Suisse, Italie. Le Stelvio, enfin ! (2015). 3 sur 3

Filet Recit_685Résumé du chapitre précédent. Chaleureusement reçus au Convict de Zuoz par une hôtesse parlant français, nos héros ont d’abord rentré leurs motos dans le garage obligeamment ouvert pour eux. Ils ont ensuite éparpillé leurs vêtements trempés dans leurs chambrettes respectives, et pris le temps de se rendre au supermarché du coin. Histoire d’y faire quelques courses, et de méditer devant les 385 sortes de chocolat proposées à la vente, avant d’opter pour une variété que l’on trouve en vente libre dans tous les Carrouf’ City de France. On rappelle qu’ils sont ici au pied de l’Albulapass, et à une demi-journée du Stelvio. Manquerait plus qu’il fasse beau ce jour : c’est alors qu’elle serait belle, la vie.

 

Jeudi 17 septembre 2015. Zuoz (Suisse) ~ Passo dello Stelvio (Italie)

Le jour du Stelvio
Plus haut col italien avec 2 757 m, le Stelvio (Stilfserjoch en allemand) est le second col routier des Alpes, après l’Iseran (1). Il y a trois routes pour y accéder.

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— Au nord-est, celle qui vient de Prato allo Stelvio, que nous avons prise à la montée. Cette route a été élue la « meilleure du monde » dans la 1ère saison de Top Gear, l’une des émissions emblématiques de la BBC consacrée au sport automobile. Elle est aussi l’une de celles qui permettent de faire virtuellement la démonstration de ses talents de pilote, dans Ride (Milestone, 2015), le jeu vidéo de course disponible sur toutes les consoles.
La route du Stelvio semble rencontrer un mur à Trafoi (1 543 m) : en à peine 14 km, ce sont plus de 1 200 m qu’il s’agit de « racheter », soit une déclivité comprise entre 7,7 et 15 %, à coups d’épingles à cheveux serrées, presque toutes confortées par des murets en pierres maçonnées. Inaugurée en 1826 pour relier la province de Lombardie au reste de l’Autriche (Lombardie et Vénétie appartenaient alors à l’Empire autrichien), son parcours a peu changé depuis.
C’est la « route aux soixante virages », la plus célèbre, la plus technique, c’est aussi la plus photographiée. Elle « constitue une attraction pour les deux roues », dit euphémistiquement Wikipedia, parmi lesquels de nombreux cyclistes, qui ont droit à notre admiration béate. Le Tour d’Italie y est passé pour la première fois en 1953, avec Fausto Coppi en tête, s’imposant à Bormio devant Hugo Koblet. Grâce à cette victoire et pour sa dernière participation, le Campionissimo remportait le Giro une cinquième fois.

— Au nord, celle qui passe au Col de l’Umbrail (Pass Umbrail sur la carte), le plus haut col routier de Suisse (2 502 m), marquant la frontière entre ce pays et l’Italie. C’est la route empruntée par Collin Audibert et son photographe Eric Corlay.

— Au sud-ouest, celle qui relie le col à Bormio. C’est sur le territoire de cette commune de la province de Sondrio que se situe le col, d’où la surprise du touriste qui découvre en y arrivant les panneaux routiers signalant l’entrée et la sortie dans une… agglomération ! C’est par cette route que nous sommes redescendus.

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Je ne dirai plus jamais « Bah, aller à N. ? Pas trop envie, j’y suis déjà allé en … ». Parce que cette route dans le Parc National Suisse (entre Merano et Zernez), qui va nous prendre une grande partie de la matinée, je l’avais déjà faite avec M. en 2007. Bon, c’était dans l’autre sens, et sous la pluie (on avait fait étape peu après Davos, et au matin, les affaires flottaient dans la tente inondée), alors qu’aujourd’hui il fait grand beau, ça change beaucoup de choses. Je me souviens que pendant une bonne partie de la journée, je m’étais battu avec ma vieille sacoche de réservoir à sangles, qui n’arrêtait pas de basculer d’un côté et de l’autre du minuscule réservoir du Sportster. Mais à part ça, aucun souvenir des routes superbes de ce matin !

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Dans le soleil qu’on imaginait bien nous accompagner au Stelvio (on décide même d’y pique-niquer), on avait chargé les monstres, et brillamment commencé la journée. Quelques chantiers, mais on en a pris l’habitude, et presque personne jusqu’à Zernez, sur cette très belle route qui longe le Inn, bien connu des amateurs de mots croisés.

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Après Zernez, dans le Parc National Suisse donc, c’est encore du bonheur motocycliste à l’état pur (je ne sais trop comment renouveler ce genre d’expression exténuée, mais c’est bien de cela qu’il s’agit) : revêtement parfait, virages à profusion, paysages de carte postale. Attention toutefois aux précipices qui se creusent ici à droite, à mesure qu’on monte. C’est souvent comme ça en montagne ? Ah bon.

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Retour à l’Ofenpass
Dans des paysages de plus en plus « dolomitiques », impression qu’accentuent le soleil éclatant et la présence de nombreux randonneurs, on laisse successivement sur notre droite le tunnel qui permet de rejoindre Livigno et le Col de la Bernina, puis à Santa Maria la route d’accès au Col de l’Umbrail. Ca n’est qu’à l’arrivée au Col de l’Ofen (Ofenpass), que je me dis que bon sang, mais c’est bien sûr, on avait fait une pause photo ici en 2007. Je me souviens de cet endroit comme étant l’un de ceux où les professionnels du tourisme se décarcassent pour afficher leur côté bikers friendly. Et aussi qu’on s’était dit que le Stelvio, bien visible d’ici, on avait bien fait de l’oublier, vu qu’il était recouvert d’une couche de nuages d’une noirceur et d’une densité épouvantables.

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Et aujourd’hui ? Euh, ce qui est sûr, c’est qu’il y a des nuages là-haut (le Stelvio est à l’arrière-plan, sur la droite de la photo), ça, on ne peut le nier. Mais le pire n’est pas toujours sûr. Et si je devais m’inquiéter d’une chose, je l’ai évoquée déjà, ce serait plutôt du vent.

DCIM113GOPRODéjà fort ici, il va forcir encore dans la descente (je remarque qu’en altitude il pousse les nuages vers le sud, et souffle vers le nord au niveau du sol, bizarre), tandis qu’après Müstair on franchit la frontière italienne dans l’indifférence générale.

La frontière passée, les motos vont se multiplier, attirées comme par un aimant par le col mythique sous le commandement duquel on est en train de se placer. L’attraction que le Stelvio peut exercer sur « les motards aux plaques d’immatriculation de diverses origines européennes », Collin Audibert l’avait ressentie… dès la Furkapass ! Quelques kilomètres avant Prato allo Stelvio, où l’on est véritablement à pied d’œuvre, les choses vont s’accélérer, bien qu’on soit hors-saison et en semaine. Qui sont donc ces motards ? Tous des journalistes en mission pour un magazine moto ? Tous des retraités ? À voir l’âge de certains d’entre eux, les RTT doivent exister aussi ailleurs qu’en France.

Ticket_h343Dernier café
Dans Prato on refait le plein, après que j’aie demandé la station-service à… un touriste, qui a bien compris ma question formulée en langue des signes (pouce vers le bas dirigé vers le bouchon du réservoir), mais dont je ne comprends pas la réponse, formulée en islandais courant ou peut-être en serbo-croate. Cette compétence à reconnaître les indigènes en mesure de nous renseigner est une de mes spécialités. Néanmoins, en suivant la direction de son bras, je finis par apercevoir la station-service, bien planquée derrière le camion-citerne venu faire le plein (des cuves).

Café dans le centre, bien qu’il soit presque midi. Il fait doux, presque chaud, même. Une actrice de cinéma, blonde, sexy, énormes lunettes de soleil et jean blanc enfilé avec un chausse-pied, parcourt lentement la terrasse du regard, et vient s’asseoir… dans notre dos ! Vexant. C’était peut-être une future actrice de cinéma, en fait.

La caféine rajoute à l’excitation, depuis un moment bien perceptible. On y est presque, au Stelvio, on va y arriver, c’est comme si c’était fait ! Le ciel vers la montagne, tourneboulé par le vent violent, change tout le temps, et peut nous laisser espérer le meilleur comme le pire.

DCIM113GOPROEn remontant sur la moto et en fermant soigneusement toutes les écoutilles (on va quand même monter à 2 757 m), on a encore dans l’idée de pique-niquer au sommet, mais on n’ose plus le dire trop fort.

Je redonne à M. mes consignes : comme je ne veux pas que, dans les endroits les plus beaux et spectaculaires, on ne voie sur les photos faites en roulant que l’arrière de sa moto, ses valises et top-case agrémentés de ses 12 000 motocollants, je lui ai demandé soit de rouler derrière, soit devant, mais loin – ce qu’il a accepté de bonne grâce. C’était du reste une fausse bonne idée : celles de mes photos que je préfère sont celles où il est dessus, à la bonne distance.

Brèfle, c’est donc devant que je nous engage sur la S 38 vers Gomagoi, l’accès nord-est du Stelvio, « la » route mythique. Il est exactement midi.

La route aux soixante virages
Passé Gomagoi, les premières épingles arrivent dans la forêt, en même temps que pas mal de voitures qui redescendent – et plus encore de motos. Mais rien là qui puisse défriser quelqu’un qui passe le plus clair de son temps sur les routes des Alpes (de toutes façons, pas grand chose ne peut me défriser…)

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Au sortir de la forêt, par contre, en arrivant à Trafoi, je m’en prends une bonne dans la tronche, face à un horizon totalement bloqué par la montagne (les sommets ici avoisinent les 4 000 m, voir plus loin), avec au premier plan la masse grisâtre du glacier de l’Ortles, bien en harmonie avec la météo ambiante.

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DCIM113GOPROMe voilà dans le dur des soixante virages. Effectivement, ils doivent être abordés avec un peu de précautions, car l’étroitesse de la route, s’ajoutant au fait que la pente est si forte qu’il est impossible de voir ce qui arrive dans la partie supérieure du virage, littéralement au-dessus de nous, l’étroitesse de la route, donc, interdit les sorties « larges ». C’est pourquoi je prendrai en 1ère la plupart des épingles à droite, et même quelques gauches, quand ça bouchonne trop. Car ça bouchonne parfois, oui. Et on est en semaine, et hors-saison, j’y insiste. Je n’ose imaginer ce qu’il en est au 15 août !

Comme je le pensais, nul doute qu’ici la Bullet aurait été impériale (pour mieux dire : royale), avec son couple de tracteur délivré dès les plus bas régimes, sa maniabilité de VTT, son rayon de braquage de chariot élévateur. Mais sur les routes des jours précédents, un peu moins.

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Je laisse passer un groupe de motos en furie… dans les bouts droits ! Quand ça tourne, c’est un autre film. Dans ce virage à droite, une voiture est arrêtée, warnings allumés. Je comprends qu’un motard (allemand, comme je le verrai ensuite) est tombé, je vois l’un de ses copains arriver en courant, l’aider à relever sa moto et à la pousser sur le côté.

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C’est une super-sport, sûrement moins à l’aise sur cette route qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Quand je me porte à leur hauteur, un peu ébranlé moi-même (« Can I help you ? », hasardé-je), je comprends que celui qui a chuté a surtout besoin de soutien psychologique, soutien que son pote lui prodigue avec de vigoureuses tapes dans le dos. J’y ai droit moi aussi, en guise de remerciements, avec un large sourire en prime (« No, no, thank you ! »)

La pluie hésite encore, mais elle est évidemment annoncée. Dans une épingle, je me glisse dans l’espace laissé libre par un groupe de motards qui vient de s’équiper, pour mettre ma veste de pluie. Plus impressionné que je ne le voudrais par la chute à laquelle je viens d’assister (je déteste voir une moto par terre), et avec l’aggravation des conditions météo, je sens que les choses sont en train de se tendre. Alors que la façade blanche de l’hôtel Stilfserjoch, tout là-haut, semble nous défier, le vent à l’arrêt me secoue comme un prunier.

Je regrette d’avoir demandé à M. de garder ses distances, je voudrais qu’il soit là et qu’on reste ensemble, dans ce qui reste de montée. Mais on s’est doublés et redoublés, il s’arrête souvent pour faire des photos, et je ne sais pas où il est. Le temps que je m’équipe il arrive, amenant avec lui une brève éclaircie.

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Il fait quelques images, mais je remarque tout de suite sa mine piteuse : profitant lâchement d’un de ses arrêts photos, le vent à précipité l’un de ses gants dans le ravin. Il y restera, je suppose, jusqu’à la prochaine glaciation. Un beau gant Triumph, avec plein de membranes intelligentes et tout.

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DCIM113GOPROM. entend bien mon message (« Restons groupés ! »), et on repart à allure modeste vers le but de notre voyage, sur une route devenue subitement déserte. Maintenant plus large, elle n’est pas spécialement « difficile », il faut juste se méfier des bourrasques de vent, qui dans certaines épingles exposées, ont tendance à nous déséquilibrer.

J’enchaîne les virages avec application, en essayant de ne pas perdre une miette de ce que je vois autour de moi. Mais je n’ai pas grand souvenir de cette dernière partie, sinon qu’on s’est arrêtés pour faire des photos. Enfin, M., surtout. Les photos, moi, je les fais en roulant (elles se font toutes seules, en fait).

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Stilfserjoch, en allemand
En arrivant sur zone, notre premier souci est de trouver où garer les motos sans qu’elles soient renversées par un coup de vent : un bref tour de piste nous convaincra qu’au delà du col, côté ouest, cette hypothèse moyennement sympathique est tout à fait envisageable. Prudemment on revient en arrière, où sont garées les autres motos, et on trouve un abri relatif contre un hôtel en travaux.

DCIM113GOPROPeut-être que les « grands » moments (notez les guillemets), pour les réaliser vraiment, il faut leur laisser un peu de temps ? J’éprouve une sensation bizarre, un peu comme quand j’ai réussi mon bac, en 1921 : cette chose que j’avais tant attendue et désirée, maintenant qu’elle est là, je m’étonne de n’en être pas plus heureux, et de ne pas avoir envie de faire des sauts de cabri devant tout le monde !

Bon, notez qu’on ne vient pas d’atteindre le Khardung La, hein, ni de traverser l’Atlantique à la rame ! Faire 600 km en Europe de l’ouest, avec des motos récentes et en dormant à l’hôtel, ça ne risque pas de faire de nous des « aventuriers » (3).

Pourtant, avec M., on s’étreint, comme Amundsen et les siens atteignant le pôle sud. C’est pour rire, on surjoue le truc, mais on sait tous les deux pourquoi c’est important : venir ici ensemble, on se l’était promis, à un moment de sa vie où la moto n’était plus d’actualité. Et on est contents de l’avoir fait.

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L’environnement très « haute montagne » est grandiose, malgré le temps à la neige qui le dissimule en partie. La montée s’est faite, je l’ai dit, sous le glacier de l’Ortles, 3 905 m, point culminant du massif du même nom, dans le Trentin-Haut-Adige ; et pas bien loin se trouve le Königsspitze (la Pointe du Roi), 3 854 m. Grandiose, l’environnement est aussi multilingue : à quelques centaines de mètres du col, m’apprendra Wikipedia, se trouve le Piz da las Trais Linguas (Pic des Trois Langues), où se rencontrent les frontières linguistiques entre italien (la vallée de la Valtellina), allemand (celle du Vinschgau, à l’ouest du Tyrol) et romanche (langue parlée dans le canton des Grisons).

Mais cet environnement de haute montagne mis part, le Stelvio, c’est rien moche : hôtels pas terribles et pour la plupart fermés, chantiers en cours (c’est, ici comme ailleurs, l’intersaison), hideuses boutiques de souvenirs, la seule « activité » du lieu aujourd’hui.

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Les motards eux-mêmes, visiblement transis et dont certains semblent ne pas en revenir d’être là, ne débordent pas de convivialité. Comme eux, je me sens désœuvré, et du coup je ne pense même pas à faire une « belle » photo de la montée aux soixante virages ! Je suppose qu’il faut pour cela monter de quelques centaines de mètres sur la piste, en direction du Refuge Garibaldi (2 845 m). Bah, en tapant « route du Stelvio » dans le moteur de recherche dominant, je la vois aujourd’hui en douze exemplaires, la photo que je n’ai pas faite. Le dommage n’est donc pas bien grand.

Je tourne un peu, et prends quelques photos d’ambiance à la GoPro, sans même enlever mon casque. La plupart des motards, d’ailleurs, ne font pas mieux : il doit faire 3 ou 4° C. Etrange déambulation que celle de ces silhouettes casquées, dans une lumière d’outre-tombe.

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La lumière, justement, elle change tout le temps. À un moment où elle est un peu plus généreuse, avec le Nikon je photographie une moto choisie au hasard. Je remarquerai après coup qu’un imposteur s’est glissé derrière, tentant de faire croire que c’est la sienne. L’imposteur a bon goût.

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Chacun avec sa chacune, on a repris la route pour s’avancer de quelques centaines de mètres, et faire la « photo du panneau ». C’est notre façon de marquer notre passage, moins polluante que celle qui s’exerce à grand renfort de stickers sur ledit panneau (et d’ailleurs, où les mettre ?)

J’ignore à quoi pensait M. pendant que je prenais la photo. Peut-être, comme moi, était-ce à l’article qui conclut le dossier de Road Trip ? Ce récit d’un lecteur, qu’illustre à peu près la même photo, s’intitule Deux frères au Stelvio.

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Epilogue
Bon, alors, le Stelvio, on va dire que c’est fait. Pour autant, le voyage n’était pas terminé. Il nous restait :

<mode flash-forward on>

— à nous confronter à l’agressivité (et à la dangerosité) de certains camions italiens, parfois bien dignes de celui de Duel ;
— à éprouver la douceur des rives du Lac de Côme, chères à Fabrice et à la Sanseverina, et admirer « le hardi promontoire qui sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle qui court vers Lecco, pleine de sévérité : aspects sublimes et gracieux que le site le plus réputé du monde, la baie de Naples, égale, mais ne surpasse point » (2) ;
— à profiter de l’agrément de la traversée (avec une vue superbe sur ledit promontoire), sur un ferry où nous n’étions que deux motos, en compagnie de deux voitures et de quelques piétons ;

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— à nous exaspérer jusqu’à Lugano : villages et parties urbanisées se succèdent de telle façon que je n’ai pas réalisé que nous étions entrés dans la ville (« Ici, on a l’impression qu’il n’y a qu’une ville qui fait le tour du lac ! », dit un blogueur qui s’y est collé) ;
— à pester dans les embouteillages de Bellinzona-Sud (en partie parce que, quand le GPS me donne une indication qui me semble absurde, je préfère faire confiance à mon cerveau ; ici, ce fut une erreur) ;
— à subir le sempiternel retour de la pluie, qui ne m’a guère permis de profiter des belles gorges de la Valle Vigezzo, conseillées à raison par un membre de la Royal Association ;
— à profiter d’une étape agréable (merci M.) dans le charmant agriturismo de la Tesa, au-dessus de Domodossola ;

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— à nous faire du bien dans la montée au Simplon, l’un de mes cols préférés, quoique surtout fait pour les motos sportives et aussi, paradoxalement, pour les Harley Davidson customisées, avec 5 cm de garde au sol ;
— à boire au col l’un des cafés les plus chers de ma vie, et à observer que les lignes de car, ici, portent des noms (des prénoms, surtout) admirables ;

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— à traverser la Suisse (entre Brig et Martigny) d’une façon aussi rapide et agréable qu’elle fut fastidieuse à l’aller. Le fait que ce soit un samedi entre midi et deux a dû aider ;
— à essuyer une dernière offensive de pluies orageuses peu après Chamonix, qui m’a fait rentrer au bercail au plus rapide (sinon au plus court), par l’autoroute.

<mode flash-forward off>

Mais tout cela, c’était devant nous. Pour le moment nous sommes encore au Stelvio. Après avoir complété mon équipement de pluie (bonne idée : dans cinq minutes, toute l’eau du ciel va nous tomber sur la tête), je m’engage en direction de cette zone où l’atmosphère, plus lumineuse, aurait pu être une promesse de beau temps, ou au moins d’amélioration.

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C’est alors que la nature a décidé de nous faire sentir sa force, qui est grande, au regard de la nôtre, qui n’est pas grand chose.

Et cette descente vers Bormio, où allaient se concrétiser toutes mes appréhensions, je ne suis pas près de l’oublier. ♦

Photos MA et JL

*

Bonus. À ma moto
« Les motos sont faites pour les pays où elles sont nées », dit un ami qui a roulé en Bullet en Inde, et qui vient de traverser les Etats-Unis en Electra Glide. Rien n’est plus vrai : sur ces routes des grandes Alpes où je ne l’avais encore jamais emmenée, ma Guzzi, née au bord du lac de Côme, c’est à dire au pied de ces montagnes, a été tout simplement géniale.

DSCN3465b_296Avec son cardan, son (très beau) réservoir de 21 l autorisant une autonomie supérieure à 300 km, avec des amortisseurs (EMC) dignes de ce nom, cette petite moto, capable de recueillir force réflexions flatteuses aux terrasses des cafés, est capable aussi de voyager. Bien sûr, il faudra sacrifier la place du passager (de la passagère) (4) pour y sangler un sac polochon, et l’équiper d’un porte-paquets… pour y fixer les sangles. D’un poids total autorisé de 3 kg, celui que j’ai monté ne sert à peu près qu’à ça, et à y placer la tenue de pluie. Même si elle est d’une taille inversement proportionnelle à son coût, la sacoche de réservoir s’est avérée comme toujours indipensable. Pour être plus confortable en voyage, il faudrait encore des sacoches latérales. La question est à l’étude.

À 9 000 km passés, la rugosité que je lui reprochais en bas a quasiment disparu (ou je m’y suis quasiment habitué…), et je suis enchanté par ce moteur. Surtout quand je lis, dans MotoMag n° 319, que les utilisateurs de la Ducati 1200 Multistrada (autre V-twin à 90° calé de la même façon que le Guzzi, avec les deux bielles sur le même maneton) « pestent contre son manque de souplesse sous 4 000 trs/min, et ses cognements à bas et moyen régime ». C’est moi qui souligne (5).

Je suis enchanté par la façon réjouissante avec laquelle le V-twin tracte dans les cols, emmenant moto, motard, armes et bagages en 4ème, quel que soit le profil (bon, pas dans les épingles du Stelvio, quand même !), avec un souffle et une force tranquille qui semblent inépuisables. Il suffit pour cela de lui donner un peu de grain à moudre, soit 3 000 trs/min et un filet de gaz (plus, c’est bien aussi). Le tout sans la moindre vibration autre que celles qui vous rappellent que vous êtes assis sur un moteur vivant.

Je suis enchanté enfin par l’aisance, voire l’enthousiasme avec lequel la moto plonge dans les virages – enthousiasme seulement limité par la « performance » du pilote. Légère, bonne freineuse, avec un train avant incisif et (depuis le remplacement de ceux d’origine) des pneus qui vont bien, sûr qu’avec elle un vrai pilote ferait du mal à bien des motos plus prétentieuses, sur les routes de montagne que nous avons parcourues. Mais bah, faire du mal aux autres, ça n’est pas trop mon truc.

En 1986, après l’essai de la Le Mans, un journaliste moto écrivait :  « Sa technique n’est pas révolutionnaire, son moteur ne fait pas 100 CV, n’empêche que piloter une Guzzi Le Mans, c’est risquer la dépendance physique » (6). Ma Guzzi n’est pas une Le Mans, mais je comprends maintenant ce qu’il voulait dire.

 

Le Stelvio, enfin ! (1 sur 3)
Transparent_2x8pxAlbertville ~ Col des Saisies ~ Col des Montets ~ Col de la Forclaz ~ Oberwald

Le Stelvio, enfin ! (2 sur 3)
Transparent_2x8pxOberwald ~ Col de la Furka ~ Col de l’Oberalp ~ Col de l’Albula ~ Zuoz

Le Stelvio, enfin ! (3 sur 3)
Transparent_2x8pxZuoz ~ Col de l’Ofen ~ Col du Stelvio.
Transparent_2x8pxBonus

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) À noter qu’est souvent indiquée l’altitude de 2 758 m. La différence, c’est de la neige ? Pour ceux qui sont férus de chiffres et de classements, j’ai tenté de faire un point sur ces questions ici (« Pinaillages »).
(2) Stendhal, La Chartreuse de Parme, 1839.
(3) Le moindre des voyages de lecteurs de RoadTrip ou MotoMagazine est plus conséquent. Lire par exemple dans le n° 321 de MotoMagazine, octobre 2015, l’article remarquable dans lequel Luc Cotterelle fait la synthèse des quelque 90 000 km qu’il a parcourus en 31 mois, seul, en Afrique (« L’Afrique sans trembler »).
(4) De toutes façons, rouler à deux avec cette V7 est à coup sûr un motif de divorce ! Et je ne parle pas de voyager…
(5) Au point que sur la nouvelle DVT 1200, les ingénieurs de chez Ducati ont dû mettre au point un diagramme de distribution variable en fonction du régime moteur, pour donner au twin plus de rondeur à bas régime. À 18 890 € le bout, c’est bien le moins !
(6) MotoMagazine, octobre 2015, p. 58. Le pavé dans la mare, d’où provient cette citation, est l’ancêtre de MotoMagazine.

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4 commentaires pour Suisse, Italie. Le Stelvio, enfin ! (2015). 3 sur 3

  1. felipe dit :

    Salut Jean Louis, c’est tjs un plaisir de trainer par ici et ça me rappelle des souvenirs, ce col maintes fois traversé… A bientôt.

    Hiero

  2. Quel délice de lire tes aventures, Mr Biker ! Merci de nous emmener dans tes voyages au coeur de mon petit pays !
    J’avais déjà entendu des motards dire que « Les motos sont faites pour les pays où elles sont nées »… mon cerveau assimile totalement l’information, mais mon coeur a de le peine à s’y plier. J’ai pas envie de rouler une Nord-américaine et je crois que mon Italienne l’a bien compris. Elle affronte bravement les longues routes canadiennes et a tenu tête à la vague de froid de la semaine dernière. Je crois qu’elle et moi avons encore quelques jours ensemble, après elle va faire comme les ours du nord de l’Ontario : hiberner dans son trou. 🙂 Happy Friday !

  3. oleszko dit :

    Bonjour, je viens de découvrir ton blog et plus particulièrement ce trip sur le stelvio, et que dire, sinon que chaque ligne ou presque m’a fait envie (le presque, ce doit être pour les conditions météo). Il va falloir que j’envisage d’aller faire un tour par là et je pense que je m’appuierai sur ton road book.
    En tous cas, c’est une belle aventure, très bien racontée et appuyée par de très jolies photos. Merci et V

  4. Etienne dit :

    Merci pour cette trilogie qui m’a donné à l’époque l’envie, réalisée depuis, d’y aller.
    Veni, vidi, vici en septembre 2018. Météo parfaite, route déserte en descente comme en montée.
    Il faut dire que j’étais parti du camping de sante maria à 6H00…

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