Lettre à Karine

Filet Billet_685_bleu3_OKUn jour de 1997, Karine Malgrand, alors étudiante et âgée de 23 ans, décide de se rendre à Delhi, en Inde, d’y acheter une Royal Enfield Bullet, et de rentrer avec à Paris, seule, via le Pakistan, l’Iran, la Turquie et l’Italie.

Chère Karine,

Comme tu fais partie de ces aventurières à moto que j’admire, et qu’en plus tu as eu la bonne idée de publier un livre, je me permets de t’écrire ici quelques-unes de mes réactions après sa lecture.

Comme tous les bons récits de voyage, le tien est bien plus qu’un récit de voyage. Le côté « je vous raconte mes galères, comment j’ai traversé les rivières en furie et affronté toutes sortes de pistes improbables », ce côté-là est dans ton livre, et j’aime bien. J’aime aussi la confrontation avec la moto, avec la mécanique, confrontation qui va souvent de pair avec le « puisque ces choses me dépassent, je ne ferai pas semblant d’en être l’organisa-teur(trice) ».

En l’occurrence, « ces choses » ne peuvent que nous dépasser, puisqu’il est avéré que les dieux indiens ont généreusement doté de pièges la mécanique de nos Bullets, pour en renforcer le caractère attachant (en ce sens d’ailleurs, les « fontes » comme la tienne sont beaucoup plus attachantes que les EFI). Ca aussi j’aime bien, la manière dont tu décris tes soucis avec la moto, genre « j’ai de la chance dans mon malheur, et le pire n’est pas toujours sûr ». Ces moments où l’on se croit dans le 36ème dessous, et tu l’as approché, et où l’on découvre tout d’un coup qu’on va s’en sortir. Il y a des gens qui s’en sortent toujours, tu en fais sûrement partie. 

Livre KM_340Beaucoup de récits de voyage en moto (il y a pléthore sur le Web) se limitent à ces deux aspects, parfois avec talent, et de belles photos. Mais ce que tu dis de ton parcours personnel, et de ton projet « Femmes voilées-dévoilées », laissait supposer que ce ne serait pas que ça. Il n’y a pas de vie sans projet, mais il faut une idée pour tirer un projet. AMA le plus beau, dans celui-ci, c’est l’empathie dont tu fais preuve avec ces femmes, les photos de toi avec elles, la manière dont tu parles d’elles…

Le plaisant de ce récit, c’est son côté « j’aime les gens ». L’incroyable facilité que tu sembles avoir à entrer en contact avec toutes sortes de personnes (et dont a voulu profiter ton éphémère compagnon en Africa Twin), ta manière de les respecter tout en te faisant respecter, tes réflexions sur la « différence » (sexuelle, culturelle, religieuse, sociale), au plus loin de l’habituel ethnocentrisme, tout ça est pour beaucoup dans l’intérêt que l’on prend à te lire.

La moto facilite le contact, c’est vrai, surtout une moto « sympathique » comme la Bullet. Mais rien de tel, pour rencontrer les gens, que de partir seul(e). Nul doute que l’ampleur du voyage entrepris, et bien sûr le fait que tu sois une femme, sont des facilitateurs de contacts. Et là tu n’es pas loin d’être championne du monde ! C’est un titre que tu ne revendiques pas ? Bon, d’accord, d’autres femmes à moto sont parties seules, déjà : par exemple dans les années 80 Elspeth Beard, et d’autres continuent aujourd’hui, comme Mélusine Mallender. Disons que tu fais partie d’une petite « élite », j’ai mis des guillemets, hein, et que tu y es en bonne compagnie.

Un journal de voyage prend parfois l’allure d’un journal intime. Ca ne te fait pas peur. Tu sais manier la sincérité (voire la confidence), l’humour, et aussi l’absence de complaisance envers toi-même ; tu sais nous livrer tes emportements, tes doutes, tes colères et parfois tes contradictions, et on y croit, et on te croit.

Ai-je assez dit combien ton livre mérite d’être lu ? Allez, une dernière raison, pour la route : « Je me demande si ce voyage en moto au pays des femmes voilées n’était pas qu’un prétexte pour me faire grandir humainement parlant », écris-tu dans l’une des dernières pages. Cette fausse interrogation (qui contient évidemment la réponse) montre que tu as tout compris. Et puisque tu aimes les citations, tu aurais pu ajouter à celles qui parcourent ton livre celle-ci, déjà plusieurs fois rappelée ici : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ».

Parti de Genève avec sa Fiat 500 en 1954, Nicolas Bouvier est passé par la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan, en direction de la Khyber Pass. Tu as dû rouler dans ses traces. 

 Bien à toi.

. Jihel

Le livre Epopée Royal Enfield. Delhi Paris tenu raconte l’aventure de Karine Malgrand. On peut se le procurer sur son site, ou sur la Boutique de Motomag.com

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3 commentaires pour Lettre à Karine

  1. jmj dit :

    Tout est dit et bien dit, il faut en effet lire ce livre absolument !

  2. Christian dit :

    Trop fort. Je viens de commander ce livre et j’ai hâte de le lire !!
    Il faut être vraiment gonflé pour faire ce genre de traversée.
    Bravo.

  3. ROLAND dit :

    Merci à vous : Karine & Bruno pour ce WE à MOULINS…
    🙂

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