Une traversée du Trièves

Filet Video_685_b_OKCette courte mais superbe balade débute à Corps, dans l’Isère, pour s’achever à Mens. Mens est la capitale de ce « pays » de 28 communes qu’est le Trièves (1), et y occupe, en gros, une position centrale. Cette balade ne constitue donc pas une traversée à proprement parler, mais je n’allais quand même pas titrer Une demi-traversée du Trièves (j’aurais eu l’air de quoi ?) Déjà que le Trièves, c’est tout petit… C’est tout petit, mais c’est très joli. Et pour avoir un aperçu plus complet de ses paysages, il suffit de compléter celle du jour par la vidéo Soleil d’hiver (Col du Fau ~ Mens).

Google_Loc2014_gris5A 65 km de Grenoble et 40 km de Gap, Corps (dont les habitants s’appellent les Corpatus, tant pis pour eux) est un point de passage et une halte obligée sur la RN 85, la route Napoléon. Les motards ne s’en privent pas, du reste. Les gastronomes en limousines non plus, qui viennent y honorer l’Hôtel de la Poste et son restaurant à trois étoiles.

On est ici au pied de la montée qui conduit à Notre-Dame de La Salette. Ce lieu de pélerinage célèbre (la Vierge y serait apparue le 19 septembre 1846 à deux jeunes bergers) l’est devenu aussi pour de bien mauvaises raisons : à trois reprises, en 1973, 1975 et 2007, un car ramenant des pèlerins du sanctuaire a été accidenté dans la descente de la rampe de Laffrey. Ces accidents ont fait un total de 98 morts (2).

Bien sûr, il n’est pas question d’établir entre ceci et cela une relation de cause à effet (!), mais on se souviendra que lors de son apparition, la Vierge de La Salette se montre sévère et menaçante (à la différence de celle de Lourdes, qui réconforte et guérit, et dont l’apparition est presque contemporaine). Devant les deux enfants qui, je suppose, n’en menaient pas large, elle se plaint de l’impiété des chrétiens, et leur prédit des châtiments épouvantables : « Si mon peuple ne veut pas se soumettre, dit-elle, je suis forcée à laisser aller la main de mon fils ; [elle] est si forte et si pesante que je ne peux plus le maintenir », etc. (3) Et l’on s’interrogera, surtout si on lit aussi la deuxième partie de cet article (Pour ceux qui s’intéressent…), sur l’étrange façon qu’a parfois Dieu d’éprouver les siens. Il est vrai que ses voies sont impénétrables.

L’entrée en Trièves
L’entrée en Trièves se fait, à quelques kilomètres de Corps, en franchissant le Drac, l’une de ses frontières naturelles à l’est, avec le massif du Dévoluy. Les autres frontières sont, au nord, le Col du Fau ; au sud, celui de la Croix Haute ; à l’ouest, la « citadelle » du Vercors.

Le Drac est franchi au barrage du Sautet. Mis en service au printemps 1935, ce barrage est le premier barrage-voûte construit en France. Une tyrolienne et une via ferrata permettent de contempler de près ce site impressionnant, parce que, c’est son principe même, un barrage de ce type prend appui sur un verrou rocheux étroit et profond – ici le « canyon du Sautet ». On pratique en outre le saut à l’élastique depuis le pont où passe la route, face à la paroi du barrage que l’on surplombe. Sensations garanties.

La relief du Trièves se partage entre profondes entailles dans la roche tendre (gorges de la Souloise, du Drac, de l’Ebron), plateaux (où poussent le colza, le maïs, le tournesol, le blé), et montagnes du Dévoluy. Autant de jolis prétextes pour le photographe amateur.

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La capitale
Passé le calme village de Cordéac, au pied de l’Obiou, la balade se termine à Mens, la capitale du Trièves, donc. Ce gros bourg à l’architecture typique préservée, doté d’un agréable micro-climat (2 300 heures de soleil par an, soit 200 de plus qu’à Grenoble, qui n’est qu’à 50 km), abrite une population de néo-ruraux boboïdes plutôt sympathiques, qui semblent cohabiter paisiblement avec les autochtones.

Tous font vivre les deux beaux cafés historiques de Mens. Le Café des Sports date de 1906, il est toujours en activité, toujours tenu par la même famille, les Faure, et c’est une excellente adresse. C’est aussi le seul café que je connaisse où il possible de boire une bière sans descendre de cheval. Westerns exclus, of course.

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Le Café des Arts, à 100 m, a été entièrement décoré en 1896 par un peintre paysagiste hollandais tombé amoureux du Trièves (plafond décoré de figures allégoriques, de chérubins joufflus, de fresques agricoles). Il existe depuis le début du XVIIIème siècle et est inscrit à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. C’est une excellente adresse également. On y sert des produits du terroir, dont les ravioles du Trièves, qui sont une variante de celles du Vercors.

 *

Pour ceux qui s’intéressent à ce qui s’est passé
dans les endroits où ils passent
« L’Obiou a été mille fois photographié, dessiné, raconté. Mais chaque angle est différent, chaque regard l’anoblit encore plus », écrit Franck Garaud, écrivain corpatus (habitant de Corps, je le rappelle pour les distraits) et grand connaisseur de cette montagne. Par une belle journée d’été, l’Obiou se présente en effet comme une pyramide calcaire aux proportions harmonieuses, dominant majestueusement la campagne du Trièves. Raison pour laquelle il a droit à un plan fixe dans la vidéo, à 2 mn 28, depuis l’endroit précis où la plupart des touristes s’arrêtent pour une photo.

Selon un descriptif de la Société dauphinoise de secours en montagne, son ascension, « bien que classique, n’est pas vraiment anodine, à cause d’un passage en traversée montante en dévers, sur un rocher friable qui demande attention ». D’après une autre source, l’Obiou est une randonnée « de grande envergure où l’engagement est parfois similaire à une course d’alpinisme ». En plusieurs endroits, toute chute est « fatale ». Il n’empêche : on y rencontre, aux jours d’affluence, des jeunes gens en chaussures de tennis, mais bon. Du sommet, la vue est époustouflante et s’étend du Ventoux aux Grandes Jorasses. Plus d’informations sur « l’Obiou, montagne mythique », sur ce site très documenté.

Catastrophes aériennes
En hiver ou par mauvais temps, c’est un autre film. L’Obiou, point culminant du Dévoluy avec ses 2 789 m, a alors quelque chose de violent, d’inquiétant, voire de maléfique, surtout bien sûr depuis les deux catastrophes aériennes dont il a été le cadre.

Le 29 août 1946, un Dakota de l’US Air Force parti de Francfort et se dirigeant vers Casablanca se fracasse près du sommet, aux environs de la cime du Malpasset (tout un programme !) Ce n’est qu’un mois plus tard que les débris de l’avion et les corps des victimes, de 4 à 11 selon les sources, ont été retrouvés, avant d’être évacués par l’armée américaine.

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Document publié par les Réalisations Gidan de Québec, en 1950
(Archives de Cap-aux-Diamants)

L’accident du 13 novembre 1950 est plus connu, bien que certains en discutent encore les causes. Il semble que du fait de mauvaises conditions météorologiques, l’avion Douglas DC 4 de la compagnie canadienne Curtiss Reid Airlines, qui ramenait des pélerins canadiens de Rome où ils avaient été reçus par le pape en audience spéciale, se soit écarté de plus de 100 km vers l’est de la route prévue (la vallée du Rhône depuis Istres, puis Lyon et Orly, sa destination). Les pilotes auraient pris une partie du cours de la Durance pour le Rhône (!), avant d’accrocher (de peu) le sommet de l’Obiou côté sud. L’avion, déséquilibré, s’est engouffré dans un couloir avant de s’écraser dans une « casse » située à 2 487 m d’altitude dans la face nord – la face que l’on voit sur la photo et la vidéo. Parmi les 7 membres d’équipage et les 51 passagers, il n’y eut aucun survivant.

Grâce au site Web très complet du Pays de Corps, il est possible d’avoir acccès à l’intégralité du rapport du Bureau Enquêtes Accidents, dirigé par Maurice Bellonte, alors céèbre (4), ainsi qu’au rapport de gendarmerie, photos à l’appui.

Un mémorial entièrement réalisé avec des pièces du DC 4 accidenté est visible sur la route de Corps à La Salette, nous y revoilà, au « Cimetière des Canadiens ». Les corps y reposent en fonction de la place qu’ils occupaient dans l’avion…

Obiou-dollars
Je me souviens de la couverture d’un magazine de type Détective : un dessin dans le style ayant popularisé ce magazine (et terrifié des générations d’enfants) montrait, au milieu de débris de la carlingue et de cadavres en plusieurs morceaux, des valises ouvertes par le choc et débordant de billets de banque (une grande quantité de dollars neufs aurait été retrouvée dans l’avion). Les « obiou-dollars » pourraient avoir tenté des « rôdeurs en montagne », d’autant que la « cueillette autorisée des pièces inertes » (sic) semble s’être prolongée jusqu’au printemps suivant.

Le rapport de gendarmerie contredit formellement cette rumeur. Selon lui, toutes les valeurs retrouvées sur place ont été redescendues dans la vallée, avec les corps, au hameau de La Croix-de-la-Pigne (le motard de la vidéo y passe vers 1 mn 40).

Reste qu’il se disait alors qu’un certain nombre de gens du coin, connaissant bien la montagne, eurent un peu de mal à expliquer leur soudaine richesse. Et quand la légende est plus « belle » que la réalité…

Le livre du Québécois Louis-Edmond Hamelin L’Obiou, entre Dieu et diable (1990) soutient la thèse d’un détournement raté « à connotation politique », fournissant au passage une explication à la présence des fameux dollars (5). A destination d’un pays de l’est (à l’époque de l’accident, on était en pleine guerre froide), il aurait eu pour but de récupérer des documents secrets en transit entre le Vatican et l’Amérique du Nord, que les pèlerins emportaient avec eux. Le même auteur, qui mentionne par ailleurs la « fatalité du chiffre 13 » (l’accident eut lieu le 13 novembre), écarte toutefois, après l’avoir évoquée, l’hypothèse d’un suicide du pilote. Le lecteur de 2015 ne peut que le remarquer.

> Sur le Trièves, voir aussi
A Day in the Life
Soleil d’hiver
Col de Mens

HD 720p
Première des vidéos réalisée avec ma nouvelle moto, celle-ci est loin de me satisfaire : dans les premiers plans, problème de positionnement de la caméra dans le harnais (très différent d’avec la Bullet) ; test pas vraiment concluant avec la caméra fixée sur le porte-paquet (bon point de vue vers l’arrière, mais bien qu’un twin vibre moins qu’un monocylindre, encore trop de vibrations) ; et surtout problèmes de son, j’en reparle dans une vidéo à venir. Au moment du tournage ces problèmes étaient incompréhensibles pour moi. Les ayant résolus quelques jours plus tard, je suis retourné sur les lieux du crime pour refaire uniquement les sons (et au passage un plan depuis un repose-pied arrière, d’ailleurs peu convaincant). La vidéo que l’on voit est donc post-synchronisée à 90 %.

Les recommandations relatives au visionnement des vidéos de ce blog sont désormais regroupées dans la FAQ > Sur les vidéos.

 

Notes
(1) Un « pays » est un ensemble de communes caractérisé par « une cohésion géographique, économique, culturelle et sociale ». Cette notion a été instituée par la loi d’orientation pour l’aménagement et le développement du territoire du 4 février 1995, dite loi Pasqua. Précisions ici.
(2) Entre le village de Laffrey et Vizille, dans l’Isère, la RN 85 emprunte une pente à 12 % (16 et 18 % dans certaines parties inférieures) sur 6,5 km, sans le moindre replat qui permettrait de laisser refroidir les freins. Cette conjonction pourcentage/longueur représente un cas très rare en France, comme on peut le vérifier ici. Au bas de la descente, la route opère un virage à droite à 110°, pour franchir un pont sur la Romanche. C’est ce virage que les poids lourds en perdition après avoir carbonisé leurs freins ne parvenaient pas à prendre : de 1946 à 2007, on compte au moins 150 morts sur cette portion de route, la plus meurtrière de France. Depuis l’accident du 22 juillet 2007 (le dernier de ceux concernant des pèlerins retour de La Salette), les autocars et les véhicules de plus de 7,5 tonnes sont interdits de descente de Laffrey, et doivent passer par la D 529 et La Motte d’Aveillans. Pour se consoler, ils peuvent regarder le beau paysage offert par le Vercors et la Corniche du Drac.
(3) Précisions extraites de l’article de Wikipedia. Ces propos sont ceux de la « relation Pra » (du nom de l’employeur de Mélanie, l’aînée des deux enfants), la première des versions de l’apparition de la « Belle Dame ». D’autres ont suivi, qui ont entre elles fait l’objet d’un processus d’harmonisation par l’Eglise.
On s’est un peu éloigné de notre sujet… mais pas de la moto : en lien avec l’association des motards chrétiens et le service de l’accueil pastoral du sanctuaire, un pèlerinage des motards est organisé depuis plusieurs années à La Salette. Il a eu lieu cette année les 5 et 6 septembre.
(4) Avec Dieudonné Costes, Maurice Bellonte a réussi en 1930, à bord du Bréguet XIX Point d’interrogation, la première traversée de l’Atlantique nord d’est en ouest, c’est à dire face aux vents dominants.
(5) On peut lire ici un résumé des questions posées par Louis-Edmond Hamelin.

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7 commentaires pour Une traversée du Trièves

  1. Alain U. dit :

    Bonjour Jean-Louis,
    Je viens juste de découvrir ton blog depuis le week-end dernier, lorsque je cherchais des infos sur les « routes du vertige » autour de l’Alpe d’Huez. Je suis vraiment admiratif de tes billets (je dirais même de tes pensées quasi-philosophiques), et émerveillé par tes vidéos qui me font voyager, m’évader ou simplement rêver.
    J’y retrouve ma propre approche de la moto faite d’évasion, d’aventure (si peu malheureusement en ce qui me concerne) mais aussi de contemplation devant ces paysages magnifiques (j’habite également près de Grenoble), quoique je me laisse aller des fois à un peu de conduite sportive dans les virages.
    Du coup, j’attendais avec impatience ton billet du vendredi, le premier que je goûte « en direct » si on peut dire. Et en plus, on a a eu droit à la première vidéo avec la V7 II, même si je regrette un peu qu’on ne la voit pas plus, et surtout j’aurai aimé entendre un peu plus le son du fameux bicylindre Guzzi.
    Voilà, j’aurai plein de questions et de remarques à faire, vu que je feuillette le blog à rebrousse poil depuis une semaine, mais on laissera ça pour plus tard.

  2. PhiB dit :

    Très sympa le son de la Guz en prologue !

    • jihel48 dit :

      Merci pour ces commentaires. Pour ce qui est du son, qui m’importe bien autant que l’image, et je fais de mon mieux pour rendre justice au bruit de mes motos. Mais prendre proprement le son d’une moto (mettons au-delà de… 60 km/h), avec les moyens très simples qui sont les miens, c’est un problème en soi, différent avec chaque moto.

      Alain U, on va sûrement se croiser : seules les montagnes ne se rencontrent pas ! (proverbe grenoblois ;-))

  3. Ded31 dit :

    Super flime encore une fois…
    J’ai adoré aussi les archives !
    Bravo Jean-Louis. Et je vois que ta nouvelle monture te vas bien !
    A très bientôt j’éspère.
    Didier

  4. Captain Bertie dit :

    Cher Jihel,

    A te lire je regretterais presque d’avoir entrepris un voyage en de lointaines contrées…
    Ce qui est certain c’est que je n’appréhenderai pas le retour lorsque le temps en sera venu tant de belles choses, que je n’ai pas toujours su voir, m’attendent chez nous.

    Ma défunte mère me choquait un peu en affirmant à l’épouse allemande de son petit-fils que la France était « le plus beau pays du monde ». Je commence à penser qu’elle avait raison.

    Merci et bien à toi,

    CB

  5. Etienne dit :

    Un bien joli parcours que je fais parfois pour me rendre dans l’Embrunais : A51, le Trièves, le Dévoluy, col du Noyer, route Napoléon, Gap. Les coins méconnus ont l’avantage d’offrir la tranquillité à les parcourir.

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