Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 2 sur 4

Filet Recit_685Camions sous la pluie | Au pays de la Bête | Pradelles et Langogne | Rencontre avec un camping-car(iste) | L’épisode Fouzilhac | Humour stevensonien | Le cadastre de 1829 | Tea time 1 sur la D 71 | Le Cheylard-l’Evêque ~ Luc | Les vaches m’aiment trop | Tea time 2 au château de Luc 

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Tintin2Cette image, on s’en doute, n’était pas prévue ici aujourd’hui.
Elle est une pensée adressée à nos amis Belges, qui sont nombreux à visiter ce blog.
Dessin paru sur Europe1.fr, et posté sur Twitter
le 22 mars par Xavier de la Porte.

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LogoAssoStevenson_h48b23 septembre 1878
Le Bouchet-Saint-Nicolas ~ Langogne

Il faisait un froid mortel. Un matin gris, venteux, hivernal. Des nuées de brouillard filaient, rapides et basses, le vent cornait sur le plateau dénudé, et l’unique tache de couleur c’était là-bas, derrière le Mont Mézenc et les montagnes à l’est, un endroit où le ciel gardait encore l’orangé de l’aurore. (…)

À part une cavalcade de dames à califourchon et un couple de facteurs ruraux, la route fut d’une solitude mortelle sur tout le parcours jusqu’à Pradelles.

Du Bouchet je rejoins Landos par la D 53 (la route suit alors d’assez près le GR 70, le Chemin de Stevenson). Il pleut, et si je ne suis pas mortellement seul sur la petite route, j’éprouve l’envie de rejoindre rapidement Pradelles, par la RN 88 qui s’y dirige plein sud. Sur la nationale détrempée, ce sont les poids lourds qui font la loi. Certains d’entre eux, rutilant de tous leurs feux de jour à diodes, prennent visiblement plaisir à terroriser, en se collant à cinq mètres derrière, les mamies cramponnées au volant de leur vieille Saxo. Je suppose que c’est au motif qu’elles ne dépassent pas le 85 à l’heure sous la pluie, mais je trouve cela dégoûtant.

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Pradelles est situé au flanc d’un coteau dominant l’Allier, entouré d’opulentes prairies. (…) Sur la rive opposée de l’Allier, le site continuant de s’élever pendant des milles à l’horizon, (…) les nuages épandaient une ombre triste et en quelque sorte menaçante, exagérant hauteurs et distances, et donnant plus de relief encore aux sinuosités de la grand’route. La perspective était assez désolée, mais stimulante pour un touriste. 

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«… stimulante pour un touriste ». On dirait que Stevenson a entrevu ce qu’allait être le succès touristique de Pradelles, entré dans la confrérie des « Plus beaux villages de France » – bien aidé il est vrai par la retenue de Naussac et la base nautique subséquente. En effet le panorama est superbe depuis la route qui descend sur le village, d’autant que cette route, au revêtement impeccable, est faite de grandes courbes dans lesquelles il est plaisant de se lover à moto.

Pradelles ~ Langogne
À Pradelles je m’arrête pour déjeuner dans ce restaurant-bar-produits locaux-souvenirs, bien situé sur la place principale. En terrasse, tant qu’à faire, malgré les 12° ambiants et la pluie qui persiste (la terrasse est sommairement abritée). Deux gendarmes sont en faction en face, tout près de ma moto. Pour faire quoi, au juste ? Ici, il n’y a pas la place pour faire s’arrêter et contrôler l’un de ces camions arrogants, c’est ça qui aurait été bien. En une heure, seul un malheureux automobiliste se verra contraint de sortir ses papiers.

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Comme à chacun de mes arrêts, je m’enquiers de la manière dont la commune célèbre le passage de Stevenson. Evidemment, dans un gros bourg en bord de nationale, cela se remarque moins que dans un petit village. Il y a quelque chose, pourtant, sur la grand place : une vague silhouette, dans un matériau improbable, plus ou moins masquée par la végétation. Pradelles avec Stevenson, c’est service minimum, épicétou.

DSCN3202_290Encore quelques beaux virages enchaînés sur la RN 88, et l’on passe de Haute-Loire en Ardèche, puis en Lozère (les trois départements se rejoignent ici). Langogne, où Stevenson a fait sa deuxième étape, est à 5 km.

Je m’arrête au bord de l’Allier, sur le parking peu avant le pont. Grâce à la générosité du Crédit Agricole, un petit kiosque rassemble quelques informations sur le passage ici de l’écrivain, le lundi 23 septembre 1878. Je fais quelques photos du panneau et du pont, alors qu’un camping-cariste me tourne autour, qui semble intrigué par mon manège, ou par moi. Il finit par m’adresser la parole :
« Excusez-moi, je m’demandais, c’est quoi, ce que vous avez sur votre casque ? »

Je n’ai pas enlevé mon casque, à cause du froid. Je lui explique que je fais des photos en roulant avec ma caméra, toussa. On discute un moment, des avantages et inconvénients respectifs du camping-car et de la moto. Il est sympa. Avec ses cheveux longs attachés en queue de cheval, il ne ressemble pas du tout à (l’image que je me fais d’) un camping-cariste. Comme quoi, les images…

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En entrant dans Langogne, Stevenson lui aussi fait une rencontre, qu’il rapporte drôlement.

Juste au pont de Langogne, alors que la pluie depuis longtemps promise se mettait à tomber, une jeune fille d’entre sept ou huit me posa la question rituelle : « D’où est-ce que vous v’nez ? » Elle le fit d’un air si hautain que je partis à rire aux éclats, ce qui la piqua au vif. C’était évidemment une personne qui escomptait du respect et elle demeura figée à me regarder dans une colère silencieuse, tandis que je traversais le pont et pénétrais dans le Comté du Gévaudan.

Au pays de la Bête
En traversant l’Allier à Langogne on quitte le Velay pour le Gévaudan (qui correspond en gros à l’actuelle Lozère), et Stevenson place d’emblée un couplet sur l’hôte le plus célèbre de ce pays, qui l’a visiblement marqué et sur lequel il revient à plusieurs reprises.

[J’apercevais] le Gévaudan sauvage, montagneux, inculte, de fraîche date déboisé par crainte des loups. C’était en effet le pays de la toujours mémorable Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. Elle vécut dix mois à quartiers libres dans le Gévaudan et le Vivarais, dévorant femmes et enfants et “bergerettes célèbres pour leur beauté”. (…) Elle tint l’affiche comme un malfaiteur public et sa tête fut mise à prix à dix mille francs. Et pourtant lorsqu’elle fut tuée et expédiée à Versailles, et bien, ce n’était qu’un loup banal, et pas des plus gros.

Bete Gevaudan2_h221Quand Stevenson traverse le Gévaudan, les faits remontent à déjà un siècle. Mais il ne fait aucune allusion aux multiples « explications » de ces attaques, et au fait que la nature elle-même de la Bête fut fort discutée : de l’animal exotique au serial killer, en passant par le loup-garou (1). Il évoque encore moins le rôle de la presse à sensation de l’époque, qui s’est ruée sur l’affaire comme BFM TV sur les attentats et les faits divers bien glauques. La Bête, en réalité, semble avoir toute sa sympathie, de même que les loups en général, dont il regrette la progressive disparition, tendant à faire du voyage en Europe une simple promenade de santé.

Les loups hélas, comme les bandits, semblent reculer devant la marche des voyageurs. On peut trôler [aller ça et là] à travers toute notre confortable Europe et n’y point rencontrer une aventure digne de ce nom.

L’épisode Fouzilhac
Après Langogne se situe ce qui est pour moi l’un des épisodes les plus savoureux de Voyages…, et j’avais hâte de me rendre dans ce hameau qui serait peut-être totalement oublié sans cela. Ce que j’allais y trouver devait dépasser mes espérances, comme on dit dans les livres pour retenir le lecteur dont l’attention commence à flancher.

Même un jour de semaine, la traversée de Langogne (c’est la RN 88 qui fait office de rue principale) demeure soumise au bon vouloir des Langognais, selon qu’ils décident, ou pas, d’aller acheter le pain en se garant en double file. Compte tenu des camions innombrables, c’est dans ce cas l’embouteillage assuré.

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Passé Langogne, c’est toujours avec un grand sourire sous le casque que l’on attaque cette partie de la RN 88 : jusqu’à Mende à 47 km, le motard sportif ne rencontrera que peu de raisons de ralentir (et peu de radars, hormis celui qui se situe à la sortie de la ville) (2). Le motard amateur de beaux paysages, lui, se réjouira la rétine tout du long.

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Je ne m’en prive pas, mais aujourd’hui, ce plaisir est de courte durée. Dès la Baraque de l’Air à 8 km (celui qu’on y respire est bon, je le confirme), j’oblique à gauche pour Fouzilhac.

Je m’engage sur une petite route bien défoncée, entre parcs à bestiaux et charmants bois de pins, dont les racines, en soulevant le goudron, m’obligent à un test involontaire de mes amortisseurs. Je croise un seul véhicule, un vieux pick-up Toyota, et j’arrive en vue de Fouzilhac. Le goudron s’arrête ici, je béquille la moto.

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Avant de poursuivre, il faut savoir pourquoi cet épisode fouzilhacquien mérite une place à part. Parti à 14 h 30 de Langogne avec l’intention de faire étape à Cheylard-l’Evêque, Stevenson se rend vite compte que ce sera difficile. La dégradation de la météo l’incite à faire ce qu’aurait fait à sa place votre serviteur, c’est à dire à rechercher un hébergement au plus tôt.

LogoAssoStevenson_h48b24 septembre 1878
Langogne ~ à la belle étoile
Durant tout le chemin sur la longue montée depuis Langogne, il plut et grêla alternativement. Le vent continua de fraîchir ferme, quoique peu à peu. Je fus bientôt hors du bassin cultivé de l’Allier (…). Des landes, des fonds vaseux à bruyères, des étendues de roches et de sapins, des bois de bouleaux nuancés par l’or de l’automne, ça et là quelques minables chaumières et des champs mornes, telles étaient les caractéristiques du pays.

Loi de Murphy aidant, c’est alors qu’il commence à se perdre. Il est difficile de le lui reprocher, vu qu’il n’a ni carte, ni GPS, encore moins de balisage « Chemin de Stevenson » ! Clin oeil2_h16 Il cherche à s’informer auprès des rares personnes qu’il rencontre.

Deux heures plus tard, au soir tombant rapidement, je débouchai d’un bois de sapins où j’avais longtemps erré pour trouver, non point le village que je cherchais [le Cheylard l’Evêque], mais une creuse marécageuse entre des hauteurs escarpées et glissantes. (…) 

Le paysan, en général, est peu disposé à renseigner un chemineau. Un vieux diable se retira tout bonnement en sa demeure dont il barricada la porte à mon approche, et j’eus beau frapper et appeler jusqu’à l’enrouement, il fit celui qui n’entend pas. Un autre m’ayant donné une indication que par la suite je reconnus inexacte, me regarda complaisamment m’engager dans la mauvaise direction sans esquisser un geste. (…)

De deux fillettes [aperçues peu avant] je tentais de connaître la direction de ma route. C’était une paire de péronnelles effrontées et sournoises, qui ne pensaient qu’à mal. L’une tira la langue devant moi, l’autre me dit de suivre les vaches, et toutes deux se mirent à rire tout bas et à se pousser du coude.

C’est ici que se situe cette manifestation de l’humour stevensonien qui à chaque fois me fait éclater de rire.

La Bête du Gévaudan a dévoré environ une centaine d’enfants de ce canton. Elle commençait à me devenir sympathique.

On comprend pourquoi je tenais à voir cet endroit, le seul de tout son voyage où Stevenson fut confronté à des réactions d’habitants franchement hostiles. Je voulais savoir surtout si à Fouzilhac la « mémoire » de cet épisode s’était maintenue jusqu’à aujourd’hui.

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Je m’avance, et découvre quelques belles maisons en pierre, deux ou trois résidences secondaires fermées, un petit groupe de descendants de Modestine…

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… et quatre personnes qui discutent au centre du minuscule hameau. Plus de la première jeunesse, ils habitent ici, sont éleveurs ou retraités. Dès que j’explique ce que je suis venu chercher, il m’apparaît évident qu’ils connaissent bien l’histoire de Stevenson, et spécialement ce qui s’est passé ici. Que je m’y intéresse semble leur plaire, les flatter, presque. Je comprends qu’il y a entre eux ce sujet de discussion récurrent : quelle est la maison où l’écrivain est allé frapper, celle de ce « vieux diable » qui « barricada la porte à [son] approche » ?

La vieille dame qui il y a sept ans a acheté la maison que j’ai repérée en arrivant (photo ci-après) semble porter tout le poids de la culpabilité : elle est persuadée que c’est de sa maison qu’il s’agit. Pour tenter d’atténuer le poids en question, son « compagnon » s’est procuré le plan cadastral de la commune, où il apparaît que « rien n’existait de ce côté du chemin »… en 1829. Ça ne rassure pas la dame, parce que Stevenson s’est fait jeter d’ici quarante neuf ans plus tard. Soit plus qu’il n’en faut pour construire une maison.

C’est incroyable. Sans le vouloir, je suis tombé sur l’histoire qui empoisonne véritablement la vie de cette aimable personne. Laquelle tient à tout prix à m’inviter chez elle, me fait visiter la maison (un seul volume, partagé autrefois par les bêtes et les occupants), m’offre à boire, des gâteaux, et va me chercher le fameux plan.

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« Moi, je n’y comprends rien. Regardez si vous y comprenez quelque chose… » Me voilà promu spécialiste ès-études stevensoniennes et agent cadastral de surcroît ! Plusieurs grandes feuilles passablement délavées sont étalées sur la table. J’oriente le tout par rapport au chemin, en effet la maison où je suis n’y figure pas. Je rassure la propriétaire comme je peux. Elle : « Vous croyez qu’elle était construite quand il est passé ? » Evidemment je n’en ai pas la moindre idée. Arrive le compagnon. Nos efforts conjugués (et parfaitement hypocrites en ce qui me concerne) ne seront pas de trop pour tenter de délivrer la brave femme de sa culpabilité par procuration. Franchement, je ne crois pas que l’on y soit parvenu.

J’ai adoré cette rencontre, dont je m’empresse d’aller consigner l’essentiel dans mon carnet Modestine, heu, Moleskine. Calé contre un arbre face à ma moto, je vois arriver un groupe de randonneurs qui font le GR 70. L’un d’entre eux fond sur moi. Motard lui-même, il a visiblement envie d’oublier un moment Stevenson, la randonnée pédestre et les ampoules qu’il doit traiter chaque soir à la Bétadine. Il veut parler moto. Et nous voilà partis pour une longue discussion sur les mérites incomparables de la… Yam 1100 XS. Cela ne nous rajeunit pas.

Le Cheylard-l’Evêque
Bref retour sur la RN 88 (je l’ai dit, le goudron s’arrête à Fouzilhac), et je rejoins Sagnerousse par un chemin vicinal qui se confond avec le GR 70.

DCIM110GOPROJ’y trouve de nombreux randonneurs, dont un à quatre pattes, perpétuant la tradition. Mais rares sont ceux qui entreprennent le Chemin avec un âne – problèmes de logistique, peut-être.

Le nombre de ces marcheurs, en ce mois de septembre propice à la randonnée (du moins pour ceux qui sont déchargés de toute autre obligation, et c’est visiblement le cas de ceux que je dépasse) m’incite à ne pas trop attendre pour me trouver un hébergement pour ce soir. Je fais bien, car ce ne sera pas sans mal. Comme souvent, et ça n’a rien d’étonnant puisque j’en fais partie, ce sont les retraités qui saturent les hébergements dans les régions que j’affectionne.

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Le 24 septembre 1878, Stevenson a longtemps erré par ici, et tourné en rond comme les Dupondt dans le désert de Tintin au pays de l’or noir (3). Il s’est même retrouvé à nouveau face à l’une des péronnelles et son père. Lequel a refusé de le guider dans la nuit, maintenant si noire qu’il « ne pouvait distinguer [sa] main à longueur de bras ». Il décide alors, et malgré la pluie, de dormir à la belle étoile – si l’on peut dire en la circonstance météorologique.

Mon autre souci fut de gagner l’abri du bois, car le vent était aussi glacial qu’impétueux. Comment dans cette région si parfaitement boisée ai-je pu mettre si longtemps à en trouver un, voilà un nouveau mystère des aventures de cette journée. (…)

Enfin des arbres noirs commencèrent d’apparaître à ma gauche, et soudain, au travers de la route, creusèrent devant moi une caverne de ténèbres. (…)

Je liai Modestine d’une manière pour elle confortable, et lui cassai la moitié du pain noir pour son souper, réservant le reste pour le lendemain. Puis je rassemblai ce que je désirais à ma portée, enlevai mes chaussures et mes guêtres mouillées que j’enveloppai dans mon imperméable, insinuai mes jambes à l’intérieur de mon sac de couchage et m’emmaillotai là-dedans comme un bambino.

Pourquoi, en voyage, nous souvenons-nous particulièrement de certains lieux, de certains moments, qui objectivement n’ont rien de particulier – rien de plus, en tout cas, que des dizaines d’autres ? La raison, je l’ignore, mais ce fut encore le cas avec cette pause-thé en milieu d’après-midi, debout à côté de la moto, sur la minuscule D 71. À cet endroit je venais de découvrir, dans une  trouée de verdure, Le Cheylard-l’Evêque, le village qui s’était sans cesse dérobé à Stevenson.

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Bien planqué au cœur de la forêt de Mercoire (ainsi nommée car autrefois consacrée à Mercure), il est surplombé par la petite chapelle de Notre-Dame-de-Toutes-Grâces. Ma moto et moi, nous nous laissons glisser jusque sur la place centrale.

Quand il y arrive au lendemain de son bivouac, « par un temps orageux et un froid de famine », Stevenson, encore sous le coup des avanies de la veille, se montre sévère (« À parler franc, Cheylard ne méritait qu’à peine toute cette recherche »), mais il semble y apprécier sa « rivière murmurante des montagnes » (la Mercoire, ici la toponymie semble à court d’idées). À l’auberge il s’offre ce qu’on appellerait aujourd’hui un petit-déjeuner complet. La qualité de l’accueil qu’il reçoit lui fait oublier la « monstruosité » de « l’homme de Fouzilhac » qui lui avait tenu porte fermée.

Aujourd’hui, sur la place centrale, un gîte d’étape agréable (sans doute l’ancienne auberge) est voué au culte de l’auteur de L’Ile au trésor. J’y ai dormi il y a quelques années, dans un dortoir plein de randonneurs aimables avec l’espèce intrus que j’étais. Le patron avait décrété que ma moto, la Bullet à l’époque, était trop belle pour rester dehors, et lui avait obligeamment fait une place dans son garage personnel. Aujourd’hui le gîte est plein, des randonneurs à la démarche hésitante vont et viennent alentour, et s’échangent de la double-peau.

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Le Cheylard-l’Evêque ~ Luc
Je connais bien la petite route sans nom, qui, plein est, remonte raide dans la Forêt de Mercoire pour redescendre sur le château et le village de Luc. Toute cette partie, quand elle ne se confond pas avec lui, jouxte le Chemin de Stevenson, qui passe également par ce château.

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à la belle étoile ~ Luc
[En quittant Le Cheylard], le vent souffla avec une telle violence que je fus contraint de retenir d’une main le paquetage jusqu’à Luc. En second lieu, mon chemin traversait une des contrées les plus misérables du monde. C’était en quelque sorte en dessous même des Highlands d’Ecosse, en pire. Froide, aride, ignoble, pauvre en bruyère, pauvre en vie.

Il faudra à Stevenson encore pas mal de kilomètres vers le sud pour qu’il émette des jugements plus cléments sur le pays qu’il traverse. Ici on est encore dans l’ancien Gévaudan, que décidément il n’aime pas. Mais tout en en remettant une couche, il énonce une philosophie du voyage dans laquelle plus d’un motard se reconnaîtra.

Comment on peut avoir envie de visiter Luc ou Le Cheylard, voilà plus que mon esprit inventif ne sait imaginer. Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre, et les silex épars avec leurs coupants.

Bon, le motard aura peut-être une petite réserve pour les silex et leurs coupants, mais à part ça…

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Dans les portions de côtes à 25 %, ma « mule mécanique » tracte avec aisance, et m’emmène sans coup férir (j’adore cette expression !) vers le château de Luc, pour une nouvelle pause-thé.

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Pas de particularité à signaler dans la traversée de ces Highlands à la française que j’aime bien, sinon que je finis par me retrouver coincé derrière une demi-douzaine de vaches échappées de leur parc (ou qui ont l’autorisation de rentrer toutes seules à la maison). M’ayant visiblement pris en amitié, elles vont pourtant s’hystériser à mon approche, occupant toute la largeur de la route, qui ne l’est pas beaucoup, chaque fois que je tente de les doubler. Sorte d’obstruction volontaire.

Heureusement, nos routes vont se séparer, mais quant à moi, ce sera pour tomber de caraïbe en syllabe, comme dit une amie d’Esther dans Splendeurs et misères des courtisanes (4). En effet il me faut maintenant braver les risques d’une route réputée « non déneigée et non traitée ». Je rassure tout de suite les deux lecteurs qui sont arrivés jusqu’ici : je m’en suis bien sorti.

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La route continue de serpenter dans la lande, avant de redescendre vers le château de Luc, la vallée de l’Allier, plus loin les crêtes de Cham Longe et leurs éoliennes. Dès que je peux je m’arrête pour une photo, avant d’aller béquiller la moto sur l’esplanade du château. En 2012, avec l’ami B., c’est nos Bullets qu’on avait garées au même endroit, avant de grimper dans la tour jusqu’au pied de la Madone de « cinquante quintaux tout battant neufs ». (Voir ici, « Escapade en Lozère ».) Avec le château c’est le seul trait notable, écrit Stevenson, que le village ait à offrir au visiteur.

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Au pied des ruines, alors qu’infuse mon Earl Grey et que je jette un coup d’oeil distrait au panneau rappelant le passage de Stevenson en ce bois, l’un des plus anciennement habité du Gévaudan (Luc vient de Lucus : bois sacré), arrive une jeune et jolie randonneuse. Elle porte un énorme sac, et voyage seule sur le Chemin.

J’ai à peine le temps de formuler cela que je me le reproche déjà. Pourquoi suis-je obligé de remarquer que, jeune et jolie, elle voyage seule ? Iléoù, le problème ? Devrait-elle se justifier de cela ? Etre nécessairement accompagnée d’un robuste gaillard ? Les jolies filles doivent-elles se contenter de hanter les bars et de faire du shopping ? Lui aurais-je consacré cinq lignes si elle était simplement ordinaire ? Ou s’il s’était agi d’un garçon ? La lutte contre les stéréotypes doit s’appliquer à tous, et à toutes. Apparemment, il y a encore du boulot.

À Luc Stevenson fait étape. Mais pas plus que du village, il ne garde de l’auberge un bon souvenir. C’est même tout le contraire : il regrette amèrement le bivouac pourtant mouvementé de la veille !

Couché sur la paille et recouvert par une paire de nappes, j’ai fait pénitence une nuit entière, le corps en chair de poule et claquant des dents. Et j’ai soupiré de temps à autre, lorsque je m’éveillais, après mon sac en peau de mouton et l’orée de quelque grand bois sous le vent.

[à suivre…]

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Voyage avec Stevenson dans les Cévennes
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(1) Origine de l’illustration : Bibliothèque nationale de France. Voir ici l’article très développé de Wikipedia sur la Bête du Gévaudan. Au moins six films, téléfilms et épisodes de séries télés, ainsi que d’innombrables ouvrages, se sont emparés de l’affaire. J’en ai moi-même dit quelques mots , à la fin de l’article, avec une photo de l’étonnante sculpture en bois qui domine le village de Saugues, en Haute-Loire.
(2) Il me semble qu’il y en a deux, en fait : l’un juste à la sortie de la ville, et l’autre deux ou trois kilomètres plus loin. Un piège classique.
(3) Pour ne rien arranger, il se trouve que, comme Dupond et Dupont, le hameau de Fouzilhac a un « jumeau » à quelques centaines de mètres, avec une seule lettre de différence : Fouzilhic. Ça ne s’invente pas !
(4) Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, II, 1844. Esther est un émouvant personnage de « demi-mondaine », ces femmes entretenues que l’on croise aussi dans les romans de Flaubert, de Zola, ou chez Proust. Quoique définitivement amoureuse de Lucien de Rubempré, la tiffine Esther devient la maîtresse an didre du riche baron Nucingen, qui lui aménagera ein bedid balai. (Pour faire ressortir le rugueux « patois juif polonais » de Nucingen, le personnage le plus récurrent de La Comédie humaine, Balzac retranscrit quasi-phonétiquement ses propos, au risque parfois de l’incompréhension.)

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2 commentaires pour Voyage avec Stevenson dans les Cévennes (2015). 2 sur 4

  1. askell dit :

    Honte à moi et mille excuses Jihel mais je ne peux attendre la fin de ton récit, j’ai trouvé le livre de Stevenson dans le Bon Coin et je l’attends… Mais tu sais captiver plus de deux lecteurs…

  2. routid dit :

    Superbe post, on a l’impression de le lire à moto 😉

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