Commande ‘Rewind’ indisponible

Filet Billet_685_bleu3_OKIl est 9 h du matin, au commencement d’une belle journée. Je roule sur une petite route de montagne, un peu escarpée certes, mais pas trop, dans des paysages que je connais bien mais dont je ne me lasserai jamais. Un moment parfait. 

L’accotement, ou ce qui en tient lieu, n’est pas bien large. Hum, à, mettons, 80 km/h, il faut combien de temps à ma roue avant pour parcourir le petit mètre qui la sépare du ravin ? Je pose mon 8 et je retiens 1, ça fait… 0,05 s. 5/100ème de seconde. Et allez, à 40 km/h, vitesse plus réaliste sur la route où je suis aujourd’hui, ça ne fait toujours qu’1/10ème de seconde.

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1/10ème de seconde, c’est le temps pour l’attention d’être happée par le trait de scie argenté de la cascade tout en bas, ou pour le regard de s’arrêter un peu trop longtemps sur cette cime dont le nom m’échappe. C’est le temps de repenser à ce fou-rire avec un ami ; aux larmes de Zhang Ziyi dans 2046 ; aux yeux clairs de la fille qui m’a souri, allez savoir pourquoi, quand je suis entré dans ce café près de Gordes. 1/10ème de seconde, c’est le battement d’ailes d’un papillon.

Rew4e_griseEst-ce parce que j’ai passé ma vie à manipuler des enregistreurs de toutes sortes ? Je me refais parfois le film de ce petit dixième de seconde d’inattention et de ses grandes conséquences. Plus précisément de cet instant où, quand on comprend que tout va basculer, on voudrait arrêter le temps, appuyer sur la touche Rewind, et revenir en arrière, à l’instant d’avant. Juste un peu avant. Mais en moto, comme dans la vraie vie, la touche Rewind ne fonctionne pas.

« Sur la tête de ma grand-mère, ce blog y devient glauque, mais grave ! Tu veux dégoûter tes trois lecteurs de faire de la moto, c’est ça ?
— Bah oui, mais en fait non, mon gars. Penser à ces trucs, ça a pour conséquence d’être encore plus à ce qu’on fait quand on roule : on ne fait pas longtemps de la moto sinon, et on reconnaît un bon motard à ce que c’est un vieux motard. C’est leur fragilité qui fait le prix des choses de la vie, et parce qu’on sait qu’il est fragile, ces pensées rendent le moment qu’on est en train de vivre plus précieux encore. Tu comprends ? »

À voir son regard, je ne suis pas sûr que le gars ait compris.

*

Second Life
Si la touche Rewind ne fonctionne pas dans la vraie vie, le cinéma ne s’est pas privé de faire comme si. De Je t’aime, je t’aime, d’Alain Resnais (1968) à Eternal Sunshine of the Spotless Mind, de Michel Gondry (2004), en passant par Un jour sans fin, d’Harold Ramis (Groundhog Day, 1993). Sauf que dans tous ces cas, les protagonistes ne maîtrisent rien de leur retour dans le passé, qu’ils revivent compulsivement. C’est encore Retour vers le futur (Robert Zemeckis, 1985) qui offre à son héros le plus de latitude, seulement limitée par le « paradoxe temporel » : il lui est impossible de changer les aspects de son passé qui ont influé sur son existence présente (par exemple, il ne peut empêcher la rencontre entre son père et sa mère !)

Il ne faut pas désespérer : en attendant que cela soit possible dans la vraie vie, un jeu vidéo (qui était encore en développement en avril 2015) propose au joueur de revivre sans cesse la même journée dans un monde ouvert. « On peut donc se réveiller le matin, manger des céréales, faire coucou aux voisins, aller au travail en voiture et vivre une vie normale. Mais il est aussi possible d’assassiner ces mêmes voisins que vous pourriez saluer amicalement. Ils reviendront de toute façon dès le lendemain, ou dès le retour à la vie du joueur. »

Garbage Day, c’est le nom de ce jeu du Lituanien Svajunas Zemaitis, est clairement inspiré, jusque dans son nom, du film d’Harold Ramis.

Les informations sur Garbage Day sont extraites du Monde du 23 avril 2015.

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Un commentaire pour Commande ‘Rewind’ indisponible

  1. Captain Bertie dit :

    « On reconnaît un bon motard à ce que c’est un vieux motard » ou, dit autrement, « Il y a des motards audacieux, il y a de vieux motards, mais il n’y a pas de vieux motards audacieux ». On peut remplacer « audacieux » par « distrait ».

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