Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 5 sur 5

Filet Recit_685Fin du voyage à Compostelle. Supplément au voyage à Compostelle. Etapes 9.2 et 10
Renoncements. Dans le corridor. Comment peut-on être pyromane ? Au camping. Les mariés du crépuscule | Vamos a la playa. Ma moto est trop bien. Le bout du monde connu. Etats de grâce.

Puce_nav_GMaps_12  Navigation dans la série à la fin de l’article

 

29 août 2013. Jour 9 | Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (2ème partie) (284 km)

Renoncements
Panneau « Santiago ». Il fait tellement chaud, et je suis tellement déçu par cette ville, vue d’ici semblable à n’importe quelle autre (je pense à l’une des villes-dortoirs de l’agglomération grenobloise !), que je prends la décision qui murissait depuis un moment : quitte à le regretter toute ma vie, je n’irai pas dans le centre ancien ; je n’irai pas me faire photographier par un touriste allemand devant la cathédrale, avec cet air crispé que j’ai toujours sur les photos ; je n’irai pas voir les pèlerins faire la queue pour y entrer ; je ne verrai pas se déployer la pompe de l’Eglise, et je ne verrai pas le botafumeiro, cet encensoir géant suspendu par une corde au sommet de la nef et actionné par six hommes, pas un de moins, traverser la nef à une vitesse vertigineuse devant vingt-cinq APN et iPhones brandis sur sa trajectoire (les effluves de l’encens étaient censées neutraliser celles répandues par les pèlerins ayant oublié de passer par la case « ablutions » à Lavacolla). On peut voir ce rituel, fort bien filmé, ici, à partir de 5 mn 59 (merci A.). On peut voir aussi, pourquoi s’en priver, le film en entier.

Ma décision me permettra, au moins, d’échapper à « cette maladie hautement contagieuse » contre laquelle met en garde le bon Dr Rufin, « qui s’est répandue dans les ruelles du centre ancien, les défigure comme une lèpre, macule le front des maisons, s’insinue sous les porches, dans les impasses. Cette maladie, c’est la boutique de souvenirs. »

DSCN0150_310Je l’ai tellement vu en images que j’ai l’impression de savoir tout cela par cœur. C’est idiot, je le sais, et à ce compte-là on ne voyagerait jamais autrement que sur des écrans, je me rejoue un peu Le Renard et les raisins. La vérité est qu’il fait 40° à l’ombre (mais il n’y a pas d’ombre !), que je suis épuisé, et que ce qui tiendra lieu de coup tampon sur ma credencial, c’est la photo du panneau que je vais faire. Ce qui m’importe maintenant, c’est de me rapprocher au maximum du Cap Finisterre, de trouver un camping confortable en bord de mer et d’y décompresser une grosse demi-journée.

Google_iti3J’y ai fait une allusion dans l’épisode précédent, mais depuis le début, le véritable but de ce voyage, officieux si l’on veut (et c’est pourquoi quitter si vite Santiago ne m’affecte guère), c’est le Cap Finisterre. C’est là qu’est le vrai « kilomètre zéro » du Camino, tout au bout de « cette Galice qui assiste au naufrage du soleil dans les eaux de l’Atlantique ». C’est cet endroit que je voulais voir, considéré au Moyen Âge comme « la fin du monde connu », et aujourd’hui comme le point le plus occidental de l’Europe occidentale. Comme je ne me sentais pas la force d’aller jusqu’au bout du monde en moto, aller au bout de l’Europe me semblait un compromis raisonnable. Las ! A mon retour, Wikipedia m’apprendra que le Cabo da Roca, au Portugal, est encore un peu plus à l’ouest. Si l’on ne peut plus se fier à la toponymie !

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En attendant, et je ne sais, comme disait Coluche, si c’est à cause de la chaleur ou de l’émotion, ou encore si c’est suite à une intervention amicale de Saint Jacques, me montrant par là qu’il ne m’en veut pas d’interrompre ici mon « voyage à Compostelle », mais pendant la séance des photos du panneau avec mon Nikon, j’oublie d’arrêter la GoPro, toujours fixée sur mon casque… D’où cette méta-photo, ou photo du photographe photographiant, purement fortuite, mais que finalement j’aime assez. Je n’y avais pas pensé, mais ça resservira.

Comment peut-on être pyromane ?
La sortie de Santiago est infernale, comme si la ville, elle, voulait me punir de la quitter si vite. Chaleur suffocante, vent qui vous secoue comme un prunier dans les espaces exposés, circulation de ouf’ de fin de journée à la périphérie d’une grande ville. A un feu, je demande mon chemin à une motarde en roadster Suzuki. Elle me propose gentiment de la suivre, elle va m’indiquer la bonne sortie vers Muros (j’y ai repéré deux campings). Sympa. Quand on se sépare au niveau de la bretelle vers Muros, on échange de grands signes amicaux.

J’emprunte ensuite mon premier corridor, nom que l’on donne ici à ces sortes de voies rapides qui desservent les villes, ou en rase campagne relient au plus court deux centres urbains. Les corridores ne s’embarrassent pas de virages, et tirent tout droit quoi qu’il arrive. Avec le vent qui forcit à l’approche de la mer, je dois recourir à nouveau à la position en limande (© Jean Manchzeck) pour arriver au sommet des côtes sans rentrer une vitesse.

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C’est vers Noia que je vois « mon » premier incendie (depuis mon entrée en Espagne j’en entends parler, c’est la grande affaire de cette fin août). Il s’est fixé dans la Sierra de Barbanza, et me semble immense. Par rapport à l’endroit où je vais, c’est de l’autre côté de la baie, c’est déjà ça. Dans un village du bord de mer je m’arrête pour quelques photos, un peu mal à l’aise, ça fait « tourisme de catastrophe ». Les gens ici ont l’air préoccupé, j’attends qu’ils soient passés pour faire mes tofs. Ce qui me surprend est l’absence totale de moyens d’intervention, genre Dash ou Canadair, comme si les Espagnols avaient choisi de sacrifier cette montagne et de l’abandonner aux flammes, en croisant les doigts pour que la pluie arrive vite. Peut-être aussi que le vent rend difficile, voire inopérante, l’action des bombardiers d’eau ?

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En repartant je songe à la fascination qu’exerce le feu sur certains esprits dérangés, au point d’allumer des incendies « pour le plaisir », voire de se faire pompiers pour en jouir ensuite de plus près. Le soleil masqué, les couleurs réduites à différentes sortes de brun, je trouve ça très laid (pour ne rien dire de l’état de désolation que l’incendie laisse derrière lui). Avec cette odeur âcre dans l’air, cela plombe l’ambiance de cette fin de journée.

Il est tard quand j’arrive, peu après Muros, au camping Ancoradoiro, qui répond parfaitement aux deux principaux et uniques critères de mon Cahier des charges : il est calme, et au bord de la mer. De toutes façons, je n’en verrai pas d’autre.

Les mariés du crépuscule
Je monte la tente à toute berzingue et jette en vrac mon barda à l’intérieur, parce que je veux aller pique-niquer sur la plage et ne rien rater du coucher de soleil. Pendant que je mange mes chips d’une main, de l’autre, tel le blaireau de base, je fais des photos de la plage que les derniers baigneurs sont en train de quitter. Avec l’exposition semi-automatique, je ne contrôle qu’à moitié les choses, et encore. Mais bon.

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Et puis, alors que j’attaque mon yaourt aux fraises, je vois arriver… deux mariés de frais, qui sont venus ici faire les images qu’ils auront plaisir à montrer à leurs enfants et petits-enfants. La robe blanche de la jeune femme se déploie dans le vent comme une voile, c’est beau. Dans un quart d’heure, le soleil va plonger dans l’océan, et à l’arrière-plan, c’est le Cap Finisterre. Pour des photos de mariage, l’endroit vaut bien le jardin de la mairie, devant les massifs de roses. Ils ont avec eux un photographe qui a lui-même un assistant pour rajouter un peu de lumière. Leurs photos devraient être meilleures que les miennes.

Quoi ? Ma photo du naufrage du soleil dans les eaux de l’Atlantique ? Heu, joker !

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30 août 2013. Etape 10 et dernière | Camping Ancoradoiro ~
Cap Finisterre (58 km)

Google_iti3Vamos a la playa
Petit bonheur que ce petit-déjeuner face à la mer. Il fait frais, le vent est toujours vigoureux, mais le temps est magnifique, ça n’est pas aujourd’hui que la pluie éteindra l’incendie. La musique, à défaut d’être locale, est bien choisie (Norah Jones), et le jus d’oranges est fait de vraies oranges pressées. Ce camping, un peu de luxe, est agréable, et la nuit aurait été parfaite, n’était l’habituel fâcheux (il y en a toujours un) qui plusieurs fois s’est rendu dans son véhicule pour y chercher chépakoi. C’était le pire des véhicules pour cela : un véhicule muni de portières coulissantes, à claquer bien fort ! Et toujours au pire moment : celui où l’on se rendort.

Près de moi ont pris place deux jeunes femmes genre upper middle class, élégantes malgré l’heure matinale. Arrivent pour les rejoindre deux beaux enfants : un petit garçon renfrogné, et sa sœur un peu plus grande (environ 1 m 30), cramponnée à sa poupée et mal réveillée. Elle est blonde aux yeux bleus, et magnifique. Comme il n’y a pas beaucoup de place entre le mur et moi – par où elle doit se glisser pour rejoindre les autres –, elle m’accroche en passant. Visiblement indignée, elle s’immobilise, plonge dans les miens ses yeux de porcelaine, et son regard me fait comprendre instantanément que je n’aurais jamais dû exister. Sur le coup, cette découverte me rend un peu triste. Mais cinq minutes plus tard, je lui ai pardonné, parce que, a) je suis peu rancunier, et b) j’adore les langues étrangères dans la voix des enfants. Surtout quand elles sont un peu rauques, par exemple le matin au petit déjeuner. Et même si je ne la comprends pas, quelle belle langue, et musicale, que l’espagnol !

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Le programme, c’est d’aller au Cap cet après-midi, et à la Pointe ce matin (l’épisode « Aller à la Pointe », qui m’a marqué à vie, dans Les Frustrés de Claire Brétécher, sûr que plus personne ne le connaît maintenant. C’est normal, ça date de la fin des 70’s). Marcher dans le sable et dans l’eau froide ne peut faire que du bien à mes jambes racornies. Sur la plage il y a peu de monde, et personne ne se baigne. Personne même, ne s’avance dans l’eau autant que moi. Il faut dire que le courant est fort, et les vagues en se retirant vous (at)tirent perfidement, comme font les sirènes. Au retour, je verrai deux adolescents obèses jouer à se faire peur en avançant dans l’eau, et en plongeant sous les vagues à l’endroit où elles s’enroulent. Quand ils ré-émergent, ils font de grands signes à leur père, pas plus svelte, qui les observe depuis la plage. En réponse, à chaque fois, il lève vers eux le poing, en vainqueur.

A nouveau au bar du camping pour un café, pour écrire des trucs dans mon carnet, et pour élaborer des hypothèses de retour. Trois trentenaires à l’air cool sont installés devant d’énormes bières. La fille ressemble à Clotilde Hesme.

Globalement positif
Vers la tente, je mange je ne sais trop quoi, sans me presser. Je retarde le moment de partir vers l’endroit où, après avoir roulé pendant dix jours vers le soleil couchant, je veux voir la fin de la terre. En fait, je trainasse dans l’espoir qu’en fin de journée il y ait moins de monde, et que la lumière de fin d’après-midi fasse du bien à mes photos.

Je tourne autour de la moto pour repérer les éventuels dégâts et les points à surveiller au retour, les « rides », comme on dit dans les revues moto après un essai longue durée. Autant le dire franchement : de même que dans les journaux on parle plutôt des trains qui n’arrivent pas à l’heure, le forum Royal Enfield expose régulièrement les déboires de certains des propriétaires de ces motos. Quoique n’ayant connu aucun problème avec la mienne alors que j’approchais les 40 000 km, j’en étais venu à me demander si je pouvais envisager avec elle un « grand » voyage. Disons comme on le fait, sans trop se poser de questions, avec une japonaise ou une allemande. L’une de mes motivations était donc aussi de faire la preuve, après d’autres, de sa fiabilité.

Résultat des courses (à la vitesse de croisière de 80 km/h !) : ma p’tite moto, moi et mes 30 kg de bagages avons effectué ce voyage sans le moindre souci. A la seule exception d’aujourd’hui, j’aurai roulé 7 à 8 h par jour, tous les jours, à allure modeste, mais par des températures qui approchaient les 40° à l’ombre dans la journée. La moto a toujours démarré comme un briquet et tourné comme une horloge. Je n’ai pas rajouté un dé à coudre d’huile. J’ai voulu retendre la chaîne d’un cran aux 2/3 du parcours, elle était alors trop tendue, et j’ai remis le réglage initial. Je n’ai même pas eu à rajouter d’air dans les pneus ! Je fais ce bilan à mi-parcours, mais de retour à Grenoble (ce voyage au total aura duré 17 jours et 4 325 km), je n’aurai rien à changer ni à ajouter à ce que dessus.

Allez, en guise d’hommage, une petite photo de la starlette de la plage… 🙂

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Je traite toujours ma moto (mes motos, en fait) avec respect et considération, et ceci n’est peut-être pas étranger à cela. Mais je crois aussi que cette génération de Bullets « indiennes », avec une apparence frêle, des états de surfaces approximatifs et des finitions pas irréprochables, sont très robustes – dès lors qu’on les conduit comme on doit conduire un gromono longue course « à l’ancienne ». Pour s’en convaincre, il suffit de taper dans YouTube « Royal Enfield + Himalaya », par exemple, pour voir à quels traitements abominables sont soumises ces motos, qui s’en sortent toujours avec les honneurs.

La fin du monde connu
Du camping jusqu’au Cap, il y a moins de 60 km. C’est une belle route de bord de mer, mais les villages qu’elle traverse sont sans grand intérêt. Ce sont de petites stations touchées par la crise qui sévit ici (et ailleurs en Espagne) dans l’immobilier : de nombreux petits immeubles, dont certains sont inachevés, et parfois des lotissements entiers, arborent un « Se vende » en lettres de trois mètres de haut, ça fait drôle. Mais d’une façon générale et à la différence de la Côte d’Azur, cette côte-là ne se la joue pas « luxe », et est dénuée de la prétention qui va avec.

St_Jacques3Saint Jacques (c’est le moment ou jamais d’en dire un mot), dans le civil Jacques le Majeur, fils de Zébédée, était l’un des douze apôtres du Christ, et l’un des plus proches. Il avait reçu en charge l’évangélisation de la Galice, et n’y réussit guère : il ne convertit, selon certaines sources, que deux à neuf brebis égarées – mais selon d’autres, obtint des conversions massives, allez savoir. Reste qu’à son retour à Jérusalem il fut décapité sur ordre du bon roi Hérode, ce que rappelle l’épée avec laquelle il est souvent représenté (elle rappelle aussi que la Reconquista, on y revient de suite, en fit un guerrier).

L’an 44 de notre ère, une barque contenant le corps du saint aurait échoué à Padron, à 30 km au sud de Santiago. Ceci de façon assez « rocambolesque », comme dit mon académicien préféré, car il n’était pas facile d’expliquer comment le corps de Saint Jacques se retrouva en Espagne (je crois qu’il y fallut rien de moins que la main de Dieu, pour guider la barque). Ses disciples déposèrent son corps sur une pierre qui aussitôt fondit pour former un sarcophage, et le tout fut enfoui dans un tombeau à proximité.

S J barque_175L’histoire aurait pu s’arrêter là (et moi ne jamais faire le voyage qui se termine aujourd’hui), si l’ermite Pelayo, aux alentours de 810, n’avait eu dans son sommeil la révélation que ledit tombeau se trouvait en Galice. C’est guidé par une étoile qu’il l’aurait retrouvé, en un lieu nommé depuis le Champ de l’étoile : campus stellaCompostela en somme, et voilà pourquoi votre fille est muette. Et c’est le roi Alfonse II (759-842), on l’a vu, qui fit édifier l’église protégeant les reliques du fameux apôtre, vers où convergent depuis le XIème siècle des pèlerins du monde entier. Comme le note Rufin, c’est « un coup politique magistral » qu’a joué là l’Eglise catholique, en rééquilibrant vers l’ouest « une chrétienté organisée autour de ses deux sanctuaires orientaux, Rome et Jérusalem ». Grâce au pèlerinage, et prenant appui sur des terres occupées par l’Islam, la Reconquista était proche.

La Reconquista est le long mouvement de reconquête de la péninsule ibérique, alors presque entièrement dominée par les musulmans (on disait les Maures), à l’exception des provinces du Nord. Entreprise dès le début du VIIIème siècle, elle ne s’acheva qu’en 1492, avec Ferdinand II d’Aragon et Isabelle de Castille, les « Rois catholiques ». On a vu que le parador situé juste à côté de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle porte leur nom, ce n’est sans doute pas un hasard. Avec le pèlerinage « s’était mise en marche une histoire qui irait bien plus loin », souligne Rufin, l’avant-garde des pèlerins ouvrant la voie aux soldats venus ultérieurement du reste de l’Espagne. Saint Jacques lui-même fut d’ailleurs représenté, à partir du Xème siècle, comme « tueur de Maures », matamores, et un Ordre de moines guerriers porta son nom : l’Ordre de Santagio de la Espada (Saint Jacques de l’Épée).

Le Cap Finisterre ne fut ajouté au pèlerinage que plus tard, probablement à cause du statut de « fin du monde connu » de ce lieu, et la tradition s’est perpétuée du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Au Cap Finisterre (90 kilomètres supplémentaires depuis Saint-Jacques, de quoi finir d’user ses chaussures) est délivrée aux plus courageux une compostela spéciale valant attestation de fin de pèlerinage, la fisterraña (Finisterre se dit Fisterra en galicien).

J’ai beau rouler de plus en plus lentement, parce que je sens que je suis en train de vivre quelque chose d’important, je finis par arriver au Cap, tellement concentré sur le but que je ne vois pas, sur la gauche, la célèbre « statue du Pèlerin », qui figure sur des millions de cartes postales. Je ferai la photo au retour.

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Il y a du monde, ça gâche un peu mon plaisir. Deux motos seulement, de vieilles 600 XT, deux Allemands. On échange de petits gestes de sympathie, ils semblent surpris de voir une moto comme la mienne ici. Pour le reste, des voitures et des autocars, espagnols surtout. Des touristes stéréotypés – mais qui suis-je pour dire cela ? Ils photographient et se font photographier à tour de bras. Prennent d’assaut la boutique de souvenirs. Je ferai pareil tout à l’heure, pour acheter mes quinze cartes postales bien stéréotypées.

Je mets en place (j’y pense depuis le début du voyage) une petite mise en scène pour me filmer arrivant à la croix avec ma moto, à l’endroit où doivent s’arrêter tous les véhicules. Premier essai. Il y a tellement de vent que la caméra, sur son petit pied à 20 centimes d’euro, se renverse juste quand j’arrive. Pendant que je suis à plat ventre sur le parking pour refaire le cadre, au moins trois personnes viennent me proposer de me filmer. Je crains leurs mouvements erratiques, et décline poliment (ce qui vient de se passer, c’était pas un mouvement erratique ?). Je sais maintenant pourquoi les vrais pieds photo ont un crochet sous leur axe vertical : c’est pour les lester dans des cas comme celui-là ! Devant trente personnes mi intriguées, mi amusées, je fais demi-tour et recommence mon entrée dans le champ. Pourtant pressées d’aller devant la croix se faire photographier, elles s’abstiennent gentiment pour me laisser faire mon cinéma. Seul restera cet enfant qui lutte contre le vent sur le rocher, et dont j’aime bien la présence, après coup.

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Je le sens pas trop, mais je vais jusqu’au bout du jeu de scène que j’avais prévu : salutations et petit geste d’amitié à la moto, à la Valentino Rossi, après quoi je me dirige d’un pas martial vers la caméra pour l’arrêter. Noir. Générique de fin. Bon, ça, c’est ce que j’avais prévu. Comme j’aurais pu le prévoir et comme je le vérifie aussitôt après, tout est à iech’, et je n’en tirerai rien – qu’un ou deux photogrammes, et un plan de huit secondes pour ma compil’ vidéo de l’année.

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Je m’avance jusqu’au bout du Cap, fais moi aussi des photos à tout va : ce que tout le monde photographie, et aussi ce type, au pied du phare, qui n’a d’yeux que pour l’écran de son iPhone dans l’un des plus beaux endroits du monde. Peut-être cherche-t-il dans Google des photos du Cap Finisterre ? Je m’arrête sur les inscriptions laissées par les pèlerins sur le pylône ultime, plus ou moins attendues : « Je l’ai fait ! Jusqu’au bout ! » ; « Le-Puy-en-Velay/Finisterre, 11 semaines » ; « To be continued », et plein d’autres que je ne comprends pas.

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DSCN0224_320Je photographie aussi l’amusante pancarte indiquant en quatre langues qu’il est interdit de suspendre des vêtements à l’antenne, alors qu’il y en a des dizaines que personne ne songe à enlever. S’est établie en effet (récemment, semble-t-il) cette tradition chez les pèlerins : le but atteint, brûler leurs vêtements ou leurs chaussures, ou plus simplement les laisser en offrande, à la tombée du jour.

A la base du phare et dirigées vers l’horizon, les cornes de brume, installées en 1888, rappellent qu’ici en hiver, le brouillard est quasi permanent. Il fut la cause, en 1870, du naufrage du Capitan Monitor qui coula avec 482 personnes à bord dans l’accident le plus dramatique de cette côte déchiquetée, peuplée de sirènes maléfiques, et encore appelée « La Côte de la Mort ». Cool, le nom !

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Depuis un moment, un spectacle plus plaisant m’attire l’œil, tout au bout du Cap. Arrivé presqu’au terme de mon voyage, j’ai acquis la conviction, appuyée sur des techniques d’observation aussi rigoureuses que scientifiques, et portant sur un échantillon représentatif d’environ quatre personnes, que les Espagnoles ont des cheveux longs qui flottent dans le vent, et sont minces et jolies. Nouvelle validation à l’instant, avec ce couple accompagné d’une jeune fille. Lui ne cesse de la photographier, sous tous les angles, devant la mer. Elle se prête au jeu, prend la pose, relève ses cheveux, cambre les reins comme sur les photos des magazines pour néos-beaufs.

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Un peu plus tard, sous la pinède où j’écris mes cartes postales, je retrouverai le trio. Il la photographie toujours, et elle continue à prendre des poses qui mettent en valeur ses charmants avantages, enlace les arbres comme dans une pole dance, etc. Ca en devient gênant, ou troublant, un peu les deux en fait. Je dois faire un effort pour me concentrer sur l’écriture de mes cartes postales. Par hasard, en cherchant l’inspiration vers la mer, j’aperçois l’épouse (?) du photographe, restée en retrait mais qui ne rate rien de la scène. Elle à l’air sombre, et songeur. Est-ce de sa sœur ou de sa belle-sœur qu’elle est jalouse ?

Borne7Ultime coup de tampon sur ma credencial, il me reste à photographier ce qui symbolise la fin de mon voyage, la borne « 0 km » du Camino de Santiago. Bin, les missions impossibles de Tom Cruise à l’écran, c’est rien à côté ! A jets continus, les touristes viennent s’agglutiner devant pour s’y photographier, seuls, en couples, par petits groupes. Ils vérifient le résultat sur l’écran de leurs APN, et comme ça ne leur convient généralement pas (la lumière ici malmène les capteurs), reprennent aussitôt leur place dans la file d’attente.

Mieux vaudrait distribuer des tickets, comme à La Poste ou à la Sécurité Sociale, d’autant que le ton commence à monter parmi ceux qui attendent : un groupe d’Italiens a carrément pris possession de l’endroit. Ils font et refont leurs photos et ne semblent pas disposés à céder du terrain. On n’est pas loin d’en venir aux mains.

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Parmi ceux qui attendent patiemment, il y a un jeune « vrai » pèlerin, appuyé sur ce que j’ai vu de plus proche du bourdon. Il n’a pas l’air de descendre de l’un des cars stationnés sur le parking, et on peut raisonnablement penser, à la poussière dont il est couvert et au bronzage qu’il arbore, qu’il arrive du Puy, voire de plus loin encore. Ayant renoncé à avoir la borne pour moi tout seul, c’est lui finalement que je fais figurer sur ma photo. Il a plutôt belle allure, je trouve.

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Etats de grâce
Nanti d’une boisson locale dénommée, c’est le même nom que chez moi, Coca Cola Light, je me trouve un coin au pied du phare pour écrire dans mon carnet. Le soleil commence à baisser mais il fait encore chaud, et la lumière est aveuglante. Je suis en train de noter des trucs quand je suis visité par la grâce, ce qui, en pareil lieu, n’a rien que de très normal. Cela se manifeste d’abord par un « Oups ! » en espagnol, immédiatement suivi d’un « Hola ! » sympathique. Devant moi, c’est la jeune fille multiplement photographiée, attirée elle aussi par l’endroit (c’est le plus beau), et qui ne m’a aperçu qu’au dernier moment. Mon regard d’aigle, bien aidé par mes Vuarnet de vue, il faut dire, ne m’avait pas trompé : elle est jeune et jolie comme dans un film de François Ozon. Elle hésite un moment, m’adresse un sourire à faire fondre la moitié des glaces du Spitzberg, fait demi-tour sur le sentier, et, telle la biche moyenne, redescend d’un pied léger rejoindre les autres.

Pourquoi suis-je venu ici ? Qu’est-ce que je suis venu y chercher ? Dans son livre, Jean-Christophe Rufin, qui avoue in fine ne pas savoir « en quoi le Chemin agit et ce qu’il représente vraiment », énonce, sur un mode parfois drolatique, toutes sortes de réponses à cette question infligée à tous les pèlerins. L’une d’elles (« On ne prend pas le Chemin, c’est le Chemin qui nous prend ») me rappelle étrangement la phrase la plus célèbre de mon cher Nicolas Bouvier : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ». Ca n’est pas pour me déplaire.

En guise de réponse au fameux « Pourquoi ? », et même si mon voyage n’eut que peu à voir avec le sien, je préfère citer, une dernière fois, celui qui fut mon guide depuis la Côte Cantabrique : « Comment expliquer, à ceux qui ne l’ont pas vécu, que le Chemin a pour effet, sinon pour vertu, de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager ? On est parti, voilà tout ».

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Droit devant moi, les rochers plongent dans l’eau. Après, il y a 5 200 km d’océan, et, sur Liberty Island, USA, la statue de la Liberté salue les arrivants comme elle le fait depuis 1886. Le plus possible, j’essaie de m’imprégner de ce lieu sans égal, de cette lumière violente, du vent frisquet qui fait que je ne sens pas que je suis en train d’attraper un coup de soleil, des cris des mouettes qui font leur cirque. Petit à petit ma tête se vide, et ne reste bientôt que ceci : alors que je n’étais pas sûr d’en être capable, c’est rien de le dire, j’ai fait 2 177 km à 80 km/h avec ma petite moto pour venir ici, et j’y suis arrivé.

C’est le vendredi 30 août 2013, il est peut-être 18 h 30. Je suis toujours assis au pied du phare, mais il y a longtemps que j’ai cessé d’écrire dans mon carnet. Malgré tous les bleus que je me suis faits pour m’être beaucoup cogné à la barrière de la langue, je me sens bien ici, et dans ce pays. A la douce euphorie qui est en train de m’envahir, je n’oppose aucune résistance. ♦

 

Grenoble ~ Compostelle à 80 km/h, la série
1 sur 5. Etapes 1, 2, 3
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1. Grenoble ~ Alès
Transparent_2x14px2. Alès ~ Lézignan-Corbières
Transparent_2x14px3. Lézignan-Corbières ~ Col de la Perche

2 sur 5. Etapes 4 et 5
Transparent_2x14px4. Col de la Perche ~ Barbastro
Transparent_2x14px5. Barbastro ~ Sangüesa

3 sur 5. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Sangüesa ~ Oña
Transparent_2x14px7. Oña ~ Poo de Cabrales

4 sur 5. Etapes 8 et 9. 1
Transparent_2x14px8. Poo de Cabrales ~ Barrage de Salime
Transparent_2x14px9. 1. Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (1ère partie)

5 sur 5. Etape 9. 2 et 10
Transparent_2x14px9. 2. Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (2ème partie)

Transparent_2x14px10. Camping Ancoradoiro ~ Cap Finisterre

 

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Notes

Dans cette série d’articles, les informations de nature historique et relevant de l’histoire du christianisme sont tirées de l’ouvrage de Jean-Christophe Rufin, et bien sûr de Wikipedia, aka « Que-serais-je-sans-toi ». Sur Compostelle et le pèlerinage ont aussi été consultés un certain nombre de sites dédiés, dont le très complet Saint Jacques Info – d’ailleurs cité par Rufin.
Pour sa part, le site Compostelle Info recense dans une de ses sections l’actualité de Compostelle dans les blogs. Le nombre de ceux qui d’une façon ou d’une autre traitent de ce sujet est impressionnant. Pleins d’informations et parfois fort bien écrits, plusieurs de ces blogs méritent un détour.
On notera que la recension de Compostelle Info est sans exclusive pour ce qui est des moyens de transports utilisés pour rallier Saint-Jacques. 🙂

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6 commentaires pour Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 5 sur 5

  1. Matmata dit :

    Fini !…

    Eh oui, c’est un peu dommage … mais il fallait bien que ce merveilleux voyage ait une fin …

    J’aime bien dans cet épisode quand tu rends hommage à ta moto, partenaire incontournable de cette épopée … Ça me fait penser à ces cavaliers à qui ils ne viendraient pas à l’idée d’aller se reposer avant de s’être occupé et avoir soigné leurs destriers …

    C’est vrai que ces bécanes atypiques ont besoin du minimum d’attention, respect et considération que devraient leur accorder leurs pilotes en toutes circonstances.

    Pour paraphraser Racine et détourner cette maxime à l’endroit d’une Royal Enfield Bullet … « qui veut voyager loin ménage sa monture ».

    J’aime à croire que tu fais partie de ces motards avec lesquels il est agréable de faire un bon bout de chemin … un peu comme avec mon copain « Couscous Bullet » quand par exemple, il nous prend l’envie d’aller voir notre pote, le grand sorcier d’Auvergne. On se fait ça dans la journée sur un filet de gaz et 500 bornes plus loin, une fois regagné nos pénates, nos machines ronronnent encore de plaisir en attendant le prochain épisode … Tellement il en prend soin, sûr qu’elle va faire aussi beaucoup de kilomètres sans soucis … la « Belette » à Frédo !

    Encore une fois, merci Jean-Louis.

    Pis, bonnes prochaines aventures avec le plaisir de les parcourir avec toi … par procuration

    Philippe

  2. Daniel78 dit :

    Merci Jean-Louis.
    Pour ton récit ici, et pour mes superbes moments passés en compagnie de
    J.-C. Rufin grâce à toi également. L’a pas fait long feu le bouquin…
    Daniel

  3. Bertrand Louchet dit :

    Matmata a raison : « tu fais partie de ces motards avec lesquels il est agréable de faire un bon bout de chemin », que ce soit à moto ou, comme ici, grâce à ce blog fantastique.

    Merci Jean-Louis.

    Bertrand

  4. Olivier Mottin dit :

    Superbe récit superbement écrit et dont on aimerait qu’il ne finisse pas. Il en émane une grande humanité et une grande culture, qui sont les bases du vrai Respect. Pas ce terme galvaudé utilisé par ceux qui justifient ainsi leur droit à emm… les autres, mais ici l’essence de la culture qui est la base de la compréhension des autres, de ce qui les animent, alimenté par sa propre réflexion sur ce qui anime le narrateur. Si tout le monde agissait comme toi, alors on pourrait instituer un vrai dialogue au delà des apparences où on s’arrête trop souvent pour cataloguer son prochain.
    La preuve aussi qu’il n’est pas besoin de suivre l’inflation galopante des cylindrées prônée par tant de gens pour poursuivre ses rêves au bout de la terre. Tu es quelqu’un dont on aimerait faire la connaissance. A un prochain rassemblement de la Royal Association peut-être ?

    Bonne route à toi.

    Nirlo

    • jihel48 dit :

      Merci Nirlo pour ce commentaire. Comme ceux qui précèdent, c’est du baume au coeur du poor lonesome blogger, qui publie comme on lance une bouteille à la mer, sans rien savoir de l’accueil qui sera réservé à ce qu’il raconte – quand accueil il y a. C’est aussi un peu le sujet du billet de ce jour.

      Bien cordialement.

      PS : sauf si je me casse une jambe, les deux bras, et que je me crève un oeil de surcroît, je serai au prochain Rassemblement de la Royal Association, dans les Vosges. 🙂

  5. Etienne dit :

    Merci pour ce « slentando » final.
    Et le retour de compostel ?
    Si les marcheurs prennent le car, le train ou l’avion, toi tu es revenu en bullet ?
    Ca vaudrait peut être le coup de décoller de la lune et de nous offrir une ou deux révolutions narratives sur le thème du retour ?
    Merci en tout cas pour ces cinq semaines passées sur le chemin.

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