Suisse. Grands cols au pays d’Heidi (2010)

Filet Recit_685On n’est pas Rhône-alpin pour rien. Le Rhône, c’est mon fleuve, celui qui se grossit de mes deux rivières que j’ai, celui dont la vallée depuis toujours m’emmène vers le sud, là où il fait bon rouler à moto. Il y a quelques années, je suis allé à pied, par la belle plage de Piémanson, voir l’endroit où il rejoint la mer. Enfin, l’un de ses bras, le grand en l’occurrence. Comme la Camargue le partage en deux, impossible de voir l’endroit où « le Rhône » se jette dans la mer. Il faut choisir : c’est le Grand, ou le Petit.

Après j’ai eu envie d’aller voir sa source, le glacier où il prend naissance, en Suisse, sous le Col de la Furka. C’est ce que je raconte ici. Et la source du Rhône est devenue pour moi une sorte de lieu magique : comme le Mont Gerbier de Jonc (le Mont Gerbier des Songes, dit joliment Jacques Lacarrière), où naît un autre fleuve ; comme l’Aigoual ; ou encore comme le Causse Méjean. Sans compter le « bonus culturel » apporté à cet endroit par le tournage de deux séquences de Goldfinger

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25 août 2010. Jour 1 | Pont d’Ain ~ Interlaken (332 km)

Google_Iti2014Je n’ai pas pu m’empêcher de nous fixer rendez-vous à l’hôtel des Alliés à Pont d’Ain, joli petit établissement franceprofondesque repéré antérieurement. Ça s’avérera un très bon plan. J’y arrive à l’heure dite (11 h ?) plus trois minutes, M. prendra un peu plus de temps. C’est pas grave, il fait beau, et de toutes façons on ne sait pas encore vraiment où on va. C’est en prenant notre café que j’expose les deux grandes options, et l’on se met vite d’accord sur celle du nord (= on évite Lausanne, et pour la vignette autoroutière en Suisse, on décide de ne pas de prendre de décision) (1).

Je ne crois pas avoir jamais fait l’autoroute qu’on prend ensuite vers Oyonnax, mais elle est extra. J’en profite sans savoir que c’est probablement la dernière fois que j’y use mes pneus à deux roues (cette balade est la dernière que je ferai avec la GS, alors que j’ai déjà en tête ma moto actuelle qui, elle, évitera toujours soigneusement l’autoroute). Ensuite, sur un terrain connu de M. et avec le soleil, on traverse agréablement le Jura, avec arrêt à Lamoura pour manger « local ». Ce sera une fondue, longue à arriver (l’endroit est bondé) et trop copieuse dans le contexte. Enfin, ça, c’est mon avis : sandwich/salade sont bien préférables à midi, mais bon, profiter de la gastronomie locale, j’aime aussi, et c’est un truc qu’on partage avec M. On se frittera légèrement avec la patronne (les clients qui veulent être servis à peine assis et alors que le resto est plein, ça doit lui sortir par les trous de nez), mais on fera amis-amis avec la serveuse, ça s’avérera un meilleur plan.

Lamoura

On repasse brièvement sur des routes qu’on a déjà faites en revenant de la Forêt Noire en 2008, et on s’échange les motos après Les Rousses. Sur la V-Strom, j’ai l’impression d’être à califourchon sur un tronc d’arbre, je ne sens pas la moto, et je ne sais jamais en quelle vitesse je suis. Je regarde avec envie M. qui caracole devant en souplesse, et s’enfuit en sollicitant à peine les gaz. C’est cette gêne de partout qui me fait relativiser, après coup, celle que j’ai ressenti avec la Bullet lors de mon récent essai chez le concessionnaire : quelle que soit la moto, il me faut 1 000 km pour commencer à être un peu à l’aise dessus. Quant à la faire tourner proprement, il me faut un an !

Neuchatel

Suisse, nous voilà
Le joli Val de Travers nous conduit tout droit (je sais…) au lac de Neuchâtel, où l’on en prend plein les yeux : que de neige alors qu’on est en août, que les montagnes sont belles, et comme elle semblent hautes ! Après Neuchâtel les choses se compliquent, on doit rejoindre Thun par les petites routes, en s’inspirant d’un road-book approximatif de MotoMag. J’avais imaginé une galère, bingo ! Comme la carte est très mal foutue, je suis vite incapable de faire le lien entre elle et le territoire. On rejoindra donc Thun au GPS, les points de passage que j’indique étant rajoutés au fur et à mesure par M. L’itinéraire suivi me semble souvent abacadabrantesque, mais ça marche, et comme disait le général Schwarzkopf, la victoire change tout. Sûr que sans GPS, on y serait encore, et puis ces petites routes de la Suisse profonde, campagnarde et ripolinée de frais, ont leur charme.

Thun

Après Thun et photo du château (d’opérette) faite, on roule au bord du lac éponyme à la période délicate de la journée où il faut trouver un hébergement (à ma demande insistante on est parti équipés pour dormir… à l’hôtel). L’endroit ressemble à une mini-Côte d’Azur, voire aux bords des lacs d’Annecy ou d’Aix-les-Bains. Les hôtels, eux, ressemblent à des 4 étoiles, pas vraiment notre trip. M. déclare me laisser le soin de trouver gîte et couvert (« On fait comme tu veux ! »), et je prends les choses en main(s), en priant pour l’avoir heureuse. C’est le cas avec ce motel « Mon Abri », au nom et surtout aux patrons fort sympathiques. Lui nous invitera par gestes à mettre les motos sous l’auvent de son garage, elle nous servira d’interprète. Ici comme ailleurs en Suisse, on ne verra guère de Français, et la plus belle langue du monde n’y est guère pratiquée.

La chambre, partagée, est modeste et agréable, avec un balcon d’où l’on voit les montagnes – au risque du torticolis toutefois. Au repas, on aura droit à des spécialités du cru excellentes, à la composition vaguement traduite par notre hôtesse. Un peu d’alcool aidant, je garde de ce repas en terrasse un très bon souvenir.

 

26 août 2010. Jour 2 | Interlaken ~ Airolo (217 km)

Google_Iti2014Comme c’est moi qui ai trouvé l’endroit, après le (bon) p’tit déj’ je continue à faire le chef et je vais payer. Ayant involontairement réussi à faire croire au patron que je parlais anglais (ça m’apprendra !), il me donne force détails dans la langue des Rolling Stones, en me présentant une facture compliquée, et dont le montant après conversion me paraît extravagant – la conversion à l’arrach’ CHF-Euros n’étant pas encore fluide pour moi. Je ne comprends que vaguement ce qu’il m’explique (il se plaint du taux de change, et de la paperasserie imposée par les banques), puis je réalise que 164 € pour deux, dans un endroit touristique, avec les bonnes choses qu’on a mangées et bues, c’est une demi-pension dans un endroit moyennement classe en Lozère.

Pas grave tout ça, ce n’est que de l’argent, il fait beau, et on va voir les grandes montagnes d’un peu près, quitte à faire un aller-retour pour cela. (J’avais bien aimé l’enthousiasme de M. quand j’ai évoqué ce café qu’on irait prendre en terrasse à Stechelberg, sous la Jungfrau, ou à Grindelwald, sous l’Eiger : « Je veux y aller ! », qu’il avait dit, je crois bien qu’il voulait aller aux deux.)

Wilderswil

Sous le regard de l’Ogre
C’est petit la Suisse, avec plein de jolis chalets qui nous confirment qu’on est bien au pays d’Heidi. On quitte la route du bord du lac, et on arrive vite fait à Grindelwald parmi moult voitures. Je nous voyais prendre un café sur une terrasse au pied de la montagne, un peu comme à Chamrousse ou à l’Alpe d’Huez, mais la présence de la gare pour le Jungfraujoch en fait un endroit hypertouristique, qui ne nous retiendra pas longtemps. Le Jungfraujoch est un col sur l’arête entre le Mönch et la Jungfrau, à 3 471 m d’altitude, appelé le « Toit de l’Europe » dans les guides touristiques – et on y trouve en effet la station de chemin de fer la plus haute d’Europe. Les Suisses (dont notre hôtesse d’hier) sont très fiers de cela, et cette gare figure sur toutes sortes de supports.

Grindelwald

Les tunnels qu’emprunte le train à crémaillère sont célèbres pour leur rôle dans l’histoire de l’alpinisme, à cause des échappatoires pour les grimpeurs en difficulté dans l’Eiger. On voit ça dans Duel au sommet, le film de Philipp Stölzl qui reconstitue la première de la face nord, 1 600 m de hauteur et presque entièrement verticale (c’est elle qu’on aperçoit sur la photo ci-dessus), première que l’Allemagne nazie entendait bien s’adjuger. Ces tunnels et la gare supérieure sont aussi le décor du final hallucinant du roman d’Allan Folsom L’Empire du mal, qui lui fait revivre l’Allemagne nazie à travers ses « nostalgiques ».

Wilderswil

A défaut de café en terrasse, on prendra debout une eau de vaisselle chaude dans un gobelet en plastique, à la gare du train qui conduit sur le toit de l’Europe. Après quoi, pendant que je garde les motos, l’un d’entre nous va faire les courses dans une de ces institutions qui, avec l’Onu, la Fifa et l’Union des Banques Suisses, fait la force de la Confédération Helvétique. Par l’autoroute on file via la rive sud du lac de Brienzer vers le paradis de la moto qui n’attend que nous, et dont les portes s’ouvrent à Innertkirchen.

Route de la Grimselpass

Son altesse la Géhesse
On grimpe en mode enroulé-moyennement rapide vers le Col du Grimsel (Grimselpass dans la langue d’Angela Merkel), quand on réalise d’un coup que tous les motards européens sont ici, et en même temps que ça n’a rien de surprenant : paysages grandioses, routes au revêtement superbe, tracé magnifique, voitures qui se font toutes petites… Génial ! Et on n’en est qu’au premier col !

A noter que depuis Innertkirchen, une moto sur deux est une BM, et trois BM sur quatre sont des GS. On renonce vite à se saluer entre GSistes – on ne ferait plus que ça –, et aussi entre motards : il faut quand même passer quelques vitesses de temps en temps.

Grimselpass

Avant le Col du Grimsel on va faire des photos de l’hôtel, qui m’évoque furieusement celui de Shining. Ensuite l’idée, volée à MotoMag, était d’aller pique-niquer sur les terres désolées mais présentement non désertes de l’Oberaar, via cette jolie route panoramique vantée par mon canard préféré. Las ! Précision horlogère suisse oblige, l’accès à cette route est réglementé avec des « fenêtres » de dix minutes par heure dans chaque sens, et on est au plus loin de la prochaine. C’est dommage, mais on va quitter là, vu qu’il nous reste un peu de route à faire si l’on veut aller dormir à Airolo. Je ne sais toujours pas comment on va enchaîner les cols géniaux qui sont tout autour. A cette heure, je suis pour redescendre le Grimsel par où on est montés, et rejoindre Andermatt par le Col du Susten (Sustenpass).

Grimselpass, route d'Oberaar

Alors on va faire quelques photos au col (marée de motos, terrasses bondées…), et on redescend un peu sur nos pas, pour un pique-nique sympa au bord du torrent. Au bord de la route aussi, oui, mais c’est pas grave, on regarde passer les GS !

Grimselpass versant Est. Vue sur la Furkapass et le Glacier du Rhône

Je ne sais plus les raisons de ce choix (sans doute la pendule), mais finalement, on repart directement en direction du Col de la Furka (Furkapass). Et c’est là, juste après le col du Grimsel, près d’un panneau recommandant la prudence aux motards, que je me prends LA grande claque du voyage, le glacier du Rhône et cette route aux multiples lacets si spectaculaire (comme celle du Stelvio, ou l’ancienne route du Gothard), vue sur des tonnes de cartes postales des Alpes.

MotoMag disait que dans les derniers lacets du col, on pouvait presque toucher le glacier de la main. Heu, ça devait être avant le réchauffement climatique, parce que pour toucher la glace de la main, mieux vaut aller à l’intérieur du glacier, ce qu’on fera tout à l’heure. Reste qu’on a bien fait de se dépêcher : les glaciologues disent que le recul de ce glacier, bien visible du reste, est l’un des plus spectaculaires depuis qu’on parle du, justement, réchauffement climatique.

Motos partout, il fait beau, on touche au but du voyage et tout est au mieux, tout serait parfait si l’on pouvait fixer l’étape du soir, ce qui par ailleurs nous aiderait à… décider de la route du lendemain. Et curieusement, impossible d’avoir au téléphone la pension où l’on a décidé de s’arrêter à Airolo, au motif notoire que j’aime bien dormir en terrain connu. Un message nous informe que l’appel ne peut aboutir avec ce numéro, ou quelque chose comme ça. On réessaye plusieurs fois, mais rien à faire, ça veut pas. Et si c’était parce qu’Airiolo, contrairement à ce qui nous apparait comme une évidence, n’est pas en Italie ? Gagné, parfois la toponymie fait rien qu’à nous tromper… On parvient enfin à avoir au téléphone la pension d’Airolo, Switzerland, et ça change la donne pour la fin de la journée.

Bond2Appelez-moi James
Descente du Grimsel en s’en mettant plein les mirettes, donc, et même punition pour la remontée vers l’hôtel Belvédère que l’on voit d’en bas. C’est devant cet hôtel que passe, dans Goldfinger, la superbe Rolls Royce Phantom 1937 plaquée or. Détail amusant : à la date de tournage du film (1964), la route n’était goudronnée que jusqu’à l’hôtel. C’est donc sur une piste de montagne passablement cabossée que l’on voit s’engager ce… bijou, ça fait un peu mal au coeur.

Un peu plus tard passe au même endroit la Ford Mustang conduite par la belle Tania Mallet, qui aura la mauvaise idée de vouloir se mesurer à l’Aston Martin DB 5, truffée des gadgets sortis du cerveau fertile de « Q » (« Je ne plaisante jamais dans le travail, 007 »). Tania Mallet, un mannequin alors très connu en Angleterre, joue Tilly Masterson, la soeur de Jill (Shirley Eaton), mise à mort au début du film de la plus diabolique et coûteuse des façons, par asphyxie, son corps étant entièrement recouvert d’une mince pellicule d’or. Amplement utilisée dans le générique et dans la publicité, cette image, l’une des plus saisissantes du film et de la série des James Bond, fit de Shirley Eaton l’une des actrices les plus photographiées des années 60. Couverture de Life Magazine incluse.

Glacier du Rhône à la FurkapassLa source du Rhône
Pause obligatoire au milieu des milliards de motos pour aller photographier le glacier. Et aussi le « visiter », tiens, tant qu’on y est. Après s’être délestés de quelques CHF, on traverse une sorte de bazar plein de « souvenirs » plus hideux les uns que les autres, des fois qu’on se laisserait tenter pendant qu’on a encore le larfeuille à la main.

On rejoint ensuite, via un système sophistiqué de barrières anti-resquilleurs, un parcours pour touristes aménagé à l’intérieur du glacier – et refait tous les ans, lirai-je dans Wikipedia : bin oui, un glacier, ça bouge. Les planches sont humides et glissantes, mais cette lumière verdâtre est du plus bel effet. Bien sûr il fait froid (!), et c’est quand même moins beau dedans que dehors, alors on ne s’éternise pas et on ressort vite dans la lumière aveuglante.

Glacier du Rhône à la Furkapass

Au dessous de nous, un sentier conduit au pied du glacier. Un petit lac d’eau grise s’est formé, c’est comme si le Rhône voulait rassembler ses forces avant de franchir la moraine et de se lancer en direction de la Camargue, 812 km plus loin. Je pense aux pages superbes que Braudel consacre, dans L’Identité de la France, à ce fleuve « impétueux, sauvage, irrégulier jusqu’à l’extravagance, et dont Vauban disait qu’il était incorrigible ». Du reste, Madame de Sévigné « y fit naufrage » en 1673, en se rendant en Provence.

Glacier du Rhône à la Furkapass

Chaque goutte d’eau partie d’ici va se perdre dans le Lac Léman et se retrouver à Genève, passer à Seyssel qui, du temps de la batellerie, était la limite amont de la navigation, franchir Lyon et ses ponts innombrables, se charger de toutes sortes de cochonneries dans le Couloir de la Chimie et refroidir je ne sais combien de centrales nucléaires, longer à Andance le quai de la place Bernard Clavel où j’ai mes habitudes, ralentir aux barrages de Charmes et de Beauchastel (rien que ces noms le valent bien), longer la D 86 à La Voulte, et même la surplomber au Pouzin, se sentir à l’étroit dans le Défilé de Donzère, se ruer sous les arches du pont qui donne son nom à Pont-Saint-Esprit et effleurer ce qui reste de celui d’Avignon où l’on dansait tous en rond, frôler Arles-la-Romaine, avant de choisir l’un des deux bras qui enserrent la Camargue et de disparaitre, enfin, dans la mer(e) de toutes les cultures. On a beau être un vieux dur à cuire, ça fait quelque chose.

Glacier du Rhône à la Furkapass

J’aimerais rester là longtemps. Comme toujours je sais que quand on sera partis, je trouverai qu’on n’y est pas restés assez. Est-ce que je reviendrai ici un jour, pour profiter à nouveau de ce que j’ai sous les yeux en ce moment ? Drôle de question. Et si c’était le symptôme de l’angoisse que j’éprouve à sentir que le temps me file entre les doigts ? Dans ce cas, il y a du souci à se faire.

Sans légende

Furkapass ~ Gotthardpass
Encore quelques photos au Col de la Furka, un peu plus haut, avec son panneau constellé de stickers de motos-clubs d’un peu partout, et l’on attaque gentiment la descente vers Andermatt – jusqu’où on n’ira pas, en fait, on tourne à Hospental. Et quelle n’est pas notre surprise, comme on dit dans les livres, d’apercevoir sous nous et bientôt de rejoindre un 35 t à peu près aussi incongru sur cette route de montagne qu’un ministre du travail de Sarkozy qui accepterait de négocier avec les syndicalistes (écrit en octobre 2010, NDLR).

Peut-être même que c’est un 44 t, c’est la nouvelle norme en Europe, et c’est pour s’affranchir de cela que les Suisses sont en train de construire le tunnel ferroviaire du Gothard, 57 km : pour y ferrouter les gros camions qui abîment leurs jolies ch’tites routes. Le chauffeur doit s’en voir dans les épingles, il doit aussi ménager ses freins, et il descend au pas. Sympathiquement, il s’arrête de temps en temps pour laisser passer les voitures et les mobs’, mais quelle vision ! Pas pensé à regarder où il était immatriculé. Sans doute qu’il cherche à éviter le paiement de la vignette autoroutière…

Furkapass versant Est

Le soleil descend, on rattrape la route du Gothard, et je nous emmène pour un joli bout de montée où l’on n’amuse pas tellement le terrain, en prenant un grand pied d’acier chromé. Bon, ça ne dure pas, l’ancienne route pavée qu’on veut prendre est déjà là. On s’y engage à allure modeste, et là il faudrait à nouveau que je dise du bien de la GS, tant elle se joue des irrégularités du revêtement. A 120 km/h, je suis sûr, mais je n’ai pas vérifié, qu’on les sentirait moins encore.

Montée au St Gothard par l'ancienne route

Je réalise que quand on était passés ici en 2007, sous la pluie et dans le brouillard, j’avais à peine capté la présence de cette route (aperçue vaguement lors de notre bref arrêt au col, dans un froid sibérien), et on avait pris uniquement la nouvelle route avec ses galeries pare-avalanches, la seule chose dont je me souvenais.

Col du St Gothard

Le cadre est superbe. Sous le soleil, c’est un autre film, et le Saint Gothard est parfaitement équipé pour accueillir les touristes, chose que j’étais loin d’imaginer il y a trois ans. On y fera la petite pause qui va bien, et on rejoint Airolo par l’ancienne route, pas si évidente à trouver. Elle a pourtant ici statut de monument historique : la preuve, on y croisera une Fiat 500 Topolino dans son jus (la même que celle de Nicolas Bouvier !), ça ne nous rajeunit pas.

Col du St Gothard

Cette route superbe et tout en épingles vaut vraiment le déplacement, on la fera au ralenti, avec de multiples photos entre lesquelles j’aurai bien du mal à choisir. Dommage pour cette lumière grise, annonciatrice de la météo du lendemain. Un peu avant la fin de la route (9 km), des ouvriers refont accotements et parties de revêtement. Ils ont raison, une route comme ça, c’est du patrimoine, et ça se préserve !

Descente du St Gothard par l'ancienne route

Petit à petit les bribes de souvenirs d’août 2007 se remettent en place, et je reconnais certaines parties de la grande route sur laquelle on roule maintenant, quand il y a trois ans on y soulevait des gerbes d’eau. La patronne de la pension, à qui M. a fait un peu de gringue au téléphone pour nous rappeler à son bon souvenir, nous reçoit avec la gentillesse qu’on lui connaît – mais un brin affectée, voire « commerciale », avec des phrases qui semblent récitées par cœur. Ca me laisse une curieuse impression. Un peu plus tard, il s’avérera que, contrairement aux apparences, elle ne nous a pas « remis ». Bin oui, on n’est pas les seuls qui vieillit, hein !

 

27 août 2010. Jour 3 | Airolo ~ Vallorcine (298 km)

Google_Iti2014Pas de souvenir particulier de cette nuit à Airolo, ni vraiment du p’tit déj’, où M. est arrivé bien avant moi. Étrangement, le départ se fera sous la pluie (private joke). Bon, au moins, on peut s’équiper confortablement et au sec. A partir d’ici on ne connaît plus rien, et on va enfiler cette longue vallée qui conduit à Bellinzona puis Locarno. C’est très beau au tout début, lorsque la montagne se fait encore sentir, ça l’est moins ensuite, où notre petite route, l’autoroute et la voie ferrée se disputent l’espace. Il pleut mais ce n’est pas déplaisant, on roule tranquille, et de toutes façons plus on se rapproche du lac (Majeur), plus les villages sont rapprochés, avec les limitations de vitesse afférentes. La banlieue de Locarno est atteinte bien avant qu’on aperçoive la ville elle-même. On n’en voit rien d’intéressant, et après un bout d’autoroute on se retrouve au bord du lac.

Due francesi alla trattoria
On connaît un peu ce genre de plan, entre villas de luxe et restos chics, et après en avoir discuté rapidement, on opte pour la (minuscule) route qui, à Traffiume où l’on entre en Italie, part dans la montagne vers Santa Maria Maggiore. Ce plan-là est le bon. Encore quelques kilomètres pour que disparaisse l’influence (= les villas prétentieuses) du bord de lac, j’allais écrire de mer, c’est tout comme, et sur cette route bien jolie mais étroite de chez étroite, on commence à sentir la faim.

Ça tombe bien, mon intuition masculine et de voyageur me fait nous arrêter au niveau d’une petite trattoria de village qui ne s’affiche en rien comme telle (à part les deux glandeurs devant l’entrée), et on passera un bon moment sur cette terrasse agréable malgré la pluie, bientôt rejoints par pas mal de touristes, et même quelques motards. Le patron, qui de temps en temps vient parler avec des gens du coin, à la table d’à côté, une langue totalement incompréhensible même pour quelqu’un qui a fait dix ans d’italien à l’école, aura à cœur que « i francesi » soient bien traités, le végétarien inclus. Et ce sera le cas : la serveuse a une sorte de charme étrange, un prénom viscontien (« Sandra »), et une attention à la fois distante et bienveillante, qui agrémentent plaisamment ce repas.

Sur le parking on hésite un moment sur la tenue à adopter, la pluie s’est arrêtée, et les nuages sont troués de ciel bleu. Prenant le parti de l’optimisme, on remise les vêtements de pluie à l’arrière, et c’est reparti sur cette route tellement étroite que quelques voitures passeront pas bien loin de nos cylindres à plat, enfin, des miens, jusqu’à une petite pause près de Santa Maria Maggiore.

Environs de Sta Maria Maggiore

Le Col du Simplon
Santa Maria Maggiore est une petite station de montagne touristique qu’on traversera vite, pour arriver dans les parages de l’un des derniers morceaux de bravoure de cette balade, le Col du Simplon. Grand col mythique des Alpes et pure nouveauté pour moi, c’est l’une des plus anciennes voies de passage entre Italie et Suisse, c’est à dire entre l’Europe du nord et celle du sud. Jusqu’au XVIIème siècle, il était principalement emprunté par des contrebandiers, car les étroites gorges de Gondo étaient considérées comme infranchissables. C’est Napoléon qui fit construire la première route carrossable du Simplon pour acheminer ses canons vers le sud : en tous temps les militaires ont été les grands aménageurs des Alpes !

En 1906 était inauguré le tunnel ferroviaire, longtemps le plus long du monde avec ses 19 km. Les conditions de percement avaient été épouvantables (j’ai dû voir des films là-dessus, qui m’ont marqué), et c’est à la main, c’est à dire au pic et à la barre à mine, que l’essentiel a été fait. Il y a eu jusqu’à 4 000 ouvriers du côté suisse, 10 000 côté italien, et parmi eux, 67 sont morts pendant les travaux. Par le tunnel passe l’Orient-Express, qui à l’origine reliait Paris à Istanbul, et qui est le cadre de l’une des plus célèbres enquêtes d’Hercule Poirot. Dans le train bloqué par la neige (en Yougoslavie), c’est une sorte de huis-clos ferroviaire, comme Dix petits nègres est un huis-clos insulaire (2). Si la SNCF est toujours propriétaire de la marque Orient-Express, le train, rebaptisé Venice-Simplon-Orient-Express, est exploité aujourd’hui contre royalties par le groupe américain Belmond Luxury Hotels, qui en a fait un produit d’appel pour l’un de ses établissements, l’hôtel Cipriani, à Venise.

Par la route c’est, jusqu’au passage de la frontière qui nous ramène en Suisse, une ambiance très « montagne ». La vallée s’encaisse autour de la Diveria (les fameuses Gorges de Gondo), avec conduites forcées et installations anciennes comme on en voit souvent dans les Alpes aux marches de l’Italie, vers Tende ou Modane. La frontière est une pure formalité comme d’hab’, on a vraiment l’impression que les douaniers n’en ont rien à foutre de nous, sans doute parce qu’ils savent que déjà on n’a pas assez de place pour le nécessaire sur les motos, alors la contrebande… Après la frontière et bien qu’on soit maintenant en Suisse, la route commence à prendre des courbes inspirées de celles de Monica Bellucci, c’est trop bien. Il me semble qu’on est restés un bon moment coincés derrière un camion. Bah, avec une moto de 100 CV ça n’est jamais un problème, on sait que pour dépasser, le premier trou de souris suffira… Et avec une moto d’à peine 30 CV ? Heu, c’est une bonne question, mais on y reviendra (à la fin).

Simplonpass

Juste avant le col sur lequel on arrive très vite, on fait une pause barre de pâte de fruits, désaltérage, photos et tout, sur un parking d’où l’on surplombe l’Alte Spittel, sorte de château nanti d’un clocheton, dont les trois étages supérieurs étaient utilisés comme résidence d’été par la famille de Kaspar Stockalper, le « roi du Simplon ». Entrepreneur, homme politique et maître d’ouvrage valaisan, il s’était vu accorder en 1634 – à 25 ans ! – le privilège du transport des marchandises par le col du Simplon. Un peu philanthrope aussi, il avait fait du rez-de-chaussée un hospice hébergeant et approvisionnant gratuitement les voyageurs démunis. J’ai vu depuis cet endroit sur plein de cartes postales. M. le saisit dans la lumière qui va bien, c’est une belle photo.

DSCN3399_314ac2_h390Le temps est bizarre mais pas désagréable, couvert avec un plafond assez bas mais troué de soleil, et frais comme on aime pour rouler. Il est vrai qu’on est à 2 005 üM, je suppose que ça veut dire « au-dessus du niveau de la mer ». Les Suisses aiment bien péciser par rapport à quoi on mesure l’altitude. C’est vrai, des fois qu’on pense qu’ils la mesurent à partir du siège de l’Union des Banques Suisses. Leur côté rigoureux ? Non, ça doit pas être ça, les Italiens font pareil.

Au col on s’arrêtera à peine, mais bien plus longtemps juste après, au feu rouge, pour cause d’importants travaux dans la longue galerie pare-avalanche qui suit. Ces travaux sont à l’image de toute la descente côté suisse : la route du Simplon est une merveille, qui a nécessité des travaux de ouf’, et qui continue à être traitée et entretenue comme telle. Dans cette longue descente au revêtement parfait, j’ai le souvenir précis (et inoubliable) de la manière évidente dont la GS se coulait dans les courbes, et du velouté du moteur quand je m’amusais à repartir en 6ème au régime du ralenti, sans un hoquet ou la moindre protestation. L’adéquation parfaite de LA moto et de LA route…

Doublons sous la pluie !
À Brig on retrouve « notre » vallée du Rhône – vue sous des trombes d’eau en 2007 – et on file vers Martigny avec un temps incertain, encore qu’assez prévisible pour ce qui nous concerne : le ciel vers lequel on se dirige hésite entre noir clair et noir foncé. On s’arrête en bord de route aux premières gouttes pour s’équiper, malgré les propos rassurants et toujours démentis par les faits de M. en pareille circonstance (« Ça va passer » ; « C’est pas forcément une grosse pluie », etc.). Si j’ai un souvenir précis de l’endroit où l’on s’est arrêtés, je n’en ai guère de la route entre Brig et Martigny. C’est qu’il n’y a rien à en dire, c’est ianch’ et sans intérêt. On passe de petite ville en ville moyenne et réciproquement, alors que la pluie semble se demander. Pour être juste, il faut ajouter que le GPS nous rend à nouveau de loyaux services, et ce sans qu’on ait eu à prendre l’autoroute.

Juste avant Martigny on attrape vraiment la pluie. Arrivé devant, puisque j’y suis, j’y reste et nous engage dans la montée du Col de la Forclaz. Ladite pluie est du genre battante, et c’est peu dire. Je monte tranquillement, on double quelques voitures en roulant dans cinq centimètres d’eau, puis on est un long moment coincés derrière un gros camping-car. Bah oui, même en moto et contre un usage courant, je ne me résous plus à doubler en franchissant une ligne continue, et je crois que M. en fait autant – du moins quand il est avec moi. La ligne continue s’interrompt, il y a la place, pas tant que ça mais bon, c’est l’un des rares endroits dans la montée où y a moyen de.

Je mets du moyen-gros gaz, parce que la route est détrempée, que la ligne blanche (discontinue maintenant, hein !) est glissante, et que j’ai pas loin de 12 mkg de couple sous la poignée. Le temps de cligner des yeux, le camping-car est effacé, mais en me rabattant je vois arriver en face le camion. Il me semble que j’ai vociféré quelque chose dans l’intercomm’ pour signaler à M. que ça risquait d’être chaud pour lui. Mais soit je l’ai dit trop tard, soit j’ai considéré qu’il ne dérogerait pas à ce vieux principe qui veut qu’on ne double jamais à l’aveugle derrière une autre moto, soit j’ai dit un truc ininterprétable en un dixième de seconde, peut-être « Oups, ça va être chaud, y vaut mieux que ce soit toi qui décide ». Au final, et de l’avis général du principal intéressé, le dépassement a été chaud-bouillant, je me demande même s’il n’y a pas eu frottement de valise.

Météo nationale, météo du capital
La pluie qui redouble calme les ardeurs et disperse l’adrénaline, d’autant qu’on se met à s’interroger sur ces attroupements qui se forment au bord de la route, en rase-campagne (dit-on « en rase-montagne », qui serait plus approprié ?), avec des gens en gilets jaunes qui jouent les importants. On ne saura qu’après que l’actualité était venue à nous ce jour-là, ou nous à elle, avec l’annulation pour cause de météo épouvantable de l’Ultra-Trail du Mont Blanc et le rapatriement des concurrents, c’est à cela qu’on assistait. Il y a trois ans, lors de notre passage au même endroit dans des conditions météo juste un peu pires, inondations et glissements de terrain avaient faits plusieurs morts dans le nord de la Suisse.

Vallorcine

On s’était dit que pour ce soir, Vallorcine pouvait faire une belle étape. De toutes façons, on ne trouve rien d’ouvert avant le charmant gîte de Belle Vue, appellation qu’il nous faut croire sur parole, vu que le plafond de nuages est aussi bas qu’une promesse électorale, comme dirait Axel Mellerin.

Gîte et hôtesse très sympathiques, l’endroit et les clients sont genre « montagnards », tout est en bois et le plancher grince dès qu’on bouge une oreille. On se répand dans le petit dortoir juste pour nous, et on file, à pied et sous la pluie toujours battante, manger à l’Hôtel-Restaurant du Buet, tout proche, et peut-être une meilleure adresse encore pour une prochaine étape. L’accueil y est décontracté et chaleureux, la patronne supporte, au sens anglo-saxon, les végétariens (« On en a de plus en plus… »). Elle a pour eux à sa carte un plat excellent, mais je ne me souviens plus lequel. Brèfle, malgré l’arrivée à faible distance d’une famille bourge et nombreuse, avec des enfants qu’on aimerait gifler, on passe une bonne soirée, arrosée juste comme il faut (je parle de la boisson). Et l’arrosage à l’extérieur ? Bin il continue. Il redouble, même !

 

28 août 2010. Jour 4 | Vallorcine ~ Albertville (112 km)

Google_Iti2014Bien sûr, le premier réveillé s’est tordu le cou par la fenêtre pour voir la tronche du ciel. Chance, c’est pas « Marre de c’temps, je r’tourne me coucher », mais plutôt trouées de ciel bleu qui vont s’élargir, voire se rejoindre. On voit même le Mont Buet (3 099 m quand même), qui donne son nom à l’endroit où l’on a mangé hier soir, c’est beau. Bon petit déjeuner en libre service, dans une salle pleine de gens habillés pour aller marcher, et qui parlent toutes sortes de langues. On repart entre soleil et nuages, avec pas mal de brouillard pour passer le Col des Montets, jusqu’à Chamonix qu’on traversera, comme d’hab’, in fretta.

Vous avez demandé le Mont Blanc ?
En chemin on côtoie brièvement l’Arve en furie, qui nous rappelle qu’hier les conditions météo en montagne frisaient l’apocalypse, et l’on cherche où boire un café avec vue sur le Mont Blanc et la Mer de Glace : tant qu’à passer par là, ça serait bien de les voir un peu. Bah non, ce sera pas pour cette fois-ci, ou à peine : lors de notre arrêt aux Pratz (café vaguement ouvert, tables et chaises dehors trempées et laissées en l’état pour clients amateurs de bains de sièges, personnel absent ou bayant aux corneilles, la routine, quoi), M. aura la présence d’esprit de sortir son APN, à l’un des rares moments où l’on peut se rendre compte qu’on s’est pas arrêtés dans la Beauce.

Les Praz (Chamonix-Mont-Blanc)

Et après ? C’est fini, maintenant, votre balade, non ? Bin, presque, mais pas encore tout à fait. Après le pensum du grand couloir à touristes (et e. g. de mauvais goût) qui conduit à Notre-Dame-de-Bellecombe, M., qui retrouve ici des terres qu’il connaît bien, nous prend en charge pour accéder au Col des Saisies par de jolies petites routes. Aussi il y a, je crois, quelque chose d’un pèlerinage sentimental dans l’itinéraire qu’il choisit, et voilà de quoi « habiter » le paysage.

La pluie va et vient, elle ne nous lâchera qu’au Col des Saisies, d’où l’on redescendra vers Beaufort pour y manger – ceci par la petite D 123, à ma demande insistante. Bon, c’était pour connaître, cette route qui descend en lacets dans la vallée n’a rien de passionnant, en fait elle ne sert qu’à… desservir dix mille chalets/résidences secondaires pas terribles, avec leurs inévitables géraniums-lierres. La route « normale » qui redescend du Col des Saisies est bien préférable, d’autant qu’on y a la plus belle vue sur le Massif du Mont Blanc. Oui, mais aujourd’hui, on aurait surtout eu la vue sur des nuages, alors…

Beaufort

Dans l’une des capitales de la moto, qui est aussi l’endroit où l’on fabrique mon fromage préféré, on mange en terrasse avec veste et zonblou, il fait frisquet. Du coup on est tout seuls (à l’intérieur, c’est plein), et l’on y passera un moment agréable, avec de bonnes choses à manger, et plein de conversations intéressantes.

Là c’est vraiment fini, et après Alberville on rejoindra, par l’autoroute, nos pénates respectives. Le temps s’est dégagé. Dommage que le Mont Blanc ne soit pas à la place de la Chartreuse : on le verrait bien, maintenant.

*

Adieu Gessie
Comme d’hab’, ces notes ont été rédigées après décantation, soit deux mois après ce voyage. C’est involontaire (et plutôt par flemme), mais ça a l’intérêt de faire ressortir l’important, puisque bien sûr je n’ai retranscrit qu’une partie de ce qui s’est passé, et à travers mes lunettes à moi.

La particularité de cette année, alors que ma GS est depuis quinze jours en dépôt-vente chez le concessionnaire, c’est que, sans savoir moi-même jusqu’où je me prends au sérieux, je tourne et retourne dans ma tête cette affaire de changement de moto. J’ai eu onze motos, avec lesquelles j’ai fait plus de 290 000 km, et changer s’est toujours fait sans problème, sûr que j’étais, à chaque fois, de faire le bon choix. C’est cette assurance que je n’arrive pas à retrouver, même si ces questions, dont je sais bien qu’elles n’ont qu’un intérêt microscopique par rapport à la marche du monde ou à… la réforme des retraites alors dans l’actualité (!), sont maintenant mises de côté avec la fin « officielle » de la saison moto 2010.

Non que la Bullet qui a occupé mes pensées pendant ce voyage ne soit une moto selon mon cœur, chargée d’histoire, de noble lignée, et qui plus est capable d’équipées lointaines (sur le toit du monde, même !) Ce sont des choses auxquelles je suis sensible, même si c’est juste pour rêver, et que mes équipées lointaines à moi se passent surtout dans le Cantal et l’Aveyron. Le truc c’est que la GS est vraiment une moto à part, au-dessus du lot – et je ne dis rien de l’espèce de satisfaction d’amour-propre qu’il y avait, sur ces admirables routes suisses, à voir le nombre hallucinant de ses soeurs qui circulent. Impossible de ne pas se dire « C’est pas par hasard », « J’ai vraiment fait le bon choix », toussa. C’est aussi le plaisir incroyable que j’ai pris à ce voyage, dans lequel la GS n’a jamais aussi bien mérité son surnom de couteau suisse, et je sais bien que je ne retrouverai jamais les qualités qui sont les siennes. Sauf à en racheter une autre.

« Bin, ballot, ta moto elle est pas encore vendue, reprends-là, et garde-là jusqu’au moment où tu l’échangeras contre un déambulateur !
— Cépakon, même que j’y ai déjà pensé. Mais je sais aussi que le changement de moto est pour moi le moyen de renouveler le plaisir de toutes les balades, y compris au plus près de chez moi, chose que j’ai peu à peu cessé de faire en GS. Et ça fait bien un an qu’il m’arrive de me dire, dans le Vercors ou sur mes terres du Massif Central profond, que ça serait bien de rouler ici coolos, gentiment tracté par un gromono venu de Chennai, Inde du Sud.
— Tu serais pas un peu compliqué, toi, comme garçon ?
— …
— Bon. Mais alors, concrètement, j’veux dire ?
— Bin, si tu veux, si je fais « ressortir l’important » de tout ça, l’important c’est que ces quatre mois d’hiver vont me sembler interminables, et que j’ai déjà une terrible envie de repartir en moto. À la limite quelle qu’elle soit. Si tu veux. »

Une histoire de flacon, et d’ivresse, en somme. ♦

 

Photos JL (si peu…) et MA (principalement)

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Notes

(1) Pour les itinéraires, j’utilise maintenant (février 2014) la nouvelle version de GoogleMaps, plus lisible. Mais avec cette version, le nombre de points de passage est limité à dix. D’où pour la première étape le recours à l’ancienne version. Par ailleurs (parce qu’il a été calculé en hiver ?), impossible à la même date d’obtenir de GoogleMaps, ancienne comme nouvelle version, notre itinéraire réel, qui passait par la Furkapass, présentement fermée. Le parcours auquel on accède ici par le bouton « Itinéraire », au début de celui de la deuxième journée, est donc approchant. La différence en  kilomètres n’est pas considérable, mais c’est juste agaçant.
(2) Du roman, Sidney Lumet a réalisé en 1974 une belle adaptation, sans doute l’une des meilleures d’Agatha Christie. Parmi une pléiade de stars, Albert Finney est un Hercule Poirot très réussi. Ma réplique préférée ? Poirot interroge le secrétaire de la victime, que joue Anthony Perkins (à jamais identifié au Norman de Psychose), et la première question qu’il lui pose est celle-ci : « Aimez-vous votre mère ? » Les scénaristes ont dû bien rigoler… 

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3 commentaires pour Suisse. Grands cols au pays d’Heidi (2010)

  1. expert38 dit :

    Relu aujourd’hui, et toujours superbe. Merci.

  2. Loomistudio dit :

    Merci pour ce bel article, ca donne envie. 🙂

  3. Etienne dit :

    Les routes suisses sont non seulement panoramiques et de qualité mais en plus elles n’ont pas de ralentisseur, de rond point, de radar et la signalisation routière est a minima, un vrai bonheur…

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