La Loire à moto (2014). 1 sur 4

Filet Recit_685Aujourd’hui ce blog reprend une activité « normale », avec la publication du récit de voyage initialement prévu le 9 janvier. J’ai tenu cependant (sorte de profession de foi) à le faire précéder d’un dessin de Patrick Chappatte, apparu dans l’effervescence créative qui a suivi les tragiques événements de la semaine dernière.
Le récit débute juste après. Ecrit il y a plus d’un mois, il est publié tel quel.

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L’histoire est à Orléans. Un motard est planté au beau milieu de l’un des nombreux ponts que compte la ville. L’air sombre, il se penche sur la balustrade, et regarde l’eau au-dessous de lui. Arrive un quidam, redoutant peut-être quelqu’intention funeste.

« Il y a un problème ?
— C’est que je viens de faire tomber mon GPS dans la Seine ! »
Il est notoire que le Français ne connaît pas sa géographie. Mais sur ce coup, le quidam est quand même choqué :
« Mais vous êtes à Orléans, m’sieur ! C’est pas la Seine qui passe ici, c’est la Loire ! »
Alors le motard :
« Ah bon ? Bin, moi, vous savez, sans mon GPS… »

Cher Coluche, d’où vient que, alors qu’il n’y a jamais eu autant de comiques et d’humoristes, enfants du stand-up et de la télévision (j’ai peut-être oublié des guillemets), aucun ne me fasse rire autant que toi ? Est-ce parce que ton humour ravageur ne tombait jamais dans la vulgarité ? Ou parce que, comme motard (jusqu’à ta rencontre, dont Renaud a fait une chanson, avec ce putain de camion), et surtout comme créateur des « Restos », tu bénéficies d’une cote d’amour qui te place de toutes façons au-dessus du lot ?

C’est ta géniale Histoire d’un mec que l’on aura, bien sûr, reconnue plus haut. Au mois de juin dernier, j’y ai souvent pensé, en suivant la Loire au plus près avec mon GPS, du Mont Gerbier de Jonc jusqu’à Saint-Nazaire.

SallenaveJe ne l’ai pas cherché, promis-juré, mais comme lors de mon précédent « grand » voyage (vers Compostelle), je me suis trouvé un académicien pour accompagner ce récit, et lui donner un peu de consistance. Sauf que cet académicien est une académicienne, et que je n’ai découvert son livre, qui venait de paraître, qu’à mon retour.

Elue à l’Académie française en 2011, Danièle Sallenave est née à Angers, et a grandi dans le Val de Loire. A la lire, on comprend qu’elle n’a pas dû se forcer pour se couler dans le modèle et le style des « dictionnaires amoureux ». Toutes les citations en italiques sont extraites de cet ouvrage.

 *

Tout ce qui n’est pas écrit disparaît.
James Salter

Jeudi 12 juin 2014. Col de Mezilhac ~ Monistrol-sur-Loire

Ce voyage débute quelques kilomètres avant la source de la Loire, tout près de la ligne de partage des eaux. J’y fais une pause parce que j’adore cet endroit (et sa symbolique), et pour m’imprégner de l’odeur des genêts. La ligne franchie, je sais que je pénètre dans le plus grand bassin-versant de France, où chaque goutte de pluie rejoint les eaux de l’Atlantique.

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Si l’on s’accorde sur le fait que le bassin d’un fleuve, c’est « tout le territoire qu’il arrose avec ses affluents », le bassin de la Loire, « c’est 110 000 km², 9 régions, 30 départements et 5 600 communes. Soit 1/5ème du territoire français d’aujourd’hui » (1). Excusez du peu.

Km 0Les trente sources de la Loire
La Loire est censée prendre sa source au pied du Mont Gerbier de Jonc – qu’on mettait au pluriel quand j’étais à la « petite école ». J’imaginais ainsi la Loire sortant au milieu des joncs, dans un espace plus ou moins marécageux. En fait, « il n’y a pas de joncs à la naissance de la Loire, seuls ou réunis en gerbe. “Gerbier de Jonc” est conforme à sa double racine : une racine celtique où ger signifie “rocher”, complétée par le mot latin jugum, “montagne” ».

Mais l’appellation que je préfère est encore celle de Jacques Lacarrière (déjà citée ici). La Loire, l’écrivain-voyageur dit l’avoir « parcourue, descendue, remontée à la nage et en bateau, sondée en ses moindres fonds et ses moindres recoins ». Pour cet autre amoureux de la Loire, celle-ci, « qui ne coule pas seulement entre ses rives, mais aussi au coeur de la mémoire », ne peut naître qu’au Mont Gerbier des Songes.

DSCN1186_h430bA l’endroit où je gare ma moto aujourd’hui, je suis venu des dizaines de fois. Mais je ne suis pas sûr que ce soit la « vraie » source de la Loire, pour laquelle de multiples revendications existent, à la limite du ridicule (je crois qu’on en compte trente en tout). En réalité, le fleuve n’est au départ qu’une multitude de petits ruisseaux qui se rejoignent rapidement.

Wikipedia fait le tri et distingue trois sources principales :
— La source géographique (photo). Elle se déverse dans un abreuvoir en pierre à l’intérieur de l’écurie de l’ancienne « ferme de la Loire ». Altitude : 1 408 m.
— La source authentique, de l’autre côté de la RD 378. Elle est communément appelée « source du Touring Club de France », à cause du monument construit en 1938. Altitude : 1 412 m.
— La source véritable, à l’est, correspond à la source officielle de la carte IGN, sous la ferme du Sagnas. Elle sort de terre dans un pré, sous une lauze qui porte l’inscription « Ici commence ma course vers l’Océan… » (inscription qu’aujourd’hui je prends pour moi). Altitude : 1 404 m.

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L’endroit ne me retient pas longtemps : la source du TCF et ses environs immédiats sont présentement en pleine « mise en valeur ». Au vu de la taille des parkings pour autocars qu’on est en train d’aménager, ce site superbe est promis à un bel avenir, genre Pointe du Raz ou Glacier du Rhône. Avec grande surface vidéosurveillée dédiée à la vente de souvenirs et produits du terroir, et application servant de guide à la visite du site, gratuitement téléchargeable sur l’App Store et sur Google Play.

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Pressé de partir et accablé par le bruit des marteaux-piqueurs et des camions de chantier, j’installe mon GPS à l’arrache, et je me laisse descendre dans ces belles prairies où se rassemblent les multiples ruisseaux qui vont former la Loire, jusqu’à une nouvelle pause, café celle-là, au premier pont qu’elle rencontre sur son chemin.

A propos du GPS
J’ai raconté ici comment je suis venu au GPS, ou plutôt comment le GPS est venu à moi, au début de cette année 2014. Le présent voyage est le premier à avoir été complètement préparé et guidé au GPS, à lui associé alors qu’il n’était encore qu’un vague projet. Au dernier Rassemblement Royal Enfield, j’en avais discuté avec P., un motard bien connu dans le monde de la moto ancienne en général et des Royal Enfield en particulier. Vivant dans la région Centre, non seulement il connaît bien la Loire, mais il y organise des balades en moto.

Utilisateur aguerri du GPS, il m’a proposé fort aimablement de me passer ses fichiers pour que je puisse « naviguer » au plus près. C’était voyager dans ses traces, avec le plaisir et la sécurité qu’il y a à le faire avec un « gars du coin ». Bon, au café ou au resto, le bloc de plastique noir manque un peu de conversation, et voyager avec un vrai gars du coin, c’est bien aussi. Mais c’était un beau cadeau que P. me faisait. Sur le modèle de ce qu’il m’a transmis, je n’ai eu à concocter que les premières et les dernières étapes.

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Km 5Etabli au premier pont sur la Loire (ici un gros ruisseau), l’endroit de ma première pause-café a choisi, avec originalité, de s’appeler « Auberge du Pont ». Ainsi mon voyage pourra-t-il se résumer à l’espace parcouru entre deux ponts : celui-ci et celui de Saint-Nazaire. Mais n’anticipons pas : il me reste 1 236 km pour y arriver (2).

Je suis le seul client. Deux jeunes gens sont là, qui passent le temps : le serveur (« Je viens juste de commencer ») et une copine venue le voir, il n’y a pas beaucoup de distractions par ici. Comme j’ai un problème avec le GPS sur les débuts de parcours, j’interroge le jeune homme sur l’endroit d’où peut bien partir la première des petites routes que j’ai programmées. Je lui explique que je veux suivre la Loire au plus près, et j’ajoute, pour me faire mousser, que je vais comme ça jusqu’à Saint-Nazaire. Il ne percute pas, et pour excuser son impuissance à m’aider : « Moi vous savez, je suis pas d’ici. Je suis d’Aubenas ! » Comme s’il avait été Breton, ou du ch’Nord (Aubenas est à 45 km de l’Auberge du Pont).

Lac d’Issarlès
On n’est pas encore dans le dur de la saison, et au lac d’Issarlès je ne vois que mes semblables, mes frères : des retraités en camping-cars, en cars pas faits pour le camping, en vélo, à pied avec un petit sac à dos… Pour eux, la notion de « saison » est très relative, je suis payé pour le savoir.

DCIM105GOPRODepuis l’Auberge du Pont, le festival de petites routes pour venir jusqu’ici, repérées chez moi dans GoogleMaps (3), est un pur régal. Bien qu’ayant passé au tamis cette région depuis que je fais de la moto, je ne les connaissais pas, et je m’en veux de cela. Le GPS, d’emblée, vient de marquer de gros points.

En peu de temps, mais c’est une constante du voyage en France, le paysage a changé. Les landes à genêts de la ligne de partage des eaux, les prairies en fleurs qui recueillent les premières eaux de la Loire, les belles forêts de résineux entourant le Lac d’Issarlès ont cédé la place à une campagne à vrai dire sans grand intérêt, mais parfaitement franceprofondesque. Ca me va.

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Le petit parc et le canon de 75
15 h 30, Le Brignon, Haute-Loire. Je ne verrai pas âme qui vive dans ce village (seuls les cris des enfants dans la cour de l’école m’indiquent qu’il doit bien y en avoir quelques-unes). J’y prends mon premier « repas de midi ». Non sans avoir auparavant installé l’alimentation du GPS depuis la batterie de la moto – celle de l’appareil jusque là en service ne tenant pas une journée entière. En guise d’« installation », il s’agit seulement de faire passer un câble mini-USB (branché sur le « kit » de l’Optimate prévu pour la charge d’entretien) sous la selle, puis sous la sacoche réservoir, en « épongeant » sa longueur excessive avec plusieurs tours autour du bouchon !

DSCN1205_h240Du bricolage de blaireau, qui me prend quand même un bon quart d’heure, parce que, prévoyant de rouler sous la pluie (depuis ce matin il fait beau, mais le temps tourne à l’orage, et les nuages s’accumulent), j’ai étanchéifié les connexions avec des morceaux de chambre à air et des élastiques. Leur mise en place aux deux extrémités avec un semblant d’efficacité, c’est Javel La Croix et la bannière ! M’enfin, tout à l’air de fonctionner, j’ai vu s’allumer le picto indiquant que la batterie en service est maintenant celle de la moto, et je suis très fier de moi. Le câble qui court librement sur le réservoir et fait six tours autour du bouchon est à peu près planqué quand je suis assis, sacoche de réservoir en place. Yapluka.

DSCN1200_h290Je sors mon pamplemousse et ma salade de pâtes, que je mange en contemplant mon œuvre, et en parcourant ce joli petit parc (plutôt une sorte de square), conçu autour de l’habituelle statue d’un soldat de 14-18, et d’un canon de 75 qui semble quasiment en état de fonctionner. « Par l’impeccable justesse de son tir, qui en fait le plus admirable engin de guerre aux mains de nos merveilleux pointeurs, le 75 français est salué partout comme le roi des canons », serai-je heureux d’apprendre à mon retour. J’ai trouvé ces précisions dans un extravagant ouvrage à la gloire de nos valeureux soldats, exhumé de la bibliothèque familiale pour cause de célébration du centenaire (4). (Au passage, quelle drôle d’idée que de célébrer le début d’une guerre ! Il eût mieux valu se réserver pour en célébrer la fin, non ?)

Dans quel état j’erre
Après Le Puy, consciente de sa force sans doute, la Loire, qui semblait hésiter jusque là, est plus ferme quant à sa direction : plein nord jusqu’à Briare, pour s’orienter nord-ouest puis plein ouest ensuite, avant de se perdre dans l’Atlantique.

Mais avant cela, comme la Loire elle-même, mon itinéraire qui la suit au plus près n’a rien de « logique » : après le Gerbier de Jonc, j’ai pris… plein sud (!), jusqu’à Usclades-et-Rieutord ; après le lac d’Issarlès plein ouest, vers Arlempdes et son château dont les murs se confondent avec la roche (à proprement parler il est le premier « château de la Loire », mais il ressemble plus « à un lavis de Victor Hugo représentant un burg des bords du Rhin » qu’à un château du Val de Loire) ; puis vers le nord mais avec un tracé plein d’élégantes sinuosités, par le charmant village de Goudet (photo), qui conserve le souvenir de Stevenson (« D’au-dessus et d’en dessous, on peut l’entendre qui sinue parmi les pierres, aimable jouvenceau de fleuve qu’il semble absurde d’appeler la Loire. ») (5). Il en sera encore ainsi après Le Brignon, jusqu’aux redoutables duettistes Le Puy/Brives-Charensac.

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Cette agglomération, dont il n’est pas facile de se dépêtrer en moto, je ne l’ai jamais si facilement contournée. C’est au GPS que je le dois, qui dès ce premier jour m’aura aussi permis de suivre dans le détail ce dédale de petites routes d’une Haute-Loire méconnue, en passant exactement où je l’avais souhaité. Lui et moi, on n’est déjà pas loin de la relation fusionnelle.

GPS_13-08Un instant, je me dis que pour le poor lonesome biker, le GPS peut être une sorte de compagnon. Pas comme Jolly Jumper, non. Plutôt comme… un chien. Un chien d’aveugle, même, tant on se retrouve vite obligé de le suivre aveuglément, quand on a commencé à lui faire confiance.

Du reste, TomTom est un nom de chien. « Au pied, TomTom ! », ça sonne bien, je trouve. Quant à cette confiance obligée, c’est la limite de l’exercice, mais bon.

Km 105Plans sur la comète à Lavoûte-sur-Loire
Il fait de plus en plus chaud, de cette chaleur lourde qui signale au motard qu’il a intérêt à ne pas trop traîner pour trouver son hébergement pour la nuit. De gros nuages d’orage s’accumulent dans le ciel, ne laissant qu’une échappatoire, grosso modo dans la direction où je vais. Ne pas multiplier les pauses, donc, mais à Lavoûte-sur-Loire, la chaleur est telle que je m’arrête au premier endroit à l’ombre, le parking de la salle polyvalente (!). Je suis épuisé, j’avale une pâte de fruit avec tout ce qui restait d’eau chaude dans ma gourde.

Cette journée, commencée au Col de Mezilhac, est déjà si riche de la variété des paysages traversés que j’ai l’impression d’être parti depuis une semaine. Un vieux truc.

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Sans trop me poser de questions, je suis la route des « Gorges de la Loire » (D 103), qui longe le fleuve au plus près, et où les motards, à la belle saison, sont légion. Aujourd’hui il n’y a pas grand monde, et je prends un premier cours d’histoire/géographie : comme partout, le fleuve ici a ouvert la voie de passage dans laquelle se sont glissés routes et chemin de fer, « les hommes trouvant dans le bassin des fleuves (…) une voie de communication et un lieu où s’établir, cultiver, échanger, prospérer. »

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J’imaginais aller plus loin, mais je décide de dormir à Retournac. A plus de cinq mois de là, je ne sais plus pourquoi je ne l’ai pas fait. Peut-être que, une fois sur la moto, l’orage m’ayant lâché et grâce aux effets bénéfiques de la pause, j’ai voulu rouler encore un peu et poursuivre jusqu’à Monistrol ?

DCIM105GOPROGalère du soir, première
Ainsi fis-je en tout cas, en franchissant la Loire pour m’engager dans une bonne heure de galère pour trouver un hébergement. Dans Monistrol, les trois hôtels en centre-ville sont fermés, première et désagréable surprise.

Bon, je m’avise que près de Sainte-Sigolène (je m’étonne toujours, quand j’y passe, de ce qu’un lascar, sur le panneau d’entrée de ville, n’en ait pas changé une lettre à la bombe), il y a un hôtel au nom hugolien, « Les Feuillantines ». Ca me détourne de l’itinéraire prévu, mais j’y fonce (à 80 km/h). L’hôtel, agréablement noyé dans la verdure en effet, est immense, et semble confortable. Je suis accueilli par une jeune femme charmante qui m’annonce que… l’hôtel est complet ! Gasp ! Il y au moins cinquante chambres !

« Nous avons un Congrès de gastro-entérologues, voilà pourquoi. Je suis désolée », ajoute-t-elle avec un sourire m’assurant du contraire (en fait, je ne suis pas sûr qu’il s’agissait de gastro-entérologues. Peut-être d’avocats spécialisés en droit administratif). Elle doit avoir pitié de moi, parce qu’elle prend son téléphone et appelle sa collègue qui tient « Les Balcons du Velay », à Monistrol. « Elle a de la place ! », m’annonce-t-elle, triomphante, et aussi « Vous trouverez facilement, c’est dans la zone industrielle. Vous prenez la voie rapide, et c’est bien indiqué, vous verrez ».

Retour à Monistrol par la voie rapide, et j’arrive rapidement à l’hôtel en question, dont le nom pouvait laisser espérer quelque chose de plus… bucolique. Il est bien planqué dans la zone industrielle, et effectivement en position surplombante par rapport à la ville. C’est un jeu de piste pour le trouver, mais j’ai été scout, ça ne m’a pas servi à rien.

Km 190Du monde aux Balcons
L’hôtel « Les Balcons du Velay » est un trois étoiles, avec une hôtesse aimable et jolie avec ses petites tresses « à l’africaine » (elle est blonde comme les blés). L’orage étant de nouveau d’actualité, elle me propose de mettre ma moto sous l’auvent, devant l’entrée. A la différence de celle que j’affectionne et qui se meurt (les une et deux étoiles de campagne), cette hôtellerie-là, grands établissements de zones industrielles pour VRP et autres commerciaux, semble bien se porter : il y a du monde ici. La clientèle est faite d’hommes seuls en costume, qui traînent des valises à roulettes, lesquelles ils sortent du coffre de belles voitures. On ne fait pas le même voyage, so what ?

DSCN1210_h232La chambre est confortable, climatisée, et il y a plein de prises pour recharger les batteries de mes appareils. Bon, on dirait que la confiance ne règne pas vraiment ici, quant aux bonnes pratiques de l’occupant moyen. Et je comprends que si les commerciaux et VRP en costume ont toujours de considérables valises à roulettes, c’est pour pouvoir trimballer les accessoires de salles de bains, les lampes de chevet design et les mini-télés dont ils dépouillent les hôtels trois étoiles.

A table, je prends la « formule VRP » (!), servi par une personne qui a à cœur de satisfaire le motard végétarien, ça met un peu de diversité dans son ouvrage. Demain je testerai le coût des trois étoiles en 2014. Mais j’ai déjà noté, hier, que celui des deux étoiles est en hausse.

 

Vendredi 13 juin 2014. Monistrol-sur-Loire ~ Marcigny

10 h 40. Café au Pont de Pertuiset. Le bébé d’hier a bien grandi, et c’est un cours d’eau respectable qui passe sous ce bel « ouvrage d’art » (ça doit être pour ça qu’on y écrit son nom en capitales). Tout seul dans l’immense café, je me prélasse au soleil, mais peste contre ce vendredi 13 qui semble tenir ses promesses : je viens de découvrir que j’ai perdu ma gourde, normalement fixée au sommet du barda sur le porte-paquets. Bon, si ce sont les seuls maléfices à attendre de cette journée, je ne m’en sortirai pas mal, et serai quitte pour en racheter une autre.

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Je l’ai dit, les Gorges de la Loire sont appréciées des motards. Confirmation avec ce troupeau d’Harley. Moyenne d’âge, heu… le mien ? Saluts amicaux, le Group Captain me gratifie même d’un coup de sirène !

De la belle route à moto qui surplombe le lac du barrage de Grangent (D 108), arrive un type en ZZR 1000 qui fait demi-tour à ma hauteur, et repart par la même route en amenant au rupteur les trois premiers rapports. Je soupçonne le garnement d’enchaîner ici les allers-retours, tant c’est une route-à-plaisir™. Tout à l’heure, je m’y régalerai, en 3ème sur le couple, et en me demandant, à l’approche des 60 km/h, s’il y a un rupteur sur ma moto.

Flash back
Finalement, c’était un bon plan (à 78 zorros quand même) que ces « Balcons du Velay », à Monistrol. Ce matin c’est la patronne qui officiait. Motarde elle-même, elle me dit s’être extasiée sur ma moto, et l’avoir dûment photographiée. On tape la discute, et l’on s’accorde sur les beautés de la Haute-Loire. Quand je partirai, elle sortira pour venir me saluer (peut-être aussi pour s’assurer que je ne pars pas avec la mini-télé dans mon sac polochon).

Devant l’hôtel, ma moto fait aussi son effet parmi les commerciaux qui, déjà en retard, partent au taf en traînant leurs valises à roulettes. L’un d’eux résumera l’opinion générale en me lançant un « Voilà le plus heureux ! » qui avait l’air sincère.

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Nouveau bug de départ (un effet « vendredi 13 ») avec le GPS, qui m’envoie d’autorité sur l’autoroute alors que, bien sûr, je voulais rejoindre Aurec par les bords de Loire. Pendant quelques minutes je rebranche mon cerveau, et retrouve vite fait l’itinéraire prévu.

Km 202Essence à Aurec-sur-Loire. A la pompe d’à côté, un couple avec pas mal de kilomètres au compteur.
« Tu as bien pris du diesel ? elle demande.
— Bien sûr que j’ai pris du diesel ! Qu’est-ce qu’elle m’emmerde, celle-là… », lance-t-il à la cantonade présentement constituée de moi seul. Bonne journée, les amoureux !

Papy fait de la moto
Depuis le départ, la moto fonctionne admirablement. Hier j’ai testé la tension de la chaîne, en plusieurs endroits comme il se doit (les différences peuvent être sensibles, couronne et pignon n’étant sans doute pas parfaitement « ronds »). Ca ira pour un moment encore, mais elle est cependant assez détendue pour que je me désole de n’avoir pas pris les outils nécessaires à sa tension. Un oubli de débutant. A ma décharge : ces outils, dont une clé à tube de 30, pèsent une tonne à eux trois.

Si la moto fonctionne admirablement, j’ai du mal avec les articulations en déroute de ma main gauche. A titre préventif, j’applique pendant la nuit un cataplasme fait pour partie de toiles d’araignées, pour partie d’une poudre obtenue en concassant une queue de salamandre grillée, le tout ayant macéré dans de la bave de crapaud. C’est assez efficace. Mais je dois veiller, en actionnant l’embrayage, à répartir l’effort sur mes doigts les plus vaillants – et en débrayant, je relâche en premier mon index, le plus douloureux.

Du coup, à chaque passage de vitesse, on dirait que je pointe le doigt vers quelque chose. Mon geste est un peu ridicule, mais il me fait immanquablement penser à ma (si charmante) petite-fille, un an à l’époque des faits. Parce qu’elle ne peut encore se les approprier par le langage, elle a l’habitude de pointer ainsi son doigt vers les objets qui éveillent sa curiosité. Saura-t-elle un jour comme elle m’a accompagné pendant ce voyage, à chaque changement de vitesse ?

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Le bleu est une couleur chaude
Par Saint-Just-Saint-Rambert, j’entre dans la Plaine du Forez, pas la partie la plus inoubliable du voyage : chaleur accablante, et incessantes traversées de villages et d’agglomérations, entre des bouts de campagne mités par l’urbanisation. Dans le petit village de Chambéon, je suis obligé de m’arrêter devant le bleu superbe qui distingue ce restaurant de la banalité ambiante. La Coupe du Monde de foot vient de commencer, et l’endroit est à l’unisson.

Dans la salle du resto aux couleurs de l’équipe nationale, les supporters au bar sont relativement discrets, et le son de la télé raisonnable. Au milieu des ouvriers de chantier et agents de la DDE attablés, je me régalerai du menu du jour, customisé à mon intention : salade composée, gratin de chou-fleur, fromage blanc et poire Belle-Hélène. 11 € avec le café et la Badoit. En bonus à venir, les prévisions météo sur France 3. Lesquelles se font interminablement attendre, entre écrans publicitaires, promos d’antenne et publi-reportages (bin oui, les annonceurs savent que « la météo, c’est ce qui intéresse le plus les gens »). Je partirai avant. De toutes façons, une fois le voyage commencé, la météo, on s’en fout, non ?

Sous le soleil accablant, une classe traverse la rue devant le restaurant. Deux instits pour cinq élèves. L’école à la campagne, ça a ses avantages.

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KM 282A l’endroit désigné pour cela, je m’arrête pour photographier le château de La Roche, sur le lac artificiel du barrage de Villerest (j’y rencontre un couple remarquable, à qui j’ai consacré un billet). Dans l’histoire de la batellerie, ces gorges sont notoires. « Si l’on navigue sur la Loire depuis le Haut Moyen Age, les conditions, jusqu’à Roanne, sont très difficiles. En 1704, les Gorges de Villerest sont dégagées, et ouvertes à la navigation vers l’aval. Houille de Saint-Etienne, bois et vins du Forez vont en bénéficier, sur des bateaux appelés rambertes, du nom de la ville de Saint-Rambert. »

DCIM105GOPROLà-haut sur les collines
L’orage, à nouveau, se met à me tourner autour, et à nouveau ma direction est celle de la trouée de ciel bleu. Vous dites ? Bien sûr que je le fais exprès !

Après avoir une nième fois traversé la Loire (je regrette maintenant de ne pas les avoir comptées, ça aurait bien fait, dans les statistiques que je compte produire à la fin), ma route s’est élevée agréablement dans ces collines qui dominent la vallée. Celle qui me conduit à Bully, sur le Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, est absolument ravissante.

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A Bully je fais une pause, à l’ombre de l’église. Un groupe d’élèves traverse la rue devant moi (encore ! Ils n’ont que ça à faire, à l’école ?). L’instit’ les exhorte à rester rigoureusement dans les clous – alors qu’en 20 mn il ne passera pas une voiture ici. Pas un quidam non plus, mais sur une place toute proche, j’entends un orchestre qui répète pour le bal du soir. Malgré un vague réglage de la balance et du retour (« Un-deux, un-deux »), le chanteur canarde gravement, et j’assiste, impuissant, à une exécution en règle de Monsieur Cannibale. Bah, je le croyais mort depuis longtemps.

Km 333La Bénisson-Dieu et Marcigny
Par Saint-Haon-le-Châtel et de jolies petites routes de campagne, je rejoins La Bénisson-Dieu (sic !), autre étape du Chemin de Saint-Jacques. J’ai donc laissé pour un temps la Loire, au motif que je voulais me tenir à l’écart de Roanne. Il y aura assez de belles (grandes) villes au bord du fleuve, plus tard, pour que je zappe celle-ci.

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DCIM105GOPRODans ce village connu pour son abbaye cistercienne est stationné un car de pèlerins (?), qui comme moi font la pause. Mais pourquoi faut-il que pendant toute la durée d’icelle, le chauffeur laisse tourner le moteur ? Compte-t-il que Dieu pourvoira à la santé de nos poumons, quoiqu’il arrive ?

Quand le car et ses pèlerins s’en vont, et ayant (grâce à Dieu je suppose) échappé à l’asphyxie, je peux enfin profiter du calme d’un endroit qui, au XVIIème siècle et sous la Révolution, fut ruiné par les guerres. J’en profiterai longuement, même, et décide de me mettre en quête d’un hébergement, dans cette campagne où je n’en ai pas vu beaucoup depuis une heure.

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Par les agréables petites routes blanches qui longent la Loire en rive gauche, j’entre en Brionnais, cette région du sud de la Bourgogne « réputée pour ses églises romanes, ses châteaux, sa gastronomie (c’est la région d’origine du bœuf charolais) et ses paysages verdoyants ». Comme d’habitude avec Wikipedia, le compte est bon. Tous ces ingrédients me vont bien, à l’exception du boeuf charolais. Mais ceux que j’aperçois dans les prés n’ont pas l’air de s’en émouvoir.

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C’est le joli bourg de Marcigny, en rive droite, que j’élis pour la nuit. A moins que ce ne soit l’inverse : le premier Marcignien à qui je m’adresse me renseigne de très bonne grâce, et me guide vers une chambre d’hôtes plaisamment noyée dans la verdure, en me priant de me recommander de lui.

J’y serai bien reçu, et la moto dormira en face, dans une petite galerie de peinture, au milieu de toiles d’artistes locaux !

[à suivre]

 

La Loire à moto
1 sur 4. Etapes 1 et 2
Transparent_2x14px1. Mont Gerbier de Jonc ~ Monistrol-sur-Loire
Transparent_2x14px2. Monistrol-sur-Loire ~ Marcigny

2 sur 4. Etapes 3 et 4
Transparent_2x14px3. Marcigny ~ Nevers
Transparent_2x14px4. Nevers ~ Sully-sur-Loire

3 sur 4. Etape 5
Transparent_2x14px5. Sully-sur-Loire ~ Villandry

4 sur 4. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Villandry ~ Le Chemin Nantais
Transparent_2x14px7. Le Chemin Nantais ~ Saint-Nazaire

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Danièle Sallenave, Dictionnaire amoureux de la Loire, Plon, 2014. Toutes les citations en italiques étant, je l’ai dit, de cet auteur, je ne les « sourcerai » plus, désormais, qu’au début de chaque partie.
(2) Plus grand fleuve français, la Loire mesure 1 006 ou 1012 km selon Wikipedia, 1 100 selon Danièle Sallenave, mais on va pas chipoter : quand on aime, on ne compte pas. Naturellement, comme je ne l’ai pas fait en gabare, mon voyage à moi est un peu plus long (1 241 km).
(3) J’explique dans ce récit comment j’ai procédé. Avec un Macintosh, le passage de GoogleMaps (ou d’un autre logiciel de cartographie) à un fichier .itn ou .gpx n’est pas exactement évident, car il n’existe pas d’application dédiée – connue de moi, du moins.
(4) Le panorama de la guerre de 1914, Editions Tallandier. L’ouvrage est publié sans date, mais il l’a sans doute été dans l’immédiat après-guerre.
(5) Robert-Louis Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes, 1879. Stevenson est ici au tout début de son voyage, commencé au Monastier-sur-Gazeille, à 13 km. A noter que Goudet a aussi son château, le premier que la Loire rencontre sur son chemin. Château qui menace ruine, mais dont un architecte parisien a décidé en 2013 de faire sa demeure. En disant de celui de la Roche, dans le billet à lui consacré, qu’il était « mon premier château de la Loire », j’avais donc tout faux.

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4 commentaires pour La Loire à moto (2014). 1 sur 4

  1. Matmata dit :

    Je le dis ou je ne le dis pas !

    Allez, je le dis… j’ai encore passé un bon moment à parcourir ce début de récit au fil du plus long fleuve de France… « parcourir », c’est vrai qu’ici ce verbe exprime tout son sens tant j’ai eu l’impression d’avoir été le passager de cette magnifique Royal Enfield.

    Vivement les prochains épisodes… merci.

  2. CB dit :

    Matmata l’a dit !
    Je le dis aussi…
    Merci Jihel, moderne flâneur, rêveur à deux roues, poète…

  3. Couscous Bullet dit :

    Bonjour poète Jihel. Je te lis et relis avec plaisir.

  4. Etienne dit :

    Voilà un voyage avec 1400 mètres de dénivelé négatif sur plus de 1000 Km et pourtant ça donne envie !

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