Italie. Le silence de l’agneau (2014). 2 sur 2

Filet Recit_685L’épisode précédent s’interrompait à Sampeyre, sur la Strada Provinciale 251 qui du Col Agnel conduit à Cuneo. Ici commence la plus belle partie de ce voyage, à travers alpages désolés, cols improbables et routes approximatives. Quant à la faune, des terres de l’agneau on est passé à celles du loup. J’aurais donc pu appeler ce récit Le loup et l’agneau, mais le titre était déjà pris.

*

Intermède. Le GPS : simplement utile, ou carrément indispensable ?
[Cette partie peut être zappée par les gépéhessistes convaincus et/ou chevronnés.]
Les cartes routières. Je les aime tellement que je les garde longtemps. Cette carte Michelin Hautes-Alpes/Alpes de Haute Provence date de 2008, autant dire qu’elle est neuve. Mais comme je suis content d’avoir eu mon GPS pour cette balade ! D’abord, quand je ne savais plus où j’étais, c’était plaisant de voir « Demonte » affiché comme terme du parcours, gage que la machine avait bien en tête (en mémoire) de m’y emmener. C’est même comme ça que j’ai découvert, avec la foi du converti, que le GPS peut-être une manière de compagnon de route (1).

J’étais content aussi de rouler au GPS parce qu’ici sur le terrain, je suis passé par toutes sortes de carrefours dénués de toute indication, hormis, parfois, celles destinées au seuls randonneurs. Quant aux noms, ils ne correspondaient pas du tout à la carte, et ça n’est pas parce qu’ils étaient en italien ! Le Colle dei Morti, par exemple, ne figure pas sur ma Michelin 334, c’est sans doute celui nommé Colle del Vallonetto. Et sur la Michelin 428 « Italie Nord-Ouest », le même s’appelle Colle di Valcavera, de quoi aider ! Or ce col était essentiel à trouver, sauf à redescendre sur… Cuneo, ce que je voulais à tout prix éviter.

Avoir avec soi un GPS n’empêche nullement (j’entends d’ici la critique) de partir « à l’aventure » sur cette jolie route ou cette piste militaire qui vous fait de l’œil. Mais si les choses tournent mal, il pourra toujours remettre dans le droit chemin la petite brebis égarée. En réponse à la question ci-dessus, donc (« simplement utile, ou carrément indispensable ? »), je vote pour l’usage du GPS sur ce type de parcours disons… compliqué. De ceux qu’il n’est pas mauvais de préparer sur son ordi avant de partir. Il existe pour cela des applications dédiées, comme Tyre, qui génèrent ensuite un fichier .itn ou .gpx. Mais Tyre ne fonctionne que sur PC, quelle injustice !

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Pour les macounets qui seraient embarrassés par cette limitation scandaleuse (« On est une petite boîte, plaide le staff de TomTom, mais on travaille d’arrache-pied à une version pour Mac », etc.), voici comment je procède, la méthode est maintenant rodée :
1. Je repère l’endroit qui m’intéresse sur une carte Michelin.
2. Je crée et affine le parcours dans GoogleMaps. Il faut parfois zoomer beaucoup pour faire apparaître toutes les localités et lieux-dits de la carte.
3. Je copie l’URL (en abrégé c’est mieux) de la page affichant le parcours, et je la colle à l’emplacement adéquat sur le site de « GMap2xxx » (photo d’écran ci-dessus), lequel a eu le bon goût de développer un petit script qui fait le job. Bravo et merci à lui. Ca ne leur est pas réservé, mais c’est une solution pour les adeptes des produits Apple. Le look de la page n’est pas vraiment au goût du jour, mais on s’en fout : le script fonctionne bien, et crée au choix un fichier .itn ou .gpx, qu’il suffit ensuite de copier dans son GPS. Elle est pas belle, la vie ?

*

Fin de l’intermède, et suite du Silence de l’agneau
A Sampeyre on quitte la vallée, et la route s’élève rapidement en versant nord. Elle devient très étroite, et passe en forêt dans des zones étrangement sombres, ce n’est pas le fait de mes lunettes de soleil.

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DSCN1984_h220Dès qu’on en sort pour une forêt claire entrecoupée d’alpages, la vue vers la vallée que je viens de quitter, avec le Mont Viso en face, est magnifique. Comme l’est le minuscule hameau (la borgata) de Santa Anna, avec ses toits d’écaille, que l’on surplombe agréablement.xxx

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La route est très dégradée, avec des travaux de réfection et de renforcement un peu partout (je verrai après Santa Anna une équipe chargée de l’entretien, en pleine… pause de mezzogiorno).

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Ces travaux ne sont pas toujours suivis de la pose d’un nouveau revêtement, peut-être programmé pour le printemps, maintenant. Autant dire que ma moto, qui retrouve ici le type de routes du pays qui l’a vue naître, en ronronne de plaisir.

Peu avant le col, je croise le couple qui m’avait ouvert la route à Sampeyre, et qui redescend. Cela m’interpelle (quelque part), et bien sûr je me demande dans quel état doit être la route capable de faire faire demi-tour à une GS ! Bah, on verra ça, et comme dit Steve McQueen dans Les sept mercenaires, jusqu’ici, tout va bien (2).

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DSCN1990_h290Au col sont quelques 4 x 4, des SUV plutôt, et un groupe de motards allemands. Des GS bien sûr, un trail Kawa KLR, mais aussi deux routières. On s’échange des saluts, et je fais quelques mètres pour aller manger mon sandwich, alors que les Allemands se préparent à repartir. L’un d’entre eux, avec son énorme Adventure touratechisée, est venu se poser à côté de ma Bullet. Il reste un long moment à l’observer en détail, sans doute médite-t-il sur ce que sera sa prochaine moto.

Le temps est toujours superbe, il fait doux pour l’altitude, et ces voiles nuageux portés par le vent du sud sont très beaux. En descendant sur Goria, je m’arrête deux fois pour faire des photos (= pour tenter de retenir quelque chose de la beauté de ces paysages). Mes photos sont nulles. La beauté de la montagne ne se laisse pas capturer facilement, c’est une leçon que je croyais connaître, pourtant.

Un peu avant Goria arrive à main gauche l’une des deux routes qui, en versant sud, conduit au Col de Sampeyre, d’où je viens. Un jeune couple avec de petites motos japonaises est arrêté au carrefour, qui semble s’interroger. Bref salut, sans plus : j’ai besoin de toute mon attention pour naviguer entre les trous énormes de la route maintenant entrée en forêt. Quelle que soit la taille du trou, il y a toujours quelque chose autour, disait Pierre Dac. Ici, la « chose » est réduite au minimum : juste assez pour qu’il y ait un trou.

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Route du vertige
J’en avais eu un aperçu de haut, mais après Elva, la route sans nom qui ramène au fond de la vallée de la rivière Maira est assez – comment dire sans avoir l’air de se prendre pour un aventurier ? – impressionnante. Heureusement, elle est placée sous divine protection.

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Tiretés rouges sur la carte (« Parcours difficile ou dangereux ») pour une fois pertinents. Elle est étroite et dégradée, avec des pentes à 15 %. Pas mal de pierres tombées au sol, sans compter toutes celles qui à l’évidence ne demandent qu’à en faire autant. Et elle surplombe une gorge profonde (!) dont on n’est séparé que par des garde-fous en tubes de chauffage central capables de n’en garder aucun. Encore n’y en a-t-il pas partout !

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Croisement difficile avec un autre véhicule, pour faire bonne mesure. Ce petit camion de chantier qui montait plein pot (pour un camion de chantier), je suis content de l’avoir vu arriver longtemps à l’avance : à cause des découvertes sur la route à venir, qui par ailleurs ajoutent aux impressions qu’elle crée, quand on voit le vide en-dessous. Si le camion m’avait surpris au sortir d’un virage aveugle ou d’un tunnel, je ne sais quelle aurait été ma réaction.

Cette route sans nom paraîtra bien longue à ceux qui ne se sentent pas à l’aise sur ce type de parcours. A réserver à ceux qui ont vu plusieurs fois les articles et vidéos de la série « Routes du vertige », sur ce blog. 🙂

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Attenti al lupo
Tout cela était fort beau, mais le meilleur restait à venir. Après avoir traversé la rivière Maira, donc, et la route provinciale 422 après Stroppo (cette route se termine en cul-de-sac peu après), restait à franchir un autre cordon de montagnes, avant de retrouver, à Demonte, la SS 21 reliant Cuneo au Col de Larche.

DCIM107GOPROPassé Marmora et son impressionnant cortège d’interdictions et de recommandations diverses, la montée vers les alpages dans la forêt de mélèzes restera l’un de mes grands souvenirs de motard. La route du col de Sampeyre était déjà bien dégradée, mais celle-ci la fait passer pour l’autoroute des vacances. Travaux en cours peu ou pas signalés, revêtement absent et même, pour se sortir d’une partie où la route a été creusée pour en refaire le soubassement, une vraie (petite) zone de trial ! Abordée doucement 1ère enclenchée, le couple de tracteur du gromono longue course m’a permis de m’en extraire avec dignité.

Avec l’altitude les arbres se font moins nombreux, et la « route », si l’on veut, débouche dans une superbe zone d’alpage, et passe devant une bergerie où l’on ne craint pas de hisser les couleurs nationales. Peu avant, ma rencontre avec le maître des lieux dans sa vieille Land Rover a failli mal tourner. C’est à l’un des rares endroits où je ne tenais pas scrupuleusement ma droite, pour cause de végétation envahissant la route, que je me suis trouvé nez à nez avec lui (Murphy, quand tu nous tiens !) Je n’ai pas compris si ses vociférations étaient pour me reprocher d’être sur son territoire, de ne pas avoir roulé plus à droite (= dans les hautes herbes), ou tout simplement d’exister. Mais une fois encore, je m’en suis bien tiré.

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DSCN2010_h260Au col suivant, le Col d’Esischie (2 370 m), proprement somptueux, je fais plusieurs découvertes. Il se confirme d’abord que ma carte me donne des indications qui n’ont rien voir avec ce que je lis ici sur les panneaux.

Je découvre ensuite, grâce à une stèle ornée d’un cadran solaire (et d’une maxime qu’il n’est pas besoin de traduire, mais qu’on ne lit pas bien sur la photo : « Il tempo passa, la gloria resta »), que de grands cyclistes italiens sont venus s’aguerrir dans des montagnes telles que celle-ci, et que leur mémoire s’y perpétue. Je comprends mieux, du coup, qu’ils aient pu se montrer à l’aise dans les grands cols du Tour de France (à l’époque de Fausto Coppi, la montée de l’Izoard ou celle du Galibier devaient ressembler à la route d’aujourd’hui).

DSCN2016_395Je remarque enfin qu’une main avertie a tracé sur l’un des panneaux un « Attenti al lupo » (Attention au loup, devais-je traduire ?), qui reste du registre de la stricte information responsabilisante. De l’autre côté de la frontière, dans le Mercantour ou dans le Vercors, c’est plutôt « Mort au loup ! », quand ce n’est pas « Mort au loup et aux écolos ! », ce qui a au moins le mérite d’être clair (3).

C’est ici, au Col d’Esischie, que je croise le seul autre véhicule de cet après-midi, après la Land Rover du berger qui a bien failli plier ma jolie fourche carénée. Qui l’eût cru ? C’est une GS Adventure toutes options. L’Italien qui la conduit semble aussi étonné qu’amusé de voir ici une moto comme la mienne.

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A un jet de pierre se trouve le dernier col de cette partie du voyage, situé comme le précédent à plus de 2 300 m, et agréablement dénommé Colle dei Morti. Selon celle de mes cartes que je regarde, c’est le Colle del Vallonetto ou le Colle di Valcavera, je l’ai dit. A la décharge des cartographes qui le négligent, il faut reconnaître que « Col des Morts », ça n’est pas très vendeur.

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Ici s’ouvre une vue superbe sur près de 360°. Surmonté d’un petit oratoire, le col est aussi orné d’une belle statue de marbre dédiée à/représentant Marco Pantani, le sulfureux champion italien. Le sculpteur lui a donné une sorte de regard « fiévreux », que je trouve aussi approprié que réussi.

DSCN2019_h340Pantani, qui a également une stèle à Valloire, versant nord du Col du Galibier, est l’un des rares à avoir réussi la même année (en 1998) le doublé Tour d’Italie-Tour de France. Bien que de grosses suspicions de dopage, c’est un euphémisme, jettent une ombre sur ces résultats dès l’année suivante, Pantani est encore très populaire par ici, dix ans après sa mort (inscriptions dans la montée du Col Agnel ce matin, je l’ai dit). Et le fait qu’il soit célébré sur le présent col, aux pentes terribles, peut signifier que, comme Coppi, le Campionissimo, il venait s’y entraîner lui aussi.

Son domaine de prédilection était en effet la très haute montagne, et il est considéré comme l’un des meilleurs grimpeurs de l’histoire du cyclisme, au même titre qu’un Charly Gaul – mon héros à moi que j’avais quand j’étais petit.

J’ai vraiment du mal à m’arracher à (de) cet endroit, mais il commence à se faire tard. J’ai beau faire confiance à mon GPS, je préfère attendre d’être à Demonte pour me réjouir de ne pas m’être perdu dans ces montagnes, et je ne sais où je vais dormir ce soir. Le soleil descend, j’en fais autant en me coulant dans les défilés de cette route et dans ces paysages superbes.

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Les dégradations du « revêtement » et les travaux afférents me font prendre quelques déviations, des pistes en fait, mais en assez bon état. Curieusement, seuls les vélos sont autorisés à passer alors par la « vraie » route.

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Les premières vaches apparaissent lorsque, l’altitude ayant baissé, le cocktail cailloux/herbe rare s’est transformé, au profit de l’herbe. Les clôtures n’étant pas en meilleur état que la route, certaines bêtes jouent les exploratrices en dehors des parcs, et me considèrent avec circonspection quand je passe à côté d’elles.

Et puis j’arrive vers celle qui de loin, quoique couchée, ne semblait pas dormir. Triste spectacle, elle est morte, et même dans un sale état. Son veau à côté d’elle, c’est pire. Ce pourrait être le fait du loup, qui a pu s’en prendre au veau, et la mère aura été blessée en voulant le défendre – le vétérinaire qui aurait pu la sauver ne doit pas passer ici tous les matins. Bon, je n’en suis pas sûr, et ne suis pas allé jusqu’à examiner les blessures. En passant à côté, j’ai même plutôt détourné la tête. Non sans m’offusquer de ce que ses congénères (les vaches !) se tiennent à distance, et vaquent (!!) à leurs affaires sans lui manifester la moindre compassion. Je suis sûr que les loups en ont davantage pour les leurs.

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Encore quelques bouts de pistes déviant la route, et celle-ci, devenue confortable, longe maintenant la rivière Arma, dans une nature de plus en plus verte. J’arrive à Demonte vers 18 h. Sans me démonter (je sais, c’est lamentable…), mais avec un petit pincement au cœur : ici se termine l’une de mes plus belles journées de moto.

DCIM108GOPROL’Arche de la Madeleine
Pourtant, je ne suis pas rendu, et ce qui me reste à faire n’a rien d’une punition : j’adore le Col de Larche (della Maddalena pour les Italiens), même s’il est plutôt fait pour les motos qui ont à l’écurie quatre fois plus de chevaux que la mienne. Ses larges épingles permettent de monter à un rythme soutenu, mais pour doubler les camions omniprésents ici et qui roulent en procession, mieux vaut avoir du répondant quand on tourne la poignée droite dans le bon sens.

Il fait froid maintenant, le ciel s’est couvert à mon entrée en France, comme si mon pays me punissait pour l’avoir délaissé. Au premier village, c’est à dire dès que j’ai retrouvé une couverture réseau, je règle la question de mon hébergement du soir. Ce sera à Jausiers, en territoire ami, voilà qui est bien. Je ne suis plus pressé, maintenant, d’arriver, et je m’octroie une dernière pause-thé dans le bas du village de Larche, où un vent glacial prépare le mauvais temps de demain.

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A l’hôtel, on se retrouve comme d’habitude entre motards, comme d’habitude venus d’Europe du nord. A table ils boivent avec entrain de la bière dans des verres d’environ un litre de contenance, I’m impressed.

Le moment de la météo sur TF1 est comme toujours ici celui où le silence se fait dans la salle, et où les verres restent en suspens. Gasp ! Les « pluies éparses » d’avant-hier se sont transformées pour demain en « orages partout » !

 

24 septembre 2014. Jausiers ~ Grenoble (186 km)

Google_Iti2014Toutes ces beautés des Alpes du sud ne sont pas bien loin de chez moi, il y en a qui ont de la chance. En partant de Jausiers à 9 h, j’étais à Grenoble à 13 h 15. A allure réglementaire, mais après m’être « perdu » sous le Col de Manse (le GPS était au fond d’une sacoche), et avoir pris le temps d’un café pour me remettre dans le droit chemin.

Going home
Après Barcelonnette et ses curieuses maisons « mexicaines », D 900 le long de l’Ubaye. La route est belle, mes 80 km/h me permettent de rouler avec les rares voitures, qui devant sont à fond… sur les freins, dès que ça tourne et que l’Ubaye est en-dessous. Il pleuvine, le ciel est gris foncé partout et la lumière bien terne, mais je résiste à l’envie de sortir la tenue de pluie.

DCIM108GOPROJ’oblique comme souvent par la D 954 après Le Lauzet-Ubaye, qui plonge vers la rivière à l’endroit où elle se fond dans le lac. Pour le beau passage le long de ce lac créé par la retenue de Serre-Ponçon, qui a noyé le village d’Ubaye, sauf… son cimetière (un petit musée rappelle cela). La mise en eau de la retenue, en 1958, a inspiré le film L’Eau vive, sur un scénario de Jean Giono, et la scie éponyme chantée par Guy Béart.

Le village de Savine, lui aussi, fut noyé, mais reconstruit plus haut sous le nom de Savine-le-Lac, avec en prime cet élégant pont de 924 m de long qui enjambe le lac (Wikipedia, etc.). Et heureusement qu’il a été reconstruit, le village : sans cela, où est-ce que j’aurais pu prendre de l’essence aujourd’hui ?

Quittant le bord de l’eau après être passé dans un ancien tunnel de chemin de fer qui me semble un peu plus étroit à chaque fois (ça n’est pourtant pas moi qui grossit), la D 954 remonte, fort. Maintenant il faut des yeux dans le dos pour profiter de la vue, dommage pour ceux qui en sont démunis. Il fait bon faire une pause ensuite, pourquoi pas pour déjeuner, dans le joli village de Sauze-du-Lac, où la vue surplombante est magnifique. Ici les pionniers du deltaplane venaient tester leur matériel en se jetant dans le vide. Brrr.

La belle route à moto qui descend vers Savine permet quelques aperçus sur le lac et le joli pont dont il a été parlé. Aussi sur quelques demoiselles coiffées que visitent rituellement les touristes de passage. Pas moi. Les demoiselles, je les ai toujours préférées décoiffées, avec quelques mèches qui s’échappent du chignon.

Alzheimer, sors de ce corps !
A la station-service, le papy qui bloque la pompe devant moi n’en finit pas de bavasser avec le gérant, à la caisse. Derrière la vitre, je vois celui-ci lui indiquer par gestes qu’il y a « des gens » qui attendent, je suppose que je suis un gens. Le papy finit par arriver, faisant semblant de courir, même, avec un vague sourire embarrassé. Il monte dans sa voiture, je le vois s’agiter, et… rien ne se passe. Alors que je m’avance pour lui demander s’il y a un problème, il ressort l’air consterné, et lâche « Y fait pas bon vieillir ». Je m’apprête à en convenir, quand il ajoute « J’ai perdu mes clés ! », et va les chercher dans le coffre. Au bout d’un moment de retournements divers, il se redresse, met la main à sa poche : « Ah, elles étaient dans ma poche ! », et s’en va avec un dernier sourire. Un peu crispé, le sourire.

Quelque chose me dit que je ne devrais pas me moquer de lui.

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Solutions alternatives
Quand on revient vers Grenoble depuis les grands cols des Alpes du sud, passer par Gap ne présente guère d’intérêt. Le Col de Manse est une plus jolie alternative, avec sa montée-toboggan (c’est un toboggan dans l’autre sens), et la belle découverte, depuis le col, des sommets du Dévoluy. Ainsi fis-je, comme d’hab’, avant de me retrouver coincé dans les travaux qui sont en train de faire de la route reliant Gap à la station d’Orcières-Merlette un billard. Il y avait paraît-il une déviation vers Saint-Bonnet, que je rate (le GPS est au fond d’une sacoche, je l’ai dit).

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Du coup, arrêt café-infos dans un bistrot près du village de Manse. Le type qui me renseigne est un paysan, populaire ici – peut-être parce qu’il ne cesse de payer des tournées.
« T’as fait quoi ce matin ?, lui demande l’un des bénéficiaires.
— Bah, un peu les bêtes, un peu de bois. Maintenant, on attend la neige. »
Tollé général des habitués qui tiennent le bar, lequel pourtant m’apparaît solide. La serveuse fait chorus. Frileux, tous, on dirait.

N’ayant que vaguement mémorisé les explications qui m’ont été données, je commence par visiter involontairement plusieurs lieux-dits dépendant de « Chabottes ». Puis finis par me diriger à vue vers Saint-Bonnet sur de petites routes de campagne que les tracteurs ont rendues boueuses et glissantes à souhait, sous ce crachin breton. La grisaille d’ensemble n’est pas désagréable, seule la découpe des sommets qui entourent le Col du Noyer trace une ligne franche dans le paysage.

Voilà, c’est fini (once again)
A La Fare-en-Champsaur, je retrouve la N 85 et les traces de Napoléon, que je suivrai, à vitesse réglementaire, jusqu’à Grenoble. Le ciel se fait de plus en plus gai. Comme une bielle à travers un carter, on va dire.

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A force de « petites pluies » additionnées, la route est devenue vraiment glissante, et une virgule de vingt bons centimètres de l’arrière dans une épingle abordée un peu vite, dans la descente avant La Mure, me rappelle que les freins de la Bullet ne sont pas mauvais compte tenu du poids du bolide (puis un tambour n’est pas affecté par le mouillé), et aussi que mes pneus ont passé les 10 000 km.

La pluie attendra Laffrey pour vraiment sonner la charge. Si près de chez moi, j’ai la flemme de sortir ma tenue de pluie, et je sais que mes vêtements de moto habituels tiennent un quart d’heure avant que je sois mouillé – il est alors trop tard pour mettre les vêtements adéquats, de tout’ f’.

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keira_300H + un quart d’heure. Au Pont de Catane, dans l’embouteillage que crée le tourne-à-gauche le plus mal foutu de l’histoire du tourne-à-gauche, je commence à grelotter dans mes vêtements maintenant trempés. C’est alors que, sur l’affiche du panneau Decaux (4), nimbée d’une douce lumière, Keira Knightley, à l’occasion motarde et alors égérie de Chanel, pose sur moi son regard de braise.

Instantanément, je me sens beaucoup mieux. ♦

 

[Fin de la 2ème et dernière partie]

Italie. Le silence de l’agneau. 1 sur 2

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) Chronologiquement, ma première utilisation du GPS dans un « grand » voyage date d’une descente de la Loire, au mois de juin, dont il est question ici.
(2) « Jusqu’ici, tout va bien » est la traduction usuelle de l’anglais So far, so good, bien plus « balancé », comme souvent.
Vin (Steve McQueen)
— Reminds me of that fellow back home that fell off a ten story building.
Chris
— What about him?
Vin
— Well, as he was falling people on each floor kept hearing him say : “So far, so good.”
John Sturges, Les sept mercenaires, 1960. Je sais, la formule a eu un peu de succès depuis.
(3) On se rappelle que si le loup ne nous avait jamais quitté… dans les imaginaires, c’est par le Mercantour qu’il est revenu en France en 1992 (le Mercantour s’appelle Argentera en Italie, pays où il n’a jamais disparu). Pendant que je me baladais dans l’Argentera, c’est en France que le loup faisait parler de lui : dans les Alpes de Haute Provence près d’Auzet, plus précisément dans la Vallée de la Blanche (on dit dans la région que c’est le « paradis du loup » – pour s’en désoler, cela va sans dire). Cinquante brebis y ont été tuées par des loups attaquant pour une fois en meute. Face aux violentes protestations des anti-loups, le préfet a autorisé deux « prélèvements ».
(4) Il s’en est fallu de peu : la municipalité « verte » d’Eric Piolle vient de décider, ce 23 novembre, de ne pas reconduire le contrat de la société J.-C. Decaux, et de « libérer l’espace public grenoblois de la publicité ». Pas de pub, des arbres, épicétou !

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4 commentaires pour Italie. Le silence de l’agneau (2014). 2 sur 2

  1. Matmata dit :

    Salut Jean-Louis et encore une fois merci pour ce beau parcours
    (Oui, je sais … ça devient répétitif mais quand on aime, on ne compte pas).

    En fait, il est de ces Blogs qui de par leur qualité narrative sont aussi rares que les possesseurs de Mac, j’avoue donc prendre un immense plaisir à parcourir le tien tout en me disant que si tu avais fait le choix du PC, la vie (GPS) t’en aurait été facilité !…

    J’attends donc avec impatience le récit de ton périple en bord de Loire… il n’est d’ailleurs pas impossible que nous organisions courant septembre 2015, avec mon copain « Couscous Bullet », une rencontre « itinérante » de 3 jours sur une partie de ce parcours jusqu’à la source.

    Amitiés.

    Philippe

    • jihel48 dit :

      Merci Philippe.

      La Loire, je viens de m’y replonger (!), avec ce récit du voyage qui m’a conduit du Gerbier de Jonc à Saint-Nazaire. La publication de la 1ère partie devrait se faire dans les tout premiers jours de l’année prochaine.

      Bien cordialement.

  2. buzz03 dit :

    Moi aussi je vais me répéter, un superbe reportage, un récit toujours aussi agréable à lire agrémenté de belles photos. Et puis finir sur le « regard de braise » de Keira Knightley…
    Bonne continuation.
    Buzz

  3. Etienne dit :

    Merci pour le conseil de balade. Je vais peut être me laisser tenter par le GPS, j’attends le prochain épisode pour me décider…

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