Lozère. Traversée du Causse Méjean

Filet Video_685_b_OKLe plus sauvage et le plus beau des « Grands Causses » est une sorte de table calcaire d’environ 34 000 ha, clairement délimitée par les profondes entailles des Gorges du Tarn au nord et à l’ouest, de la Jonte au sud et du Tarnon à l’est, vers Florac. Intégralement situé dans le périmètre du Parc National des Cévennes, le Causse Méjean (médian en occitan : c’est le plus central des Grands Causses) est inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis le 29 juin 2011 (1).

Google_Loc2014_gris5« Sur la carte, ce causse apparaît comme une grande étendue blanche, très peu boisée, à l’inverse des autres et traversée seulement par deux routes. Mais une foule de sentiers le parcourent, chemins de terre spacieux ou traces infimes dans les herbes, qui sont encore des drailles, des voies de transhumance allant vers le [Mont] Lozère », dit Jacques Lacarrière (2). La terre est rude par ici, comme le climat, l’altitude variant entre 800 et 1 200 m. L’une et l’autre ne permettent que de rares cultures de céréales : il n’y a pas d’eau sur le plateau, celle de la pluie alimentant aussitôt des réseaux souterrains à l’origine de grottes et avens remarquables, comme l’aven Armand. À ces cultures s’ajoute l’élevage extensif des moutons (le lait des brebis est utilisé pour la fabrication du Roquefort), et désormais celui des touristes.

On signalera l’introduction réussie par l’association Takh, en 1990, d’un élevage de chevaux de Przewalski (du nom de l’explorateur russe d’origine polonaise qui les a découverts à la fin du XIXème siècle), une espèce de cheval sauvage déjà connue des hommes de la Préhistoire, mais que nul n’a jamais réussi à domestiquer : ces chevaux sont littéralement in-domptables.

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Elevés en semi-liberté sur le causse, à partir du hameau du Villaret – à ne pas confondre avec le Villaret cher à Raymond Depardon, situé lui près de Pont-de-Montvert – ils sont destinés à être réintroduits en Mongolie, leur pays d’origine, d’où l’espèce était considérée comme disparue depuis 1969. À partir de quelques spécimens retrouvés dans les zoos, du travail d’ingénieux savants, et… du voyage de retour dans les steppes mongoles d’individus tels que ceux-ci, l’espèce est « repartie » dans ses lieux d’origine. On en compte aujourd’hui 300 dans le seul parc naturel de Hustai, en Mongolie, où ont été prises les photos ci-après, que je dois, avec certaines de ces précisions, à l’amitié de B.

Qui sait ? L’un d’entre eux s’est, peut-être, nourri de l’herbe tendre du Causse Méjean ?

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De passage dans un gîte de l’Aubrac, je découvre, dans la revue Massif Central (septembre-octobre 2002), qu’il n’y a pas que pour les chevaux de Przewalski que les espaces sauvages et désolés du Causse Méjean ont des airs convaincants de steppes d’Asie Centrale : c’est sur ce causse que l’équipe d’André Citroën a choisi, au cours des hivers 1928 et 1929, de tester les auto-chenilles C4 destinées à la Croisière Jaune. Ici « la mécanique a souffert, autant que les hommes, de la caillasse et du froid. À Meyrueis, le garagiste, un ancien maréchal-ferrand, forgeait de nouvelles pièces à mesure que cassaient les anciennes. Après ces deux saisons en enfer, hommes et machines étaient prêts : les steppes de Mongolie n’attendaient plus qu’eux ».

Le côté sauvage et désolé du Causse Méjean, qui m’est cher, n’a pas échappé à Jacques Lacarrière. Ici, écrit-il, les paysages « sont si tristes que les oiseaux les survolent sur le dos pour ne pas les voir ». Et seulement « habités » par les fermes caussenardes, cette « merveilleuse alliance des pierres avec ce sol d’où elles proviennent ».

C’est bien vu pour les fermes caussenardes. Mais Jacques Lacarrière est injuste, avec la cause de ces acrobaties qu’il prête aux oiseaux survolant le causse. La notion de plateau suggére un paysage plat et monotone, mais il n’en est rien, bien entendu. La succession de reliefs arrondis ou allongés et de dépressions, les chaos dolomitiques comme celui de Nîmes-le-Vieux, au sud-est, rompent la monotonie, et n’ont rien de « triste ». Et à toutes sortes d’heures de la journée comme en toutes sortes de saisons, la lumière y est magnifique.

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Deux routes, épicétou
En dehors de nombreux chemins vicinaux, de chemins à tracteurs plus nombreux encore (lesquels font le bonheur des VTTistes d’aujourd’hui), deux routes seulement, on l’a vu, traversent le causse de part en part :
— la D 986, qui relie Meyrueis à Sainte-Enimie. C’est une route superbe, et un régal pour les motards : bon revêtement, toute la gamme des virages, et, sur le causse mais aussi dans la descente sur Sainte-Enimie, des paysages à tomber (c’est naturellement une formule, hein, en aucun cas un encouragement). Bien sûr, il faut choisir, non pas entre boire et conduire, encore que, mais entre piloter et profiter du paysage. C’est la route des gens du coin qui veulent rejoindre rapidement, de Meyrueis, la vallée du Tarn (voire Mende, en enchaînant avec le Causse de Sauveterre). C’est aussi celle des touristes en camping-cars, et des touristes tout court ;
— la D 16 (c’est celle de la vidéo), qui monte, c’est rien de le dire, de Florac. Elle passe près de l’aérodrome (surtout utilisé pour le vol libre), traverse le causse d’est en ouest et redescend sur Les Vignes, dans les Gorges du Tarn. Aux deux extrémités, la descente est réputée « Difficile et dangereuse », et déconseillée aux campings-cars et caravanes, qui ne s’y risquent guère.

Borne_h263Tout oppose ces deux routes, qui ne partagent que la beauté des paysages. La D 16 est celle des habitants et travailleurs du causse, et aussi de quelques touristes (un peu) plus aventureux – qui sont souvent hollandais. Le panneau « Route difficile et dangereuse » qu’elle arbore est assez libéralement distribué en Lozère, mais il est vrai que pour escalader les causses ou en dégringoler, il a bien fallu ces tracés audacieux et souvent spectaculaires. La D 16 est perpétuellement dégradée (la neige et le gel la mettent à rude épreuve), et « réparée », pour l’essentiel, à grandes pelletées de ces merveilleux gravillons lozèriens (3). Dans la vidéo ci-après, le résultat se voit à l’image (par les tressautements de la caméra) dès que la vitesse excède 50 km/h, ce qui doit quand même se produire deux ou trois fois. Essayant de faire d’un mal un bien, je me suis amusé à utiliser les sautes d’images induites par la vitesse sur cette route défoncée dans la séquence de l’aérodrome (elle débute à 2 mn 48). Donnant ainsi raison à Laurent Joffrin, le spectateur du film peut alors hésiter entre la nausée et le tournis. Mais qu’on se rassure : cela ne dure pas longtemps.

Ça coûte un bras
La vidéo commence quand, venant de Florac par la D 16, on arrive sur le causse, au (grand) moment de sa découverte. Elle se termine à l’embranchement avec la D 986, peu après les traces, encore bien visibles, du terrible incendie d’août 2003 (4). Avec cette route, on revient dans les emprises des très touristiques Gorges du Tarn et de la Jonte, où le camping-car, avec le vautour-fauve, est roi. « Sainte-Enimie, dans les Gorges du Tarn, écrit Jacques Lacarrière dans l’ouvrage cité, est un village touristique regorgeant d’hôtels toujours pleins en été, toujours clos dès la morte-saison. » Ici commence un autre film.

La principale difficulté que j’ai rencontrée avec ce film-ci, ça a été le montage, au sens où le montage est (entre autres) élimination. En 2011 déjà, j’avais filmé cette route, pratiquement les mêmes endroits, et avec la même musique (5). Il m’avait alors été impossible de ramener le montage à moins de 14 mn 15. Aujourd’hui, sans doute plus endurci, je l’ai réduit de plus de la moitié. Le film gagnera peut-être quelques spectateurs, qui n’auraient pas signé pour près d’un quart d’heure. Mais il a perdu des tas d’images magnifiques, d’autant que je n’ai pas osé (sauf une fois) jouer la durée, et le côté hypnotique de ces paysages qui semblent toujours identiques, et ne sont jamais les mêmes (6).

Le film d’aujourd’hui a été ramené à 6 mn 27, ça a déjà été aussi dur que de m’amputer d’un bras. De toutes façons, moins, je ne pouvais pas.

> Sur la Lozère à moto, voir aussi
Rossi, la Lozère, et moi
Des yeux de miel
Lieux depardoniens
Goes like a Bullet
Au Mont Lozère
Causse Méjean ~ Gorges du Tarn
Au milieu de l’Aubrac

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Notes
(1) C’est l’ensemble des Grands Causses que l’Unesco a inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité, dans la catégorie « Paysages culturels évolutifs vivants », au titre de l’agropastoralisme méditerranéen. Sont concernés les quatre départements de l’Hérault, du Gard, de l’Aveyron et de la Lozère, pour veiller sur ce territoire. Voir ici l’article du Figaro.fr, daté 1er juillet 2014.
(2) Jacques Lacarrière, Chemin faisant (Petite Bibliothèque Payot, Collection « Voyageurs », 1977). Jacques Lacarrière a traversé la France à pied, en partant des Vosges, jusque dans l’Aude. Voyageant léger, il s’est efforcé (et est parvenu) à toujours se faire héberger « chez l’habitant » ou dans des espaces communaux : salles des fêtes ou locaux désaffectés. Chemin faisant retrace ce périple, interrompu un temps par la maladie.
Curieusement, il semble que le coup des oiseaux effectuant des acrobaties aériennes pour ne pas voir le sol, cité par notre auteur, soit aussi utilisé pour qualifier d’autres contrées sauvages et désolées, comme les highlands en Ecosse. Je rappelle la formule dans cet article sur la Lozère, où je dis aussi l’importance de ces paysages dans ma biographie motarde, et dans ma biographie tout court.
(3) Quand on aime, on à tendance à tout transformer en qualités, chez qui on aime.
(4) En août 2003, près de Hures-la-Parade, un campeur et un mégot de cigarette ont été à l’origine d’un désastre (je suis passé à Hures-la-Parade cette année-là, en VTT et en bonne compagnie. Mais c’était le 31 mai. Je n’y suis donc pour rien, d’autant que je ne fume pas). Selon La Dépêche, 1 500 hectares de forêt, laquelle est déjà en recul sur le causse, ont été parcourus par les flammes, et parfois dévastés. Plus de 500 pompiers, 4 avions bombardiers d’eau, 7 bulldozers et 116 véhicules ont été mobilisés pour venir à bout du sinistre. Aucune habitation n’a été menacée, mais 550 campeurs ont été évacués à titre préventif.
(5) Celle-là, YouTube n’a pas intérêt à me la bloquer, tant je trouve ces grandes étendues appropriées pour faire un peu de private investigations… Et plus encore que d’habitude, c’est autour de cette musique que s’est organisé le montage.
(6) J’ai osé la durée une fois, pour évoquer le côté « hypnotique », donc, de ces grands espaces, en retravaillant, en parallèle, la musique avec des boucles. Alors que je me suis fait un principe de n’avoir jamais de plan de plus de 22 secondes, celui qui commence à 4 mn 27 en fait 37…

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3 commentaires pour Lozère. Traversée du Causse Méjean

  1. Malcor Frédéric dit :

    Toujours aussi captivant. Amitiés de Couscous.

  2. buzz03 dit :

    Salut Jihel,
    Je viens de découvrir ton blog et ce reportage sur le Causse Méjean. En fait, c’est ce dernier qui m’a attiré ici car c’est une région que je parcours aussi à moto assez régulièrement et toujours avec grand plaisir.
    J’ai donc savouré avec délectation cet article, très bien écrit, de belles photos et en prime la vidéo avec la bullet : au top !
    Bravo donc à toi et bonne route au guidon de « the best one ».
    Salutations motardes d’Auvergne.
    Buzz.

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