Balle perdue

Filet Billet_685_bleu3_OKQuand ce jour de début juin j’ai sorti ma chère Bullet du garage, elle rutilait, et pour cause : je l’avais tellement briquée que j’en ai encore des courbatures. Et elle a démarré au premier coup de kick, comme pour me culpabiliser par l’excellence de son fonctionnement même, car elle savait où nous allions, et ce qui l’attendait. Les motos de caractère ont un instinct pour cela.

Je suis parti (bien obligé) par les 12 km d’autoroute, direction Lyon, pendant lesquels, à 80 km/h, je me fais tourner autour par les voitures et aussi par la plupart des camions. Sur la D 1085 après Moirans (c’était la « route de Lyon », avant l’autoroute A 48), j’ai pris l’élan nécessaire pour aborder le bas de la célèbre côte de Rives à 85-90, c’est le régime du couple maximum en 5ème. Dans le grondement de tonnerre que fait le pot Fullbarouf quand les gaz sont ouverts en grand, la forte côte a été effacée sans mollir et sans perdre 1 km/h, et j’ai redoublé les camions qui avaient frôlé mon rétroviseur un peu avant.

Sur ce parcours que je connais par coeur, ça n’est qu’après Mi-Plaine (de la Bièvre) que je me détends un peu, en quittant l’ex-nationale : la circulation est moindre, dans cette campagne apaisée. Ce jour-là comme d’habitude, on notait, au bout des mêmes chemins à tracteurs, la présence incongrue des utilitaires dans lesquels officient les prostituées venues d’Afrique ou d’Europe de l’Est (je me suis laissé entendre dire, comme disent Les Inconnus, que c’est de là qu’elles viennent. Je ne suis jamais allé vérifier, et c’est un tort, car c’est pas bien de parler sans savoir).

Dans la descente avant Chabons, je me suis arrêté une dernière fois, pour manger une salade niçoise en boîte, au bord de ce pré dont j’ai fait, en quatre ans, mon aire de pique-nique personnelle. La vue y est magnifique, faite de collines boisées et de champs de colza (les champs de colza servent à indiquer aux distraits la date du printemps : ils se mettent à fleurir alors, et il est impossible de les rater), et elle s’étend à droite jusqu’au château de Virieu. Une dernière fois, je suis allé boire un café à Chabons, dans ce snack dont les VRP et ouvriers de chantiers font la clientèle.

Les derniers kilomètres sont les plus agréables en moto, avec ces beaux enchaînements de virages permettant de rejoindre la D 1085 à Nivolas-Vermelle, que toute ma vie je continuerai d’appeler, comme quand j’étais petit, « Nicolas Vermeil ».

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Comme d’habitude, je suis arrivé à Ruy (une banlieue résidentielle de Bourgoin-Jallieu) en début d’après-midi. C’est là qu’est la concession Royal Enfield « historique » de l’Isère, là où j’ai acheté ma moto il y a quatre ans, là où elle a été consciencieusement entretenue. Inédite pour moi, la petite balade de 70 km nécessaire pour m’y rendre aura toujours été, finalement, un plaisir.

Le concessionnaire et moi, on a parlé un moment, signé quelques papiers, et puis on s’est serré la main. J’ai fait une dernière photo, adressé à ma moto (en silence) et à celui qui s’en est si bien occupé (à haute voix) un dernier « Merci pour tout ». Puis son épouse m’a obligeamment conduit une dernière fois à la gare de Bourgoin, dans la petite 206 de la concession.

Ma Bullet est perdue pour moi… mais pas pour tout le monde. J’espère – que dis-je, je suis sûr – qu’elle fera bientôt un autre heureux (1).

*

Envoi
Tous les motards le savent : le bout de chemin qu’on fait avec une moto dépend beaucoup des rapports qu’on entretient avec son concessionnaire. Ce billet est l’occasion de dire une dernière fois tout le bien que je pense de celui qui fut le mien, pendant ces quatre années de bonheur à explosion – l’expression figure sur l’un de mes t-shirts de la Royal Association.

C’est à lui que j’ai confié la vente de ma Bullet, voulant éviter la situation énervante (voire légèrement humiliante) que l’on vit quand, en achetant sa nouvelle moto, on cherche à faire reprendre une moto différente (« On sait pas vendre ça » ; « Je vais vous faire une offre qui va pas vous plaire », etc.) Quand on a autre chose à proposer qu’un roadster sportif récent et peu kilométré, japonais de préférence, la plupart des concessionnaires vous font une offre qui frise l’indécence.

Denis Gaget, c’est son nom, connaît son métier mieux que personne (le regarder travailler est un plaisir) ; il est capable de prendre du temps (et sur son temps) pour régler un agaçant problème de masse caché dans le plat de spaghettis al dente que contient le phare d’une Bullet (ceux qui savent apprécieront) ; grand connaisseur ès motos anciennes, il a restauré avec talent de beaux spécimens ; il est toujours aimable et disponible enfin, et c’est grâce à lui que, de ces 62 000 km parcourus avec une moto peu ordinaire, je garderai un souvenir extraordinaire.

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Note
(1) Cette première partie a été écrite en pensant à une blogueuse éloignée qui, elle aussi, vient d’échanger un valeureux monocylindre contre un twin italien de noble lignée. 🙂
Elle a joliment raconté ça ici. (Joliment, le mot est faible.)

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6 commentaires pour Balle perdue

  1. vandewalle Thierry dit :

    Eh bien, 62000 Kms, c’est une, que dis-je ce sont de belles histoires qu’on a eu plaisir à suivre.
    Quid de la prochaine monture ? Le choix est surement déjà bien avancé. Je ne sais pas comment on arrive à se séparer des engins qui nous transportent (aux 2 sens du terme) ainsi. Mais c’est ça l’aventure, se lancer dans l’inconnu…

  2. C’est étrange, cette semaine j’ai vu une Bullet à Toronto et j’ai pensé à toi. C’est d’autant plus étrange que des Bullet, on en voit rarement par ici. Les routes sont plutôt infestées de Harley, en général… C’était un peu comme un clin d’eil qu’elle m’a fait, garée sur le bord du trottoir. T’es la seule personne que je connaisse qui en pilote une. Et là je découvre qu’au moment ou je la croisais, tu étais en train de te séparer de la tienne.
    Décidément, on a l’âme sensible quand il s’agit de nos bécanes. Et 62’000 km de complicité entre vous deux, c’est pas rien !
    Mais je me réjouis de lire la suite de tes aventures avec ta nouvelle conquête 🙂
    Happy week-end, Mr Biker !

    … et pis merci pour ton beau compliment au sujet de mon post d’adieu à ma bécane 🙂 je la revois quelques fois, elle va bien !

  3. Suzanne dit :

    Je pense qu il manque à ta panoplie une Moto Guzzi ! authentique, historique, une âme aussi !
    Merci pour ton blog que je suis assidument ! Ton voisin from Drôme… Mon cons à Etoile (Guzzi, RE) me fait penser à Gaget !

    Bonne suite à toi !

  4. jacques dit :

    Une histoire d’amour ne peut finir comme cela, il y aura une suite.
    Tu nous a promis la Lune et on l’attend.
    Que l’aventure continue !

  5. jihel48 dit :

    Merci à tous pour vos commentaires.

    Pour Suzanne : c’est par le barrage de Charmes que je franchis le Rhône, le plus souvent. Je viens de noter les coordonnées du concessionnaire d’Etoile. 🙂
    PS. Peut-être seras-tu intéressé par l’article à paraître ce vendredi 19 juin…

  6. Etienne dit :

    Trop triste les histoires d’amour qui finissent… Sniff

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