Le goudron et la plume

Filet Billet_685_bleu3_OKIl est un écrivain qui a donné pour cadre à ses romans des « pays » que je parcours en tous sens depuis que je fais de la moto : le Dévoluy, le Trièves et la bordure orientale du Vercors ; les Gorges de la Méouge et la vallée du Buëch ; le pays de Manosque, les montagnes du Grand et Petit Luberon et celle de Lure ; la vallée de la Durance et le plateau de Valensole… Dans ces romans-là, la nature, belle et cruelle à la fois, peut devenir un personnage à part entière. Et comme la plupart du temps les noms de lieux ne sont pas transposés, les avoir lus procure un plaisir singulier, celui de voyager dans des paysages de fiction – un peu comme rouler à moto dans Monument Valley. Cet écrivain aujourd’hui passé de mode (tant pis pour la mode), dont la plume et le style sont reconnaissables entre tous, c’est Jean Giono.

*

L’amateur de Giono ne peut décemment passer dix fois par an devant le panneau « Baumugne » (sur la D 1075 entre Saint-Julien-en-Beauchêne et La Faurie, dans les Hautes-Alpes), sans décider un jour d’aller voir le village qui inspira à l’écrivain son second roman. 

Livre4_243Il y a deux possibilités pour s’y rendre. Après avoir hésité devant la première, j’ai opté pour la seconde, celle qui passe par le petit pont métallique sur le Buëch, bien visible depuis la D 1075, et bien tentant.

Cette jolie route, qui serpente entre les pins, se signale par un passage à gué « déconseillé en cas d’orage ». Le radier, bien en-dessous du niveau de la route, laisse penser qu’en effet, en cas de gros orage, le passage du Rif de Baumugne risque d’être un peu… humide. Mais aujourd’hui, où la seule tempête qui menace est de ciel bleu, ça n’est qu’un « de ces ruisseaux vides où coule, à la place de l’eau, le bruit des charrettes, le parfum du thym et le rire des gardeuses de chèvres » (1). Pour le rire des gardeuses de chèvres, je devrai repasser, mais bon.

Baumugne, sans « s »

Dans le roman, qui rappelle les persécutions dont on été victimes les protestants, on apprend que le village a été créé « dans le temps, par ceux qui n’ont pas cru à la religion de tous. (…) À ceux-là, on leur a coupé la langue pour qu’ils ne puissent plus chanter le cantique, et on les a jetés sur les routes. (…) Alors ils ont monté, comme ça, dans la montagne, les hommes, les femmes, tous. (…) Et ils sont arrivés sur cette petite estrade de roche, au bord des profondeurs bleues, tout contre la joue du ciel, et il y avait là encore un peu de terre à herbe, et ils ont fait Baumugnes ». Parce que lointaine et isolée, la région des Hautes-Alpes a en effet servi de refuge, voire de terre de mission, aux protestants (2). 

Plaque Giono_126Quand j’y arrive, le village, « fait de ciel tout propre et d’air aiguisé comme un sabre », semble désert. Traduire : je n’y verrai personne. Ou plutôt : personne ne se montrera à moi. J’aurai bien aimé, pourtant, trouver quelqu’un qui m’apprenne quelque chose sur Giono, je ne verrai sur lui aucune mention particulière dans le village. Saint-Julien-en-Beauchêne, à 3 km, se souvient (ci-dessus) qu’il y séjourna en famille, et y écrivit son roman. Mais Baumugnes, « dix maisons, et le poids silencieux de la forêt », c’est « la montagne des muets, le pays où on ne parle pas comme les hommes ».

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J’y découvre, en revanche, l’étonnante proximité de la falaise, à laquelle une des maisons est carrément adossée (certaines zones, ici, sont interdites d’accès par arrêté municipal, à cause de « phénomènes de chutes de blocs »), et je tombe en admiration devant celle qui, en retrait derrière son bassin daté 1885, me paraît centrale. Très belle, elle a aussi quelque chose de mystérieux, que je ne suis pas arrivé à rendre avec mes photos. On lui prêterait volontiers de lourds secrets – comme à La Douloire du roman.

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Je continue de circuler dans le village, toujours sans rencontrer âme qui vive. Pas mieux près de la grande fromagerie, où semble se concentrer toute l’économie locale. Elle est un peu à l’écart et c’est tant mieux, vu que son esthétique est à peu près aussi avenante que celle d’une boîte à chaussures.

Pris au piège
Encore quelques photos, et je repars, jusqu’à l’embranchement des deux routes permettant l’accès au village. A gauche celle par laquelle je suis arrivé, droit devant, celle que j’ai ratée. Bigre, la signalisation a tout pour me faire repartir par la jolie route de tout à l’heure, celle de gauche, d’autant qu’il n’y a toujours pas d’orage à l’horizon. Mais je décide quand même d’aller voir, dans cet environnement apparemment débonnaire, ce qui peut bien justifier sur l’autre route la mention « Accidents fréquents ».

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DSCN3134_h390Je m’engage sur une petite route en sous-bois, tellement ombragée qu’avec mes Vuarnet je n’y vois goutte, et remarque soudain que devant moi la route est « inondée », comme si une canalisation avait cédé à proximité. Ca n’est qu’après avoir fait une dizaine de mètres que je découvre (pas la moindre indication ou avertissement, bien sûr) qu’en fait d’inondation, il s’agit… de goudron liquide ! Lequel goudron m’aura, décidément, persécuté tout l’été.

Gasp ! Je m’arrête, mets les deux pieds par terre, qui se retrouvent aussitôt englués au sol. Ce genre de chose n’arrive qu’à moi ! Sur la route étroite et en pente, j’entame l’un des demi-tours les plus hasardeux de ma vie, qui en a connu pas mal. Pour faire reculer la moto, je dois « pomper » comme un shadok avec la suspension avant. En synchronisant au mieux la manœuvre avec le frein (pour ne pas perdre le bénéfice de ce que je gagne petit à petit en marche arrière), je réussis à me sortir du piège.

Gagné au grattage
Maintenant, c’est sur les repose-pieds que mes pieds sont collés, et surtout, je sens en roulant les effets de l’enveloppe de terre et graviers adhérant aux pneus, dont l’épaisseur augmente à chaque tour de roue : j’ai tendance à basculer d’un côté et de l’autre, un peu comme quand on fait ses débuts en patins à glace. À deux kilomètres il y a l’ex-nationale, ses camions et ses voitures lancés à vive allure (ma petite route débouche au milieu d’une longue ligne droite). Aller jouer les équilibristes au milieu, je le sens pas trop.

S’ensuivra, juste avant la D 1075, une pénible séance de grattage (des pneus) avec une branche de pin, le tout bien sûr sous un soleil de plomb… fondu. Ce que je gagnerai au grattage, c’est que, le plus gros des dégâts ayant été ainsi traité, la force centrifuge, tout à l’heure, achèvera rapidement le travail.

Cette balade archi-classique depuis Grenoble (Col de la Croix Haute ~ Veynes ~ Col du Festre) avait pour but de roder mes nouveaux pneus – des Michelin remplaçant les Pirelli d’origine. Quelques journées de roulage sous la pluie m’avaient en effet convaincu que ces pneus  de première monte sont conçus pour rouler uniquement en Sicile, en Californie et dans le Désert de Gobi.

Mes Pilot Activ auront été baptisés et rodés au goudron fondu. Mais je connais maintenant Baumugne.

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Jean Giono, Un de Baumugnes, 1929. Les citations en italiques sont tirées du roman.
Je précise, pour les lecteurs pointilleux, que dans la cartographie et la signalisation locale, Baumugne est orthographié sans « s ». Dans le roman de Giono, le village a gagné un « s ».
Pour savoir : Albin, ouvrier agricole, fait la connaissance d’un homme « d’assez mauvaises moeurs », Louis (« un type de Marseille, un jeune, tout creux comme un mauvais radis »). Les deux hommes rencontrent une belle jeune femme, Angèle, qu’Albin, trop timide, n’ose aborder. Louis, en revanche, parvient à la séduire, puis l’entraîne à Marseille où il la force à se prostituer. Amédée, un compagnon d’Albin à qui celui-ci raconte son histoire, décide de retrouver la jeune femme.
‼️ Attention, spoiler. Après quelques mois, Amédée découvre qu’elle est avec son fils enfermée par ses parents à La Douloire, une méchante ferme coincée entre la Durance et le plateau de Valensole. 
Mis au courant, Albin ira la chercher et l’emmènera chez lui, à Baumugnes.
Marcel Pagnol a réalisé en 1934 l’adaptation cinématographique du roman de Giono : Angèle, avec Fernandel et Orane Demazis.
(2) Cf. Musée virtuel du protestantisme, Lieux de mémoire en Rhône-Alpes. « De parler avec leur moignon dans la bouche, dit encore Giono de ceux à qui on avait coupé la langue, ça faisait l’effet d’un cri de bêtes et ça les gênait de ressembler aux bêtes par le hurlement. Alors ils ont inventé de s’appeler avec des harmonicas, (…) pour appeler les ménagères, les petits, les poules ou la vache ; et tout cela avait l’habitude et comprenait. » (L’harmonica jouera un rôle certain à la fin de Un de Baumugnes.)
J’ai évoqué ailleurs, dans la partie intitulée « L’Histoire avec sa grande hache », la désespérante sauvagerie des guerres de religion.

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