La Loire à moto (2014). 3 sur 4

Filet Recit_685Suite du voyage du Mont Gerbier de Jonc à Saint-Nazaire. Etape 5
Flash Back x 3 | Val de Loire, patrimoine mondial de l’Unesco | Quand on arrive en ville | La fin du monde n’a pas eu lieu | Ô saisons, ô châteaux | La ville dont le Prince sera toujours ministre | Sévigné sur la Loire | L’Histoire avec sa grande hache | Un demi-tour de Tours | Hôtel du Cheval Rouge | Les Dames du temps jadis 

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Lundi 16 juin 2014. Sully-sur-Loire ~ Villandry

Flash Back 1. L’hôtel Henri IV
Arriver à Sully-sur-Loire (Loiret, 5 455 habitants), hors saison, un dimanche à 19 h, peut procurer à l’arrivant de grands moments de solitude. Rien qui ressemble à un hôtel ne s’est présenté à ma vue depuis que j’ai traversé la Loire pour entrer dans la ville. A tout hasard, je me laisse guider vers l’Office de Tourisme, porté par le fol espoir qu’un jour, un Office de Tourisme sera ouvert quand j’en aurai besoin. Ce ne sera pas pour aujourd’hui.

Chance dans mon malheur et via plusieurs intermédiaires, je finis par tomber sur une « dame » fort aimable, qui ouvre, spécialement pour moi, un petit hôtel situé près de l’église. Génial. L’hôtel s’appelle « Henry IV », ce qui, à Sully-sur-Loire, ne me paraît pas incongru.

Elle me propose, de surcroît, un endroit où garer ma moto (« Dans la cour du presbytère, on a un accord avec le curé. ») Accord pour moi inédit, mais bienvenu. Au matin, cependant, la patronne de l’hôtel montrera qu’elle n’a dans les pouvoirs de l’Eglise qu’une confiance limitée : « Alors, on ne vous a pas volé votre moto ? » sera sa première question, au petit-déjeuner.

Flash Back 2. Un démarrage à l’anglaise
Mes affaires déposées dans la chambre (trois voyages), sous le regard attentif des clients de la terrasse du café voisin, j’entreprends de conduire la moto dans la cour du presbytère. Histoire de divertir ceux qui, à la terrasse, ont l’air de s’ennuyer ferme, je décide de démarrer au kick. J’échoue lamentablement… à démarrer (mais sans doute pas à les divertir, c’est déjà ça).

Je constate d’abord, enfin, pas tout de suite, qu’en enlevant mon GPS j’ai basculé sans m’en rendre compte la commande de coupure d’allumage en position Off. Mais sur On, ça ne démarre pas mieux ! Après de nouveaux essais, je m’aperçois avec consternation que la béquille latérale est toujours dépliée (je ne suis pas du genre à débrancher le contacteur de sécurité).

La conjonction de ces deux occurrences rarissimes, c’est la totale ! Au café, je vois que des gens parlent entre eux, en faisant des gestes dans ma direction. Les sifflets ne vont pas tarder. Alors, pour donner le change (à qui ?), je me penche et fait semblant de titiller un carburateur imaginaire, comme on faisait sur les vraies anglaises, jusqu’à ce que l’essence dégoutte de partout. Mais on le faisait avant de kicker. S’il y a un connaisseur dans l’assistance, il doit bien se marrer.

Comme j’ai éliminé les causes les plus grossières en mesure d’empêcher le démarrage, je décide d’aller jeter ma moto dans la Loire, si elle ne démarre pas au prochain coup de kick (utiliser le démarreur maintenant achèverait de me ridiculiser). J’y mets toute l’énergie qui me reste, et… Vavavoum ! Le bruit de l’échappement Fullbarouf fait sursauter la terrasse tout entière.

Je passe devant en regardant ailleurs, et pénètre dans la cour du presbytère, qui d’ailleurs ne manque pas de charme, en me disant qu’avec la démonstration involontaire que je viens de faire, personne ne se risquera à vouloir voler ma moto.

Flash Back 3. Au Trevi
Douché et habillé en civil, je décide, avant de me trouver un restaurant, d’aller voir de plus près le château de celui qui a donné son nom à la ville.

Photo0060_h240Idéalement placé pour recevoir les derniers rayons du soleil, il est magnifique dans cette lumière dorée.

Racheté par Sully en 1602, ce château, doté de douves encore en eau aujourd’hui, « avait été édifié vers l’an mil pour contrôler le pont de la Loire, et renforcé par Philippe-Auguste. Louis XIV s’y réfugiera en 1652 pendant La Fronde. Et Voltaire en 1716 » (1).

Photo0061_h240C’est là que je m’aperçois que j’ai oublié de prendre mon APN ! Flemme de retourner à l’hôtel, je prends quelques photos avec mon téléphone (qui n’a rien de smart). Ca n’est pas grand chose, mais c’est mieux que rien.

On dirait que ce soir, toute la population de Sully a décidé d’aller au resto. Les deux premiers sont bondés, le troisième (une pizzeria, qui porte le nom de la fontaine où Anita Ekberg fit la conquête du monde entier) fera l’affaire. Du monde là aussi : « Ca va être long », m’annonce la patronne. Bah, ça me laissera le temps de noter des trucs dans mon carnet.

Je suis d’abord fasciné par ce couple âgé, en face. Il parle avec difficulté, et ni moi, ni la serveuse ne comprenons ce qu’il dit. Sans doute à cause de la boutanche de vin de Loire que lui et sa femme viennent de descendre, avant d’en commander une seconde. Elle seule le comprend, et rit comme un enfant à ses divagations. Leur complicité est attendrissante, et je découvre qu’ils se vouvoient.

Autre sujet, les deux encore jeunes femmes qui viennent s’installer tout près, c’est genre Sex in the City à Sully-sur-Loire. Leur parfum généreux dissipe un temps celui de l’huile pimentée. En face, le papy les dévisage sans vergogne (c’est façon de parler, les visages étant loin d’être les seuls concernés), et m’adresse force clins d’oeil égrillards. Elles sont sympathiques, celle qui est proche de moi se retourne, mais c’est ma pizza qui l’intéresse, et on parle pizzas un moment. Maintenant elles se montrent leurs nouveaux téléphones portables, parlent de leurs ex, puis de leurs actuels fiancés, dont elles exhibent des photos. A une réaction sans enthousiasme : « En fait, y faut le voir en vrai. Il a un beau visage, et de très belles dents ». Jusqu’à mon départ, la conversation tournera sur Comment les faire accepter par leurs enfants. Bon, si j’avais été là avec un pote, on aurait parlé de quoi, nous ?

Sans doute parce que j’avais attendu longtemps, j’ai mangé comme un porc. Et payé un prix extravagant.

Km 705Val de Loire, patrimoine mondial de l’Unesco
A Sully-sur-Loire commence le Val de Loire, inscrit depuis le 30 novembre 2000 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, au titre des paysages culturels (j’en vois qui s’inquiètent). En s’orientant à l’ouest, la Loire est entrée dans les terrains calcaires d’où est extrait le tuffeau, la pierre par excellence de toutes les constructions du Val de Loire. C’est une « belle pierre blanche au grain fin, à la fois tendre et solide, avec laquelle on bâtit, mais où on peut aussi sculpter des ornements. C’est le tuffeau qui, avec l’ardoise, constitue la base des harmonies typiques du Val de Loire : un blanc lumineux ; un bleu sombre avec des reflets. »

Sur mon GPS j’ai ouvert le dernier des fichiers préparés par P., qui doit me conduire jusqu’à Saumur. A partir d’ici, m’avait-il écrit, « la Loire devient plus large, les châteaux, les vins de Loire et les touristes se font de plus en plus présents ». C’est pas faux.

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DCIM106GOPROL’itinéraire commence par une superbe levée, avant de me conduire, via un chemin qui est aussi le GR, au plus près de la Loire. Perso, je suis pas trop pour emmener un véhicule à moteur sur ce genre de chemin (et je fulmine quand j’en rencontre alors que je suis à pied), mais l’endroit est si agréable que j’y ferai une longue pause pour écrire dans mon carnet. Au passage des joggers, casque sur les oreilles et regards réprobateurs, je ferai semblant d’être très absorbé par mes travaux d’écolier.

Saumur est à 250 km. J’aimerais bien y être ce soir. Mais après cinq jours de voyage, ma main gauche, que le fait de débrayer sollicite douloureusement, en sera-t-elle d’accord ? Pour mon malheur, la plage optimale d’utilisation d’un gromono est si réduite qu’elle oblige à d’incessants changements de vitesse. J’ai honte de le dire, mais il m’arrive d’envier les possesseurs de gros 3, 4 ou… 6 cylindres, pour qui les cinq premières vitesses ne servent qu’à démarrer, et qui roulent ensuite tout le temps en 6ème !

Je suis plongé dans ces amères réflexions quand, à Saint-Benoît-sur-Loire, au lieu de me laisser absorber par l’abbatiale qui est « un pur chef-d’oeuvre de l’art roman », et par sa tour-porche, construite en 1020 « pour être un exemple pour toute la Gaule », c’est un simple panneau, à la périphérie de mon champ visuel, qui me tire l’oeil, avant même que je n’aie identifié ce qui y est écrit. C’est un panneau : « Maison de retraite ». L’amateur de signes est servi.

Quand on arrive en ville
« A l’extrême pointe nord de la Loire et à moins de 100 km de Paris, [Orléans] va drainer vers la capitale les richesses venues des régions de Bourgogne et du Rhône, et leur offrir aussi vers l’Atlantique une voie commode, la Loire ». C’est pourquoi « Orléans est une ville symbole où toute notre histoire peut se lire, [et] le nom de l’empereur Aurélien, sous la forme d’Orléans (Aurélianum) se retrouve pour longtemps dans l’histoire de la France ».

Pour les écoliers français de ma génération, l’heure de gloire d’Orléans a sonné lorsque Jeanne d’Arc contraint les Anglais à lever le siège de la ville, dans la nuit du 7 au 8 mai 1429. On disait qu’elle avait « bouté » les Anglais hors de France – eux qui sont si nombreux aujourd’hui à y revenir pour acheter une maison de vacances, et pour descendre la Loire à vélo !

Après l’épopée johannique, la ville deviendra un haut-lieu de la Renaissance et de la Réforme, un « boulevard du calvinisme en France ». Et je remarque en passant que « le premier lieu, en 1561, de culte public des protestants à Orléans, fut la propriété d’un certain Jean d’Alibert, marchand huguenot ».

DSCN1382_h198Bon, je dis ça, je dis rien, et sur la Renaissance et la Réforme, je reviens un peu plus loin. 453 ans plus tard, à l’approche de la ville, je fais le plein, de la moto et de provisions, ces dernières grâce à la sympathique collaboration d’« Alan ». Un prénom anglais, tiens.

Le fleuve « aux deux mille ans d’histoire (…) s’est imposé en France dans le développement de l’économie, de Roanne jusqu’à Nantes ». C’est dire que des tas de gens pendant des tas d’années ont choisi de se rassembler sur ses rives, et ces rassemblements s’appellent de grandes villes. C’est un peu la galère pour traverser celle-ci, aujourd’hui asphyxiée comme tant d’autres par la circulation automobile – et P. n’y est pour rien.

DSCN1383_110L’oeil aux aguets, je continue à pénétrer dans un patrimoine où les noms de lieux, de plus en plus, me parlent d’histoire et de littérature. De souvenirs scolaires aussi, avec la comptine dite du « Carillon de Vendôme ».

Mes amis, que reste-t-il
À ce Dauphin si gentil ?
Orléans, Beaugency,
Notre-Dame de Cléry,
Vendôme, Vendôme !

Dans les années 70, j’ai eu la surprise de la retrouver dans une superbe interprétation de l’un de mes héros d’alors.

Km 802A Beaugency, l’itinéraire m’envoie traverser une flopée de petits villages tous plus coquets et pimpants les uns que les autres, où la petite bourgeoisie locale semble être venue chercher le calme. Calme obtenu, entre autres, grâce à un nombre épouvantable de ralentisseurs qui, après Avaray, m’enverront me faire voir ailleurs.

La fin du monde n’a pas eu lieu
En attendant, les levées de la Loire ne sont pas loin, et propices à une pause pique-nique. L’endroit me permet de garder un oeil sur la centrale nucléaire d’en face, des fois que l’un des réacteurs se mette à vouloir imiter le réacteur n° 4 de Tchernobyl. Après tout, mon académicienne a bien précisé que « l’un des lieux possibles de la fin du monde » se trouvait dans le Val de Loire (cf. partie précédente). Peut-être ici-même, qui sait ?

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Sur les terres de Rabelais, je m’octroie, merci Alan-le-sympa, un repas pantagruélique : pamplemousse, fromage, yaourt nature, banane. Le tout arrosé de l’eau tiède de ma gourde, ce qui aurait sûrement énervé le « héros de ce fleuve des vins qu’est la Loire », Rabelais, bien sûr.

La dernière bouchée avalée, échange de SMS avec F., l’une des personnalités les plus attachantes de la RA. Depuis plusieurs années, F. lutte avec courage contre la maladie. Sa gentillesse et son humour sont une leçon pour tous. Et pour moi un bon moyen de relativiser, voire de traiter par le mépris, mes petites misères : quand ma main gauche me fait trop mal au passage des vitesses, j’en viens à bout avec quelques applications de Voltaren 1 %. Et j’ai en réserve un tube de Voltaren 2 %. De quoi je me plains ?

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Ô saisons, ô châteaux (2)
Comme tout le monde, j’avais « fait » les châteaux de la Loire (= quelques-uns des plus connus). Chenonceau m’avait ébloui. C’était il y a… 30 ans, avec ma R 80 ST, à bride abattue et par les nationales (3). Aujourd’hui, à Muides-sur-Loire où je passe un énième pont qui ressemble à celui du tram, près de chez moi, se prend toute seule la décision : ça n’est pas parce que le plus célèbre des « châteaux de la Loire », Chambord bien sûr, n’est pas sur la Loire (il est sur un affluent d’un affluent de la Loire), mais je ne retournerai pas le voir. Il n’est pourtant qu’à dix kilomètres.

Je n’irai pas revoir « le château où François Ier voulut impressionner Charles Quint, (…) celui où l’on a pu montrer que la conception et la symétrie des façades reposait sur le fameux “nombre d’or” », voilà pourtant qui a toujours de quoi m’intéresser. Je ne reverrai pas cette folle accumulation de tours, de donjons, de cheminées (il y en a autant que de jours dans une année). Je ne reverrai pas non plus le grand escalier, cette merveille, dont « deux visiteurs peuvent gravir les marches sans se quitter du regard mais sans jamais se rencontrer », grâce aux « deux spirales superposées s’enroulant autour d’une cage évidée ».

Deneuve1_h240Je ne reverrai pas ce château qui « semble tantôt appartenir à un monde disparu, tantôt annoncer l’univers inquiétant de certains dessinateurs de science-fiction », à quoi l’on peut ajouter qu’il a tout du décor de conte de fées.

Jacques Demy ne s’y est pas trompé, qui a fait de Chambord l’un des décors, justement, de Peau d’âne (1970). Catherine Deneuve y est sublime dans sa robe couleur du temps, dans celle couleur de lune, du soleil… et même dans sa peau d’âne (4).

Je reconnais dans mon renoncement le « syndrome de Saint-Jacques-de-Compostelle » de l’an dernier. Il m’avait fait fuir la célèbre basilique, terme du voyage pour les pèlerins, les sincères comme ceux simplement désireux de s’y faire photographier parce que ça le fait. Pour faire bonne mesure, je décide que je n’irai visiter aucun des châteaux de la Loire (j’aurai le lendemain un moment de faiblesse à Ussé), ce qui ne m’empêchera pas de profiter de la beauté de leur silhouette au passage, et de la manière palpable dont ils imprègnent l’ambiance et les paysages.

Je ne suis pas fier de la décision que je prends, et que j’ai un peu tendance à regretter, au moins pour Chambord. Mais je ne suis qu’un homme après tout, et donc sujet aux erreurs. Puis quelques tentatives molles me convaincront que ma place aujourd’hui n’est pas dans les files d’attente devant ces merveilles, entre touristes japonais et retraités bruyants descendus de leur car. Ma place est sur les petites routes, sur les levées des bords de Loire parcourues avec ma moto dont le moteur tourne au rythme de celui d’une péniche. C’est là que je trouve ce que je suis venu chercher : cette lumière blonde, cet air de plus en plus marin, cette douceur que célébra Du Bellay.

DSCN1392_rect_200Chambord reste « la folie d’un roi qui n’y habita jamais » (à la mort de François Ier en 1547, les travaux commencés en 1519 ne sont toujours pas achevés). Pour qu’il devienne résidence royale, il faudra attendre Louis XIV, « qui s’en éprend et y fit neuf séjours ».

« L’immense coquille creuse et sculptée jusqu’au vertige » aura quand même sa place dans ce récit : sous les espèces d’une photo d’écran de mon GPS !

Km 840La ville dont le Prince sera toujours ministre
Le cinéphile n’ignore pas que la toute première musique de film fut composée par Saint-Saëns en 1908, pour L’assassinat du duc de Guise, de Calmettes et Le Bargy (grand pourfendeur de protestants, le duc de Guise s’illustra pendant les Guerres de Religion). Mais il avait oublié que cet assassinat eut lieu au château de Blois, en 1588. Le motard-cinéphile restera en rive gauche sans pénétrer dans la ville-centre, qu’il se contentera de saluer, avec son château, depuis la voie rapide.

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Avec aussi une pensée pour celui qui fut son maire entre 1989 et 2000, et qui demeure le ministre de la culture à vie de la Vème république. Il a été le premier à amener à 1 % la part de la culture dans le budget de l’Etat (5), et à Mitterrand ce que Malraux fut au général de Gaulle. C’était du moins le projet, je suppose, de celui qu’on accuse souvent, et on n’a pas tort, d’un peu trop pratiquer la Lang de Blois.

A cette heure, j’ai encore dans l’idée d’être à Saumur ce soir, mais cela s’avère de plus en plus improbable, vu la façon dont je me traîne la teub’. Ce qui s’offre à mes yeux après Blois est une alternance de cultures intensives, maïs le plus souvent, et de jolis villages en bord de Loire, dont certains ont un vrai charme, à cette heure. De toutes façons, ici, toutes les lumières sont belles, à toutes les heures, et donnent du charme à tout.

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Sévigné sur la Loire
« Les routes ont été pendant des siècles le point faible des grands pays européens. Les véritables chemins pour les grandes communications sont les mers, les rivières et les canaux navigables ». C’est dire que de tout temps on a navigué sur la Loire : César le note déjà dans La Guerre des Gaules, et on en a dit quelque chose dans la partie précédente.

Sevigne_carre_240Prenez la chère marquise de Sévigné : pour se rapprocher de Grignan, elle naviguait déjà sur le Rhône, jugé par elle terribilis (6). Pour se rendre à son château de Vitré, en Ille-et-Villaine, elle descend par la route jusqu’à Orléans, puis en bateau jusqu’à Nantes.

Il faut d’abord choisir un batelier : « Nous avons été longtemps à choisir. Enfin la prédestination a paru visible sur un grand garçon fort bien fait, dont la moustache et le procédé nous ont décidés. » Critères qui en valent d’autres, mais n’empêchent pas le bateau de la marquise de se retrouver « engravé » (= enfoncé dans le gravier). Pour en sortir, tout le monde doit s’y mettre : « Nous ramons tous ». « Les eaux sont si basses, écrit-elle encore, et je suis si souvent engravée que je regrette mon équipage [son carrosse, NDLR], qui ne s’arrête point et qui va son train ».

Le plus souvent, cependant, « on a posé le carrosse sans les roues sur un chaland, la lune est pleine. On regarde le ciel. On fait de la musique, on découpe des poulets, on a eu soin d’emporter quelques bouteilles de vin de Bourgogne. » Sur le carrosse devenu bateau, la marquise ne s’ennuie jamais : « Je regarde, j’admire cette belle vue qui fait l’occupation des peintres ». Elle ne néglige pas, bien sûr, d’écrire à sa fille : « Nous eûmes un peu de vent contraire, et arrivâmes délicieusement au clair de la lune ». Et un peu plus loin, à l’approche d’Amboise, où j’arrive aussi : « Nous avons essuyé dans le bateau, à cent pas de ce pont, un petit orage qui était assez poétique ».

Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites…

L’Histoire avec sa grande hacheKm 875
Les Romains déjà avaient fait d’Amboise « une étape sur la route qui allait d’Orléans à Angers en passant par Tours », soit celle que j’emprunte aujourd’hui. Au milieu de quelques touristes, je m’arrête près de l’église Saint-Florentin, dans la première zone piétonne qui veut bien de moi : ce sera l’Espace Henri d’Orléans, Comte de Paris. Voilà qui me change des Espaces Salvador Allende ou Louis Aragon de ma ville de gauche. Il me faut me réhydrater, avaler un fruit et un maximum de sucres rapides, je ferai le touriste après.

DSCN1394_390« Amboise… le château est dans le mot, le mot est dans le château ». Cette jolie formule rappelée par Danièle Sallenave dit assez son importance dans cette ville chargée d’histoire.

C’est au château d’Amboise qu’a été élevé le futur François Ier, le prince de la Renaissance. « La Renaissance, dit mon académicienne, est venue d’Italie sur nos bords de Loire parce que nos rois y avaient fait leur capitale » (la Cour y demeure près de deux siècles), et aussi « à cause de l’esprit fin et frondeur de ses habitants (…). Dans ce vieux pays antique et chrétien surgit alors une nouvelle civilisation, bâtie dans le tuffeau de Loire, nourrie de sa lumière, de ses vins, du gibier de ses rives, des beaux fruits nés dans ses jardins sableux. »

C’est François Ier qui fait venir en France Léonard de Vinci, et c’est à Amboise que Léonard de Vinci, le plus universel des génies que la terre ait porté, réside entre 1516 et 1519. Il y meurt cette année-là, au château du Clos-Lucé, dans les bras de François Ier, selon une tradition ayant inspiré à Ingres un tableau (7).

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« Renaissance et Réforme se sont implantés dans les mêmes lieux ». Calvin vient à Orléans en 1526 pour y faire ses études de droit (il a 17 ans). Il est à Bourges en 1529, où il étudie le Nouveau Testament, et rompt avec l’église catholique vers 1530. Rapidement, un « croissant réformé » se constitue le long de la Loire, de Gien jusqu’à Nantes. C’est que « les idées de la Réforme n’ont pas seulement séduit les humanistes de la Renaissance, mais aussi le peuple, qu’irritent la richesse des monastères et la fainéantise des moines ». Le 17 octobre 1534, des affiches injurieuses (les placards) à l’égard des dogmes de l’Eglise catholique sont apposées à Paris, Tours, Orléans, et à Amboise jusque sur la porte de la chambre du roi ! « C’est le signal d’une offensive de grande envergure contre les protestants », et le début de la Contre-Réforme, qui conduira aux Guerres de Religion, « le drame même de la Renaissance ».

L’Histoire a sorti sa grande hache, comme disait Pérec. Ce château magnifique, juste de l’autre côté du pont où je me suis arrêté, fut en 1560 le théâtre de la terrible conjuration, ou tumulte, d’Amboise. Coup d’Etat manqué des protestants, il se termina dans le massacre et dans le sang. Ceux qui eurent la chance d’être jugés se retrouvèrent pendus au-dessus de la Loire, aux balustrades du château. Le corps du chef des conjurés, Jean du Barry, fut découpé en cinq morceaux dont chacun fut exposé à l’une des portes de la ville. Notre auteur rappelle, en se pinçant le nez je suppose, qu’une « odeur pestilentielle va imprégner la ville pendant des jours après la répression ». Si quelque chose perdure à travers les siècles, jusqu’à désespérer de notre humanité, c’est bien notre propension à tuer au nom de la religion, avec une écoeurante sauvagerie. Seul « progrès » notable : celle-ci est aujourd’hui exhibée sur YouTube, et commentée sur Twitter.

Ce 16 juin de l’an de grâce 2014, il est temps de trouver un hôtel. J’ai fini par renoncer à Saumur, et j’aimerais que ce soit avant Tours, dans un de ces jolis villages que je traverse. Une chambre avec vue sur la Loire, ça serait bien.

Km 900Un demi-tour de Tours
Nouvelle halte à Montlouis-sur-Loire, où je rassure le type descendu de sa voiture pour venir me voir (« Je viens de m’acheter une Bullet. Depuis un an, j’ai déjà fait 3 000 km. Est-ce que c’est fiable ? »). Par charité, je ne lui dis pas qu’il aurait pu se poser la question avant, ni que ses statistiques de roulage, c’est grave la honte.

En relisant La femme de trente ans peu après mon retour, j’ai réalisé que ce choix de rester en rive gauche n’était pas la meilleure idée, qui me privait de la vue sur la jolie vallée de la Cise, si bien décrite dans le roman de Balzac. Le motard balzacien fera bien, donc, de passer sur l’autre rive, entre Amboise et Vouvray, pour rendre hommage à la malheureuse Julie d’Aiglemont et à l’infortuné Lord Grenville (8). Quant à moi, j’ai finalement décidé de me débarrasser de la traversée de Tours ce soir, et de m’arrêter au plus tôt, juste après, pour la nuit.

Jean_du_Tillet_h290Se « débarrasser » de cette ville, ça n’est pas bien : « Elle fut plusieurs fois la capitale de la France : avec Clovis, celle de la chrétienté médiévale (9) ; avec les Valois réfugiés dans le Val de Loire, celle du royaume de France. Elle le redeviendra à deux reprises : en 1870, quand Paris est assiégé suite à la défaite de Sedan (…). Et de nouveau en 1940. »

C’est à Tours, « moment décisif dans la construction de la France moderne », que sont ouverts, le 14 mars 1484, les premiers Etats Généraux, réunissant, aux côtés du clergé et de la noblesse, le tiers-état, « et même les paysans ». C’est à Tours également, je ne sais si ce fut un  moment aussi « décisif », qu’eut lieu en décembre 1920 la scission de la SFIO, entraînant la naissance du parti communiste français.

C’est à Tours enfin qu’est né Balzac (en 1799), dont les quatre-vingt-dix titres de La Comédie humaine sont un des monuments de notre littérature (les « Scènes de la vie de province » se déroulent principalement en Touraine et dans les pays de la Loire).

DCIM106GOPROMais c’est mon destin, comme chantent Les Inconnus, que de passer trop vite dans ces grandes villes dont le nom remplit les livres d’histoire. Je reprogramme donc le GPS pour me faire traverser Tours « au plus rapide ». C’est un succès… relatif, mon GPS n’ayant pas l’option qui permet de se télétransporter au-dessus des voitures.

Je contourne la moitié de la ville dans les embouteillages, guidé sans coup férir par le petit boîtier noir. Mais c’est pour me retrouver sur la D 7, coincé dans une file de voitures, derrière un car scolaire qui marque un arrêt tous les deux kilomètres. Grâce à la contribution de ce bon vieux Murphy, il est rigoureusement impossible de doubler, tant la route est étroite et dense la circulation dans les deux sens. Quant à la Loire, on la voit à peine.

Km 923Hôtel du Cheval Rouge
A Villandry, je flashe sur le château, superbe, et aussitôt après, sur l’Hôtel du Cheval Rouge. Je béquille en face, enlève mon casque et tente de me redonner figure humaine avec l’aide du rétroviseur. C’est mission impossible, tant pis. L’hôtel est un trois étoiles, mais vu mon état de fatigue, j’y serais allé même s’il en avait eu deux de plus.

J’y suis très aimablement, presque chaleureusement, même, accueilli par la gérante. Qui me propose la demi-pension au prix de la chambre seule. Cool, bien que la chambre n’ait pas la vue sur la Loire. Mais pourquoi fait-elle ça, dans cet établissement chicos où les clients arrivent sans arrêt, qui sortent de belles voitures allemandes (il sera complet dans dix minutes) ? J’ai l’air si fatigué ? Elle est motarde ? C’est son bon jour ? Elle devine en moi un inspecteur du Guide Michelin déguisé, genre De Funès dans L’aile ou la cuisse, ou un blogueur aux 1 200 visiteurs quotidiens ? Elle en remet même une couche : « Allez vite mettre votre moto au parking, il n’y aura pas de place pour tout le monde ! » Peu importe l’explication : cet endroit, pour moi ce soir, c’est the place to be.

DSCN1395_h290J’aurai droit de surcroît à un excellent repas végétarien. Le service est soigné, et les plats succulents et bien présentés me rappellent que la gastronomie s’adresse à (presque) tous les sens : il s’agit de solliciter l’odorat et le goût bien sûr, mais aussi la vue, comme préalable chargé d’activer les papilles.

A table j’ai mon carnet Moleskine, où j’écris tout ça entre les plats, et aussi mon APN (je veux aller photographier le château de Villandry dans les derniers rayons du soleil). Et hop, j’immortalise.

Les Dames du temps jadis
Pour une fois que je peux faire des photos, à l’heure (exquise) des derniers rayons du soleil, le parc du château est fermé. De la route, toutes sortes de haies et d’arbres viennent faire obstacle à la vue, rien que pour embêter ceux qui ne veulent pas s’acquitter du prix du ticket d’entrée. Je me hisse sur la pointe des pieds pour essayer de capter au moins un bout du château, mais la lumière baisse très vite maintenant, et je gâche mon sujet (10).

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Le Château de Villandry est le dernier des grands châteaux construits pendant la Renaissance sur les bords de Loire (en fait, il n’est pas exactement en bord de Loire. Il se trouve sur le Cher, mais à moins de 2 km du confluent avec la Loire. Oké, je chipote, là). Il est la propriété de Jean Le Breton, ministre des finances de François Ier. Ce breton-là n’est pas un novice en matière d’architecture : son expérience, il l’a acquise sur de nombreux chantiers dont celui du château de Chambord, qu’il a surveillé et dirigé pendant de longues années pour le compte de la Couronne.

Ce qui frappe en voyant (sur la pointe des pieds) ce château, c’est sa sobriété. Relative, hein, mais on est loin des ornementations italianisantes, et au début du « grand style classique français ». Le Breton est également féru de l’art des jardins : la splendeur de ceux de Villandry (au nombre de six !) a fait la réputation du domaine bien au-delà du Val de Loire.

En rentrant à l’hôtel, je pensais que des merveilles de ce genre, qui mobilisaient pendant des années les meilleurs ouvriers, les plus habiles artisans et de grands artistes, étaient parfois données en cadeau à des courtisanes. Elles devaient être bien belles, les Dames du temps jadis.

[à suivre]

 

La Loire à moto
1 sur 4. Etapes 1 et 2
Transparent_2x14px1. Mont Gerbier de Jonc ~ Monistrol-sur-Loire
Transparent_2x14px2. Monistrol-sur-Loire ~ Marcigny

2 sur 4. Etapes 3 et 4
Transparent_2x14px3. Marcigny ~ Nevers
Transparent_2x14px4. Nevers ~ Sully-sur-Loire

3 sur 4. Etape 5
Transparent_2x14px5. Sully-sur-Loire ~ Villandry

4 sur 4. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Villandry ~ Le Chemin Nantais
Transparent_2x14px7. Le Chemin Nantais ~ Saint-Nazaire

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(1) Danièle Sallenave, Dictionnaire amoureux de la Loire, Plon, 2014. Toutes les citations en italiques sont de cet auteur.
(2) Arthur Rimbaud, « Ô saisons, ô châteaux », Derniers vers, 1886. Agnès Varda a nommé ainsi le court-métrage qu’elle a consacré aux châteaux de la Loire, en 1957.
(3) L’humour de Francis Blanche : « Pour le week-end, nous avons voulu faire les Châteaux de la Loire. Malheureusement, ils étaient déjà faits. »
(4) Catherine Deneuve raconte que la robe couleur du temps (il s’agit du temps qu’il fait) était confectionnée dans la toile qui sert à faire les écrans de cinéma, et qu’on y projetait, pendant les prises, des images de ciels changeants. Jacques Demy, un poète…
(5) Ce chiffre a le mérite d’être simple, mais est difficile à établir, et l’objet d’incessantes ratiocinations. Les documents publics mis en ligne par le ministère permettent d’y voir un peu plus clair.
(6) Les citations de la marquise sont empruntées à Danièle Sallenave. Son portrait est de Claude Lefèbvre. Sur Grignan, le « Versailles du Midi », voir ici, « En Drôme provençale », et la note 4.
(7) Jean-Auguste-Dominique Ingres, La mort de Léonard de Vinci, 1818. Document d’origine Wikipedia.
(8) « Oh, reprit-elle, je voudrais rester toujours ici. Peut-on jamais se lasser d’admirer cette belle vallée ? Savez-vous le nom de cette jolie rivière, milord ?
– C’est la Cise.
– La Cise, répéta-t-elle. Et là-bas, devant nous, qu’est-ce ?
– C’est les coteaux du Cher, dit-il.
– Et sur la droite ? Ah, c’est Tours. Mais voyez le bel effet que produisent dans le lointain les clochers de la cathédrale », etc. Honoré de Balzac, La femme de trente ans, 1842.
(9) Illustration : Clovis, Premier roy crestien, par Jean du Tillet. Document d’origine Wikipedia.
(10) Plus d’informations (et de photos !) sur le château de Villandry ici, et dans l’article de Wikipedia.

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Un commentaire pour La Loire à moto (2014). 3 sur 4

  1. Girard dit :

    Mon épisode favori pour l’instant ! Un big up pour le démarrage au kick devant la terrasse et madame de Sévigné !

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