Au Mont Lozère

Filet Video_685_b_OKLe Mont Lozère. Le coeur du département qui a pris son nom, et ce qu’il y a de plus « Lozère » en Lozère. Sans doute l’endroit où je me suis rendu le plus souvent en moto, et je ne sais pourquoi j’ai avec lui de telles affinités. L’explication la plus plausible est que j’y ai vécu dans une autre vie. Clin oeil2_h16

Métempsychose
La bonne question est : sous quelle forme ? J’étais quoi, dans cette autre vie ? Parce que la deuxième partie de mon prénom s’est souvent (et affectueusement) transformée en « Loup », j’étais peut-être un loup, c’est un signe (1).

MidiLibre_360Comme le fait que je suis depuis toujours fasciné par ce noble animal, et que je rêve de le rencontrer dans une de mes balades à pied – je crois que je vais rêver longtemps. Le côté « loup solitaire » me va bien aussi. Mais d’un autre (côté), il vit et chasse en meute, et là je le sens moins. Bon, quand je viens en Lozère, je suis discret avec ma fascination, parce que les loups font ici comme ailleurs le désespoir des éleveurs (2).

Si ça se trouve, j’étais un mouton, quoique de comportement peu moutonnier. Ou un rapace, encore que je craigne le vertige. Ou peut-être un lézard, parce que je n’aime rien tant que la chaleur du soleil, et que les jours qui raccourcissent (combinés au changement d’heure, ce week-end de fin octobre où j’écris ces lignes), ça ne me vaut rien au teint et au moral. Mais ce qui est sûr, c’est que ce que j’étais dans mon autre vie vivait ici.

Ecrire avec la lumière
« Un photographe est quelqu’un qui écrit avec la lumière, et dessine le monde avec des lumières et des ombres », dit le photographe Sebastião Salgado dans le film que Wim Wenders lui a consacré. Deux références écrasantes. Reste que ce que je voulais attraper sur le Mont Lozère ce week-end-là, c’était bien la lumière : celle de l’automne, qui fait flamber les bouleaux, les hêtres, les chênes et les sorbiers. Et la lande aussi, oui.

Finiels

Me souvenant de l’éblouissement qui avait été le mien lorsque j’étais venu ici en GS, à peu près à la même époque, sur les traces de Raymond Depardon, je voulais filmer en fin de journée la montée au Col de Finiels depuis Le Pont-de-Montvert. Ce fut raté. Comme par un fait exprès, alors que j’avais roulé toute la journée sous un soleil magnifique, les nuages et une lumière grisouille m’attendaient sur le versant sud.

Restait un coup à jouer le lendemain matin, les débuts de journée ici sont souvent superbes. Ce fut le cas, dans la belle lumière qui succède au brouillard, quand le sol est encore détrempé. Mais la partie s’est arrêtée à Finiels, le temps se gâtant ensuite vers la vallée du Tarn. Par chance je suis arrivé à capter quelque chose de ces couleurs lumineuses, entre le jaune d’or et le brun doré : même le cheval que l’on aperçoit vers la fin de la vidéo est raccord !

Venir/revenir
Je viens ici depuis des années. En voiture, à pied, à pied avec un âne, en VTT, en moto je l’ai dit, en moto surtout. Avec toutes mes motos, seul ou (bien) accompagné. Un jour où je devais être désargenté, j’ai même dormi, à même le sol dans mon duvet de Prisunic, dans la baraque de la DDE que l’on voit vers 3 mn sur la vidéo.

Google_Loc2014_gris5Et je ne m’en lasse pas : c’est toujours la même émotion, au sortir de la forêt, quand on découvre, droit devant vers Le Pont-de-Montvert, la vallée du Tarn (il est encore un bébé, prenant sa source tout près du Col de Finiels), la Montagne du Bougès, le Causse Méjean au-dessus de Florac… Du sommet du Lozère, quand le temps et la transparence de l’air le veulent bien, la vue s’étend du Mont Blanc au phare de Sète – que Stevenson, on y vient, écrit Cette, selon l’usage de l’époque.

Il n’y a pas que le Tarn. Granit oblige, l’eau est omniprésente ici, et si le Massif Central est le château d’eau de la France (comme on l’apprenait à l’école primaire, mais l’apprend-on encore ?), le Mont Lozère est l’un des châteaux d’eau du Massif Central. L’Altier, le Tarn donc, les Gardons naissent ici, « dans le roc du même sommet, et ils quittent leur montagne dès qu’ils se sentent assez de force pour travailler pour les autres », dit joliment Jean-Pierre Chabrol. Et le Lot, qui « s’écoule, imperturbable, de la cime du Mont Lozère à la Garonne » (3).

Finiels

Le lecteur attentif remarquera que, comme pris au filet dans les 9 810 images de la vidéo (5 mn 27, soit 327 secondes x 30 images par seconde = 9 810), il y a le décor de la photo qui faisait l’en-tête de ce blog à l’automne 2014. Je l’ai remise ici, avec un cadrage un peu différent. C’était un autre automne et une autre moto, mais c’était déjà aussi beau.

Résistants…
Ca n’est pas d’hier que le Mont Lozère est parcouru par toutes sortes de voyageurs, et habité par ceux qui ont su y trouver un abri. Ceux de la Gaule y ont oublié, les étourdis, toutes sortes de piécettes, et de petits bronzes pleins de symboles mystiques chers aux Celtes (4).

Plus tard, des lieux sauvages et désolés comme le Mas des Bouzèdes (près du Belvédère éponyme, sur l’actuelle D 362 qui vient du Mas de la Barque, et d’où la vue vers Alès et les vallées gardoises est magnifique) ont servi de refuge aux Camisards, jusqu’à accueillir des « Assemblées au Désert » de plus de mille personnes. Plus tard encore, c’est autour du Pont-de-Montvert que fut constitué l’un des derniers réduits de la Résistance du Maquis Aigoual-Cévennes, en 1944.

LogoAssoStevenson_128… et voyageurs
On y voyageait déjà au temps des Gaulois, mais le voyageur aujourd’hui le plus célèbre est celui qui a traversé le Mont Lozère avec un âne, le 28 septembre 1878. Son souvenir et ses effigies (leurs effigies) sont partout présents – et d’abord sur le sentier qui lui est dédié, le GR 70. Parti du Monestier-sur-Gazeille, en Haute-Loire, Stevenson s’était un peu ennuyé dans la première partie de son voyage, qu’il trouvait « morne », et « n’ayant rien de plus remarquable que la Bête du Gévaudan, Bonaparte des loups, dévoratrice d’enfants ». Tout change à son entrée en Lozère, après une nuit à la belle étoile dans une pineraie qui le plonge dans une « étrange jubilation ». Il apprécie tant l’endroit qu’à son départ, « en façon de demi-plaisanterie », il abandonne quelques pièces de monnaie sur le sol « jusqu’à ce qu’il y en eut de quoi payer [son] logement de la nuit ».

Quand il arrive au Mont Lozère, qu’il a « pris d’assaut » au Bleymard, Stevenson a d’abord une pensée pour les Camisards, qui « tenaient un poste là même, sur le Mont Lozère où je suis » (5). Et il s’interroge sur ce qui reste de « ces héroïsmes surannés », qui opposèrent « la tyrannie de l’Eglise et la terreur répandue par les Camisards, dont les partisans se tenaient cachés dans les montagnes pour sauver leur vie, les uns et les autres ».

Comme sujet britannique il était parfaitement informé de cette guerre, qui opposait « le Grand Roi [Louis XIV] avec toutes ses troupes d’une part, et quelques milliers de montagnards protestants d’autre part ». Parce que « leurs affaires faisaient le sujet de toutes les conversations des cafés de Londres, et l’Angleterre envoyait des flottes les soutenir ».

De beaux dimanches
Quand il aperçoit l’horizon par-delà le sommet, il éprouve « le vieil espoir invincible de trouver quelque chose de nouveau dans une région nouvelle », et « prend possession en [son] nom propre d’une nouvelle partie du monde ». « Une perspective s’ouvrait dans l’étendue brumeuse du ciel, écrit-il, et un pays d’inextricables montagnes bleues s’étendait à mes pieds ». Comme c’est bien dit, Robert-Louis.

Cette perspective lui donne des ailes, et lui fait descendre « comme dans un rêve » le chemin vers Le Pont-de-Monvert, qui pourtant, à la différence de la confortable route actuelle, n’est autre qu’« une sorte de piste qui dévalait en spirale une pente à se rompre le cou, tournant comme un tire-bouchon ».

DSCN2181_h360C’est fin septembre, soit à peu près l’époque où je suis ici aujourd’hui, et Stevenson est sensible à l’incroyable beauté du paysage : « Des chênes s’accrochaient aux montagnes, solides, feuillus, et touchés par l’automne de couleurs vives et lumineuses. Ici ou là, quelque ruisseau cascadait à droite ou à gauche jusqu’au bas d’un ravin aux roches rondes, blanches comme neige et chaotiques ». Ces ruisseaux finissent par former une rivière, sans doute le Rieumalet (que la route actuelle traverse, et d’où a été prise la photo ci-dessus) : « Aussi loin que j’étais allé, je n’avais jamais vu une rivière d’une nuance à ce point délicate et changeante. Le cristal n’était pas plus transparent ».

Et il conclut ainsi la description de ce moment de grâce : « Tout le temps que je vivrai, je n’oublierai jamais que c’était un dimanche ». Pour moi aussi, c’était un dimanche, et moi non plus, je n’oublierai pas ce moment.

On aura compris que le titre de cet article n’est pas une indication de lieu : c’est un hommage.

Sur la Lozère à moto, voir aussi
Rossi, la Lozère, et moi
Des yeux de miel
Lieux depardoniens
Goes like a Bullet
Traversée du Causse Méjean
Causse Méjean ~ Gorges du Tarn
Au milieu de l’Aubrac

> Sur le voyage de Stevenson dans les Cévennes, voir cette série

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Les recommandations relatives au visionnement des vidéos de ce blog sont désormais regroupées dans la FAQ > Sur les vidéos.

 

Notes
(1) Ne pas oublier que ma moto vient d’un pays où la métempsychose est quasiment religion d’Etat. Ca doit m’influencer.
(2) L’article du Midi Libre reproduit ici en partie date du 20 août 2014. Ces éleveurs se mobilisent régulièrement pour attirer l’attention des Pouvoirs Publics (sur le mode « C’est lui ou c’est nous ! »), et ne désespèrent pas de faire venir Ségolène Royal, comme ministre de l’écologie et du développement durable, sur les lieux de ses « crimes » (il s’agit de ceux du loup, hein, et je passe sur l’abus de langage). Mais il faudra un jour qu’on m’explique pourquoi il est impossible en France de réussir ce que nos voisins italiens et espagnols réussissent fort bien : la cohabitation avec le « criminel ». Et se demander si ce qui fait le plus de mal au pastoralisme en France, c’est le loup, ou le fait que le mouton néo-zélandais arrive en France moins cher que le mouton français.
(3) C’est du moins ce qu’énonce, tout aussi imperturbablement, Télérama, dans la présentation du magazine Des racines et des ailes diffusé ce 25 février (« En remontant le Lot »). On veut bien rajouter la deuxième plus longue rivière de France à notre château d’eau préféré, mais ça n’est pas tout à fait exact : le Lot prend sa source au pied de la Montagne du Goulet, à 4 km au nord-est du village du Bleymard. Située au nord du Mont Lozère, la Montagne du Goulet en est séparée par la vallée où coule l’Altier vers l’est, et (à partir du Bleymard) le Lot vers l’ouest. Le Lot est donc alimenté pour moitié par les eaux descendues du Lozère, et pour moitié par celles venues de la Montagne du Goulet. Du coup, l’erreur dénoncée ci-dessus est une demi-vérité !
Dans la vallée de l’Altier, puis dans celle du Lot, se glisse la D 901, qui vient de Villefort et rejoint la RN 88 quelques kilomètres avant Mende. Les motards qui l’ont empruntée en gardent forcément un souvenir ému.
(4) Plus d’informations ici.
(5) Robert-Louis Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, 1879. Quant il découvre le Mont Lozère, Stevenson a 28 ans, et n’a encore rien publié de notable. Mais il n’est pas difficile de percevoir ses talents d’écrivain. L’Ile au trésor viendra cinq ans après, L’Étrange cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, huit ans plus tard.

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3 commentaires pour Au Mont Lozère

  1. franck dit :

    Merci jean louis pour cet hommage !!! magnifique region et magnifique recit !!!! nous on y retourne en mai !! l’abime de bramabiau et la vallee du bonheur au programme !!!! cordialement

    • jihel48 dit :

      Hello Franck, et bonne idée : le Mont Aigoual est aussi une excellente destination à moto. Si vous le pouvez, ne manquez pas la D 48 (ce chiffre !) qui du Vigan conduit au Col du Minier (la faire dans ce sens). C’est une belle façon d’accéder… au Bonheur. 🙂

  2. Matmata dit :

    Quel plaisir de retrouver Keith Jarrett dans ta vidéo, le son du mono et les magnifiques paysages s’accordent parfaitement avec son improvisation enregistrée lors du concert de Köln.

    Du coup dimanche alors que je n’avais rien à faire de passionnant, il faisait un temps de merde, j’ai ressorti le vinyle et je m’en suis passé une couche… que du bonheur !

    Merci pour cette piqure de rappel…

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