fut brûlé vif. Et son âme ressemblait à un jardin !

L’année suivante, Louis XIV ordonnait le « brûlement des Cévennes », qui détruisit 466 villages.

Dans la vallée du Tarn
Depuis Pont-de-Montvert, la manière la plus « évidente » de rejoindre Florac est de suivre la vallée du Tarn. Quand je viens par ici à moto, j’évite habituellement cet itinéraire, qui me ferait passer trop vite dans ces montagnes superbes, et je fais un large détour en remontant, nord-ouest, par Fraissinet-de-Lozère, Runes et Les Bondons, jusqu’au Col de Montmirat, avant de redescendre à Florac par cette RN 106 qui est un cadeau fait aux motards.

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Mais aujourd’hui, ça rigole pas, je suis en mission, et pas question de m’écarter de l’itinéraire de Stevenson, qui a benoîtement suivi le cours du Tarn.

Une route neuve conduit de Pont-de-Montvert à Florac par la vallée du Tarn. Son assise de sable doux se développe environ à mi-chemin entre le faîte des monts et la rivière au fond de la vallée. Et j’entrais pour en sortir alternativement sous des golfes d’ombre et des promontoires ensoleillés par l’après-midi.

Ces golfes d’ombre sont le fait des châtaigniers : l’arbre à pain des Cévennes est ici chez lui. J’ignore si elle reprend exactement la « route neuve » du XIXème siècle, mais il est vrai qu’elle est bien belle, cette D 998. Se tenant à peu près sur la courbe de niveau, c’est à dire en épousant le relief, elle offre au motard en balade toutes sortes de petits plaisirs égoïstes. La plupart des virages à droite étant aveugles, attention toutefois à la voiture ou au camping-car qui, en face, se laisserait absorber par la contemplation du paysage.

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Ce paysage, qu’il traverse dans une belle fin d’après-midi d’automne, Stevenson tente d’abord de le décrire (il s’intéresse en particulier aux majestueux châtaigniers, qu’il compare à « une troupe d’athlètes »), avant de sembler y renoncer, d’une manière très… évocatrice. Pour résumer sa pensée, il a cette phrase, qui le vise probablement lui-même : « Un humble dessinateur d’esquisses lâchait ici, désespéré, son crayon ». « Tout dire sans dire tout, voilà la littérature », dit Barthes. Mais qui doute que Stevenson, c’est de la littérature ?

Les griffes de la nuit
Comme le soleil commence à « abandonner l’étroite vallée du Tarn », il songe à nouveau à trouver un endroit où camper (on se rappelle que la veille il a dormi, à la belle étoile, un peu au-dessus du Bleymard). Apercevant à une vingtaine de mètres au-dessus de la route « un petit plateau assez large et protégé, comme par un parapet, par le vieux tronc d’un énorme châtaignier », à coups de pied et d’aiguillon il y hisse « la réluctante Modestine », qui en effet résiste autant qu’elle peut. Mais l’écrivain, en quelques jours, est devenu un ânier redoutable, à qui il faut obéir.

Bien différente de la précédente, cette nouvelle nuit à la belle étoile est marquée par la volonté de se tenir à l’abri des regards, et la crainte d’être dérangé nuitamment par des gens animés d’intentions diverses. Pour avoir vécu cela lors de bivouacs improvisés un peu partout lors de mes voyages à moto, cet épisode est encore l’un de ceux qui me rapprochent de mon héros.

La position était désagréablement exposée à la vue. Quelques chariots passèrent sur la route voisine, et aussi longtemps qu’il fit clair, je me dérobais pour tout le monde, ainsi qu’un Camisard traqué, (…) car j’avais une véritable peur d’être découvert et visité par des gais lurons pendant la nuit.

Dans ce contexte, la nuit ne peut qu’être mauvaise. Elle le fut, d’autant qu’alors qu’il commence enfin à s’endormir…

Un bruit à mon chevet me retint soudain bien éveillé de nouveau et, je l’avoue sans feinte, me fit battre le cœur. Ce bruit, on eut dit quelqu’un qui grattait avec l’ongle d’un doigt. Impossible d’y rien voir, impossible de rien entendre de plus que certains de ces mystérieux frôlements proches ou lointains.

Un héros qui ne craint pas d’exposer publiquement ces peurs qui lui font « battre le cœur », voilà qui me plaît. Il apprendra le lendemain que les châtaigneraies sont infestées de rats, mais pour dormir il dut s’accommoder d’une « étonnante perplexité quant à son voisinage ».

[à suivre…]

 

Voyage avec Stevenson dans les Cévennes
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(1) Oups ! Qu’ai-je dit ! Cette formule légèrement phallo-miso a évidemment son équivalent au masculin : « Il est bel homme » (surtout si l’on y ajoute le terrible « encore ») désigne un vieux débris qui, trente plus tôt, pouvait passer pour un « beau mec ».
(2) J’ai déjà signalé (ici, à propos des éoliennes et de leur aspect « clivant ») combien la direction des programmes de Radio France prenait soin, merci à elle, de donner du grain à moudre à ceux qu’intéressent certaines questions évoquées dans ce blog Clin oeil2_h16. C’était encore le cas, pendant la semaine du 15 février 2016, avec l’excellente Fabrique de l’histoire d’Emmanuel Laurentin (France Culture). Toute cette semaine en effet, l’émission était consacrée aux protestantismes – au pluriel, oui. Dans l’émission du 17 février (« Quand les protestants écrivent leur histoire ») il était plus particulièrement question de la Guerre des Camisards (comme toutes les émissions de France Culture, les numéros de La Fabrique de l’histoire peuvent être podcastés pendant un an, et écoutés pendant mille jours).
La citation de Richard Fremder est empruntée à la revue Hérodote. Laquelle rappelle que ce que Louis XIV reprochait surtout aux Huguenots, c’est leur « sympathie pour l’Angleterre ». Stevenson savait cela, et aborde plusieurs fois la question des rapports entre protestants français et anglais. « Les affaires [des Camisards] faisaient le sujet de toutes les conversations des cafés de Londres, écrit-il, et l’Angleterre envoyait des flottes les soutenir ».
Une église protestante française existe à Londres depuis le milieu du XVIème siècle. Elle est installée à Soho Square depuis 1893.

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8 commentaires pour Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 3 sur 4

  1. Askell dit :

    J’ai acheté le livre de Stevenson. Vous avez en commun l’amour des beaux paysages et le talent de nous les décrire. Les superbes photos confirment.

  2. expert38 dit :

    On vient de m’offrir le livre de Stevenson. Accord complet sur les termes utilisés par Askell…
    Plus belle la vie 🙂

  3. Yo Mister Biker ! J’adore ton récit ! Tu as une façon de nous embarquer dans tes aventures, c’est addictif. Wow !

    J’avais lu L’Île au Trésor et Jekyll and Hyde mais je ne connaissais pas l’ouvrage auquel tu te réfères. Je vais me le procurer au plus vite !

    Merci de nous emmener dans tes voyages 🙂 Bonne semaine !

    • jihel48 dit :

      Merci à toi, Butterfly. sourire

      C’est toujours un plaisir de te voir te poser ici.

      • Tu roules déjà cette saison ? T’as pu sortir la Moto Guzzi ?

        Ici on a pu sortir les motos entre le 12 le 19 mars puis on a eu droit à un retour fracassant de tempêtes de pluie verglaçante, puis de neige, ils ont remis du sel sur les routes alors on patiente… Grrrrrrrr… À bientôt ! 🙂

        • jihel48 dit :

          Oui bien sûr, je roule depuis un bon mois déjà (je me suis rapproché de la Lune d’environ 1 200 km).

          Dans la région, on a eu un hiver entre guillemets (de quoi ébranler les climato-sceptiques), mais avec pas mal de neige dans la dernière partie de février.

          Patience. Même au pays de l’Hiver, le printemps finit toujours par arriver. clin

        • Yeeee ! 🙂 T’as pas mal d’avance sur nous ! J’ai enfin pu la ressortir hier pour aller bosser. Ça caille encore un peu mais on accumule les pulls et ça passe pas trop mal ! 😀 Happy Day Mr Biker !

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