Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 4 sur 5

Filet Recit_685Suite du voyage à Compostelle. Etapes 8 et 9.1
Brouillard et lumière. Ce n’est pas le Chemin qui suit la route. Oviedo. De la beauté des femmes. Les horreos. Quatre pas vers le ciel | En Galice. Une moto, des pèlerins. Et Dieu dans tout ça ? Lugo sans GPS. Compte à rebours. Santiago.

Puce_nav_GMaps_12  Navigation dans la série à la fin de l’article

 

28 août 2013. Etape 8 | Poo de Cabrales ~ Barrage
de Salime (239 km)

Google_iti3Misty
Petit déjeuner rapide et copieux, les 3 euros qu’il me coûte feront définitivement oublier le quesos vendu hier soir au prix du platine. Il a donc plu cette nuit, mais les premiers kilomètres sont marqués par le retour de mon superpouvoir sur la météo. Je pars avec le brouillard, qui est souvent l’indice d’une belle journée et ménage de beaux effets à l’amateur de photographie, spécialement quand il se déchire. Ce que ne manque pas de faire ce brouillard-là, me découvrant un beau paysage « auvergnat », avec une lumière bien contrastée.

DCIM100GOPRO
DCIM100GOPRO

Café près de Cangas de Onis, carrefour important, et accessoirement lieu de naissance du roi Alfonse II, sous le règne de qui fut « miraculeusement » découverte la tombe de Saint Jacques en Galice (on revient là-dessus, et comment ne pas, dans la dernière partie de ce récit). Bien qu’il soit encore assez tôt, l’établissement est bondé, un peu comme sur une aire d’autoroute. Au bar, un couple de Français, la trentaine décontractée. Arrivés de leur Vendée à Gijon par le ferry, ils font le tour de l’Espagne, à deux sur leur Vespa 300 déjà bien amortie. L’argent qu’ils n’ont pas mis dans leur bécane, ils le dépensent en ne s’arrêtant que dans les Paradores, ces hôtels de luxe installés dans d’anciens châteaux ou monastères de villes souvent inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco (le Parador de Saint-Jacques-de-Compostelle, l’Hostal de Los Reyes Catolicos, fondé au XVème siècle par Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, se trouve juste à côté de la cathédrale. On dit que c’est le plus vieil hôtel au monde, et l’un des plus luxueux).

Bon, leur choix est respectable, et à mettre en balance avec le même voyage en 1200 GS « liquide » achetée en leasing (admission verticale, cinq modes cartographiques et trois courbes de gestion du ride by wire) et des pâtes au menu tous les soirs au camping. Pardon ? Faire le même voyage en GS et dans les Paradores ? Ca doit être bien aussi, oui.

Ce n’est pas le Chemin qui suit la route
Je suis pressé, maintenant, d’arriver en Galice, et jusqu’à Oviedo, je fais tirer par la N 232. Avant d’arriver à la grande ville elle-même, je suis frappé par les couleurs très crues, limite criardes (parfois la limite est franchie), de certaines maisons du bord de route. Cela m’évoque celles de ces pays qui luttent ainsi contre la grisaille ambiante, celle du climat : Islande, Bretagne, Pays Basque, mais sans la belle harmonie et composition des ensembles que l’on voit là-bas. Ici, il s’agit de cas isolés, sinon d’exception, et c’est, comment dire… curieux. Un peu comme si le propriétaire était tombé sur un stock de peinture cédé à vil prix.

G1000825_640
DCIM100GOPRO

L’arrivée à Oviedo se fait par des zones industrielles et faubourgs aussi laids que partout ailleurs, et la nationale qui les traverse est aussi le Chemin. Ici, j’aurai de la peine pour les pèlerins qui ont déjà fait des centaines de kilomètres, et marchent entre barres de HLM, entrepôts délabrés et panneaux publicitaires 4 x 3. Dans ce genre de banlieues, le pèlerin marchant au bord de la route avec ses références médiévales doit se sentir, comme dit Rufin sans citer Les Visiteurs, semblable « à ces chevaliers que des films comiques projettent dans le présent et qui déambulent en cotte de mailles au milieu des voitures. »

DCIM100GOPRO

L’omniprésence de l’asphalte en Espagne est une grande affaire, qui fait dire à beaucoup que la plus belle partie du Chemin de Saint-Jacques est… la partie française. Et si le fait que le Chemin suit la route donne l’impression qu’il n’est pas « conforme à l’Histoire », la réalité est inverse. « Le problème est que cet itinéraire est aujourd’hui couvert de routes. Le Chemin que l’on suit est à la fois authentique et méconnaissable. » Ca n’est pas toujours le cas, hein, et la chose est manifeste depuis la Cantabrie surtout : « On se retrouve vite de nouveau à longer des nationales. (…) Le sentier qui borde la route est parsemé d’ordures que les automobilistes ont jetées : canettes métalliques, papiers gras, paquets de cigarettes. En Cantabrie, le marcheur prend conscience pour la première fois qu’il est lui-même un déchet. »

Bon, Rufin relativise un peu plus loin cette déchéance, et fait même de l’ascèse qu’elle entraîne un moyen d’accéder au « secret du Chemin », on en reparlera. Très égoïstement, cette caractéristique déplaisante pour les marcheurs me va bien à moi, qui à 80 km/h, le dos bien calé contre mon énorme paquetage, peut ainsi respirer l’air du Chemin, en ressentir l’ambiance, et même échanger avec eux des signes amicaux (je n’osais pas trop au début, crainte qu’ils ne pensent que je me moquais d’eux).

En réalité, il semble que nombre de pèlerins s’affranchissent des fastidieuses traversées d’agglomérations par la grâce du bus ou même du métro, comme à Bilbao. Ou encore en partageant les frais d’un taxi, voire en utilisant des services ad hoc tels que la Mochila-Express, système de taxis pour les bagages permettant aux marcheurs, en les délivrant de leur sac à dos, de cheminer léger jusqu’à l’étape du soir (on a compris que mochila est le mot espagnol signifiant « sac à dos »).

Oviedo
Bien que je garde mes distances, autant que je peux, avec les grandes villes, Oviedo, j’y tenais. Parce que c’est une étape incontournable sur le Chemin, et qu’historiquement il ne s’y est pas rien passé. Pendant la « Commune » de 1934, la ville est le théâtre principal des combats qui mobilisent toutes les Asturies (j’en ai dit un mot dans l’étape précédente), et qui s’achèvent dans le sang le 19 octobre. « Ceux d’Oviedo » symbolisent la résistance aux dérives de la jeune république qui allaient déboucher sur 40 ans de dictature. Une chanson, Le Drapeau rouge, immortalise leur combat.

Dans l’histoire plus longue dont je suis les traces aujourd’hui, la ville, qui possède une basilique dédiée non pas à un quelconque apôtre devenu saint, mais au Christ-Sauveur lui-même, constitue une sorte de premier terme au pèlerinage, ou le début d’un second jusqu’à Compostelle. C’est le Camino Primitivo, le Chemin des origines, tracé au IXème siècle par le roi Alfonse II, celui qui est né à Cangas de Onis, oui, ça fait plaisir de voir qu’il y en a qui suivent. Dans la foulée il fit édifier à Compostelle la basilique abritant les reliques de Saint Jacques. « Arriver à Oviedo, résume Rufin, c’est en quelque sorte arriver au terme d’un voyage et s’apprêter à en entamer un nouveau. »

DCIM100GOPRO

Pour l’heure et si je veux pouvoir « entamer un nouveau voyage », il est urgent d’aller faire des courses, mon estomac ayant rejoint mes talons depuis un bon moment déjà. Tout en me disant que je vais le regretter, je me laisse entraîner vers le centre-ville par le flot des voitures et par les panneaux dédiés. Avec l’aide du Christ-Sauveur sans doute, j’avise in extremis tout à la fois un large trottoir, une boulangerie et une verduleria. Trop bien !

De la beauté des femmes
Si je n’ai guère de souvenirs de la verduleria, je me souviens très bien de la boulangère. D’une opulence décomplexée, avec un joli visage, mais maquillée comme dans un film de Fellini, elle n’a pas plus de 25 ans, et des tatouages un peu partout pour ce qui est de son domaine public. Pour le reste, je devrai m’en remettre à mon imagination. Contrastant avec cette espèce de vulgarité affichée, elle est d’une gentillesse extrême, et, ayant compris que j’étais français (je me demande comment elle a fait), elle me gratifie quand je pars d’un hésitant « Bon… jour », tout sourire.

Je vois bien que certains de mes estimés lecteurs sont en train de s’agacer de ces perpétuelles descriptions de créatures (de rêve) qui traversent mes petites histoires. Aucune n’est inventée, je m’en suis déjà expliqué ici. Et s’il m’est impossible de ne pas les remarquer, c’est que pour moi la beauté des femmes contribue à la beauté du monde, et à le rendre plus vivable. Comme le sourire d’un enfant, la montagne au mois de juin, l’air de Barberine dans Les Noces de Figaro, le pas de deux à Central Park de Fred Astaire et Cyd Charisse dans Tous en scène, ou… une balade en Bullet sur une route qui déchire.

Bon, alors ça, c’est fait. Comme j’appartiens à un genre à qui l’on doit la misogynie, le machisme et la phallocratie, je sais bien qu’il y a un maximum de chances pour que ces propos se retournent contre moi. Mais je ne vais pas changer d’avis demain, d’autant que j’ai trouvé un autre voyageur dont le chemin, comme mes routes, est parsemé de rencontres lumineuses et éphémères avec de jolies femmes, rencontres qu’il nous fait partager avec beaucoup de talent et d’élégance. Par exemple dans ce café-restaurant au Pays Basque, avec « une serveuse ravissante qui mettait la salle en place pour le déjeuner. Elle avait poussé la sono à fond et un rock assourdissant faisait trembler les linteaux de granit des fenêtres (…). Une lutte à mort était engagée entre cette fille, sa beauté, sa jeunesse, ses rêves, et en face ces vieux murs, cette solitude rurale, cette douceur religieuse. J’ai bu mon café au comptoir et la fille, en souriant, m’a offert une part de gâteau qui sortait du four. Sans doute m’était-elle reconnaissante de ce que je ne lui avais pas demandé de baisser sa musique. (…) Quand je repartis, j’avais la musique dans la tête, et dans ma mémoire, le sourire un peu désespéré de cette fille. »

Ou encore (c’est la rencontre avec « Marika », avec qui il va faire, en tout bien tout honneur, un petit bout de Chemin) : « Deux marcheurs, un garçon et une fille, enfilaient alors la ruelle haute sur laquelle était tracé un signe jacquaire. La fille m’a regardé et m’a souri. Elle était très belle. Je lui ai rendu son sourire, comme j’aurais souri à une biche qui aurait traversé un bois devant moi. Il y avait longtemps que je n’avais pas été zen comme ça. Vu de l’extérieur, ça passait probablement pour de l’imbécillité ». J’ai beau lui en vouloir de trouver les mots que j’aurais aimé trouver moi-même, et dans lesquels je me reconnais tellement (surtout dans cette dernière phrase !), je trouve ce Rufin assez génial.

Sur le trottoir, et la moto chargée d’assez de provisions pour soutenir un siège, je m’inquiète de savoir comment je vais me sortir de la ville vers Grado, à partir d’où, en principe, je ne suivrai que de petites routes jusqu’à Saint-Jacques. Mais je me laisse distraire un instant, et volontiers, par ces deux jolies filles minces, dont les longs cheveux flottent dans le vent, qui passent en arborant ce qui m’a semblé être la mode de l’été 2013 dans cet aimable pays : un haut on ne peut plus transparent (pour faire plus transparent que ce haut-là, il eût fallu qu’elles n’en portassent point, aurait sans doute dit Proust), ne laissant rien ignorer d’un joli soutien-gorge promu pièce de vêtement à part entière, assorti au reste de la tenue, et délicatement ouvragé. Comme je suis en état de sidération, je ne pense même pas à leur demander mon chemin, alors qu’elles étudient peut-être, voire sûrement, le français à l’université.

Je le fais du coup avec un type qui sort de la boulangerie et qui, malgré sa bonne volonté, ne me sera d’aucun secours (lui n’a vraisemblablement jamais étudié le français, nulle part). Après deux ou trois tentatives du même tonneau, c’est finalement un Espagnol parlant bien notre langue et à qui mon charabia a tiré l’oreille qui viendra gentiment me mettre sur la voie de… l’autoroute, faite tout exprès pour me conduire à Grado, et que je prends comme une bénédiction.

Les horreos
Agréable pique-nique peu après Grado, dans une campagne tout ce qu’il y a de « française », mais bon. Peu après je quitte la nationale qui file vers la côte et La Corogne, pour m’enfoncer dans les Asturies profondes via cette route bordée de vert, repérée depuis bien longtemps, et qui longe le Rio Narcea. Une fois encore, je m’ai pas trompé : elle est tout simplement magnifique. Je découvre ici mes premiers horreos, typiques de cette région (mais j’en ai vus jusqu’en Galice). Venus du néolithique, dit-on, les horreos sont des greniers sur pilotis, reposant sur des pierres plates qui empêchent les rongeurs de s’inviter à manger dans la partie supérieure. A l’origine recouverts de chaume, ils sont entourés d’une galerie en bois sur laquelle on fait sécher des herbes, des épis, des fleurs.

DSCN0096_640
DSCN0091_640

Si certains semblent être restés dans un état proche de l’origine, à la toiture près, beaucoup ont été intégrés dans des habitations modernes dont ils constituent une dépendance, qui se veut « pittoresque », j’imagine. « Ces pauvres horreos, se désole Rufin, ont souvent été défigurés par des escaliers de béton, des toits de tuiles ou de tôle, des fenêtres. Nombre d’entre eux ont été transformés en garages, en poulaillers, en hangars agricoles. Pourtant, ils sont là, reconnaissables sous leurs déguisements, et certains, parfaitement conservés, dressés sur leurs pattes de pierre, témoignent fièrement d’un passé qui se compte en millénaires. »

DCIM100GOPRO

Si ce récit était un film, entre le barrage de Villaverde et celui de Salime près duquel j’ai dormi, j’arrêterais la voix off pour laisser « parler » les images, avec une musique qui va bien. Peut-être, même, avec juste le chant du moteur et le sifflement du vent. C’est que ces quelques dizaines de kilomètres, parcourus en fin d’après-midi pratiquement sans y croiser une voiture, sur ces routes bordées d’eucalyptus et qui semblent avoir été faites pour la moto, auront été un de ces moments de pur-bonheur-motocycliste™ qui découragent la description. Un de plus. Et il y en aura d’autres, merci Saint Jacques.

DCIM100GOPRO

Parmi les images et éclats de mémoire qui me reviennent, cette pause-café vers Santa-Marina. Le café, attenant à une ferme, est désert. Une femme sort d’une dépendance et vient me servir, sans un mot. Elle ressemble à l’une de ces Corses caricaturées dans Astérix (« Elle te plaît pas, ma sœur ? »). Pendant que je bois mon café et parcours le journal local, elle reste immobile derrière le bar, j’ignore dans quel rêve. Sans parler, toujours. Son silence est accentué par le tic-tac d’une pendule qui aurait toute sa place dans un film à suspense. Elle a quand même dû dire « Un euro » quand j’ai voulu payer, sinon j’aurais fait comment ?

DCIM100GOPROJe passe ensuite un complexe industriel (avec une tour de refroidissement genre centrale nucléaire), qui me rappelle que les Asturies sont, ou ont été, l’une des grandes régions industrielles de l’Espagne, et traverse le village de Pola de Allande, surligné sur ma carte depuis belle lurette, comme toutes les étapes du Camino del Nord depuis Santillana. Bah, c’est un village « touristique » de moyenne montagne, sans âme qui vive, et sans charme particulier. Alors que j’avais pensé y faire étape, cela m’incite plutôt, tant il fait bon rouler à cette heure, à rajouter un pull, troquer mes gants d’été contre des gants de demi-saison, et à continuer jusqu’à Grandas de Salime, le village suivant marqué d’un coup de stabilo sur ma carte.

Quatre pas vers le ciel
Dans cette lumière un peu grise, due aux nuages venus de la mer dont je n’ai jamais été si proche, la montée vers les paysages de landes et d’herbe rase des hautes-terres asturiennes, l’arrêt au Col del Palo, comme la descente vers le barrage où m’attendait mon hôtel, je les ai rangés soigneusement parmi mes plus beaux souvenirs de moto. Ici est un autre pays du vent, dont témoignent les éoliennes alignées à perte de vue sur les crêtes, avec parfois, parce qu’il faut bien faire quelque chose de toute cette énergie « gratuite », une petite centrale électrique.

DCIM101GOPRO

Pour parachever le tableau, et alors que la couverture nuageuse se disloque (toujours l’effet de mon superpouvoir), je suis accueilli au Col del Palo par un petit groupe de chevaux en liberté, qui au sommet ont la gentillesse de s’aligner à contrejour, juste pour la photo. Trop bien, à nouveau.

DCIM101GOPRO

A la fin de l’été, Jean-Christophe Rufin a parcouru ces montagnes par une variante peu connue du Chemin, « d’une beauté incomparable », et ceci à l’instigation pressante d’une aubergiste du village de Campiello (il a rejoint ensuite le barrage de Salime, j’en parle un peu plus loin). « J’étais parvenu à un col désolé, écrit-il, et la terre était couverte d’herbe rase. Soudain, un groupe de chevaux sauvages se dessina sur l’horizon. Ils avaient la crinière longue et bondissaient en liberté, poussés par le vent à moins qu’ils ne fussent alertés par mon approche. L’un d’entre eux, plus grand et plus intrépide, attendit, immobile, et me fixa. Puis il dessina dans l’air une arabesque, encolure fléchie, membres rassemblés, tourna sur lui-même et, après m’avoir regardé une dernière fois, disparut. » J’aime à penser que nous avons vu les mêmes.

DCIM101GOPRO
DCIM101GOPRO

La descente se fera à une allure bien inférieure aux 80 km/h réglementaires, tant je tiens à m’imprégner de ce moment privilégié, et parce que je prends un million de photos.

DSCN0106_640
DSCN0113_640

Le barrage de Salime est un peu impressionnant, par sa taille, mais aussi parce qu’il a visiblement l’âge de l’énergie hydraulique en Espagne. Par son côté sombre, avec ses dépendances techniques débouchant sur je ne sais quel réseau secret de tunnels et galeries, par ces énormes conduites forcées, par ces maisons accrochées à la montagne et qui semblent abandonnées, il règne ici une atmosphère à la Myst, le premier grand (et superbe) jeu sur Mac, qui m’a fait acheter mon premier lecteur de CD-Rom. Oui, tout ça ne nous rajeunit pas, en effet.

DCIM101GOPRO

C’est juste après le barrage que j’arrive au très recommandable hôtel Las Grandas, littéralement accroché à la falaise au-dessus de l’embalse. L’endroit est vraiment magnifique, et il m’aura fallu moins d’une seconde pour décider d’écourter ici, de peu en fait, mon étape du jour.

DSCN0116_640

Le patron m’accueille avec une gentillesse extrême. Mes affaires jetées en vrac dans la jolie chambre toute blanche, je redescends vite fait bricoler sur ma moto : la gaine du câble d’embrayage, à qui je fais suivre un chemin perso qui diminue sensiblement l’effort à appliquer au levier, est en train de se couper sur la patte de fixation du klaxon. Démontage d’icelui, et, bien que n’ayant pas les bonnes clés, je réussis à virer la patte fautive, et à fixer le klaxon « de profil », directement sur le cadre, à la manière des Bonneville de la deuxième moitié des 60’s. Ma Bullet a maintenant quelque chose en commun avec la plus célèbre (et la plus belle) des motos anglaises.

Alors que j’entreprends de ranger mes outils, arrive le patron de l’hôtel, qui traînait dehors depuis un moment avec deux serveurs. La main qu’il me tend est… pleine de mûres, qu’il vient juste de cueillir dans la haie, et qu’il m’offre ! Ce geste parachève une journée géniale, et du coup, je m’en veux un peu, plutôt que d’honorer son restaurant ce soir, de manger dans la chambre une partie de mon énorme stock de provisions (après la petite mésaventure d’hier soir, je ne veux prendre aucun risque). Mais il ne m’a paru en rien en être affecté.

 

29 août 2013. Etape 9 | Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (1ère partie) (284 km)

Google_iti3Je suis seul ce matin à petit-déjeuner, avec une serveuse à l’air grognon qui regarde la télé. Trois fois en un quart d’heure, j’y verrai un Obama grisonnant, l’air fatigué, expliquer ce que je crois être un attentat motivant une intervention des Etats-Unis en Syrie. Etrange comme quelques jours de voyage, surtout dans un pays dont on ne parle pas la langue, transforment les actualités en une suite d’énigmes (il s’agit en fait des conséquences – il n’y en aura guère ! – de l’emploi par la Syrie d’armes chimiques contre les positions rebelles à la périphérie de Damas).

DSCN0118b_640

La veille au soir, j’ai relu la partie du livre où Jean-Christophe Rufin raconte son passage ici, ça m’a fait tout drôle : « Le sentier débouchait de la forêt à la hauteur du barrage de Salime. Avec la chaleur, je mourais de soif. Je m’assis à la terrasse d’un restaurant qui dominait le lac pour manger une glace. Un car de pèlerins motorisés ripaillait à l’intérieur. Je me serais bien assis dans la même salle qu’eux, car elle était climatisée. Mais le chien de la maison était venu me renifler d’un air dégoûté, et je n’eus pas le cran d’imposer à ces messieurs proprets et à ces dames coiffées avec soin mes odeurs de chemineau. » Pas gentil, le chien, avec celui qui l’a rendu désormais célèbre. S’il a quand même droit à sa photo ici, c’est pour m’avoir tenu compagnie (avec une certaine indifférence, il faut dire) pendant tout le temps où j’ai bricolé sur ma moto.

Galice ! Galice !
« Si Compostelle est l’objectif du pèlerinage, écrit encore Rufin, toute la province de Galice bénéficie du prestige que confère la présence miraculeuse du Saint. Entrer en Galice, c’est toucher au but ». Je suis tout excité à l’idée d’y entrer aujourd’hui, la limite de la « Communauté autonome » (j’ai du mal avec l’organisation administrative de l’Espagne) se trouvant au Puerto del Aceibo, à 15 km. Pour ne rien gâter, météorologiquement parlant, c’est une journée somptueuse qui s’annonce.

Je passe d’abord un moment dans le dernier village « historique » du Chemin en Asturies, Grandas de Salime, où j’avais prévu de faire étape. Je m’y contenterai d’un café, et d’un tour à pied dans la partie ancienne du village, très belle. Mais je trouve que les vieilles pierres me considèrent avec indifférence. Il se pourrait, même, qu’elles ne me considèrent pas du tout, moi qui suis le Chemin sans autre effort physique que le coup de kick donné à ma moto le matin, et qui n’ai pas la moindre coquille Saint-Jacques accrochée à mon guidon.

DSCN0122_640

Depuis l’Antiquité on portait des coquillages pour se préserver de la sorcellerie, du mauvais sort et de toutes sortes de maladies. La coquille fut symbole de l’amour tout court avec Vénus, de l’amour du prochain chez les chrétiens (les deux valves du coquillage en représenteraient les deux préceptes), mais n’apparaît vraiment dans l’iconographie chrétienne qu’avec le culte de Saint Jacques.

Le fait qu’elle soit devenue l’un des symboles du pèlerinage tiendrait à ceci : à leur arrivée à Compostelle, les pèlerins se voyaient infliger par les prélats, sans doute par pure méchanceté, tout un tas de pénitences à accomplir sur le chemin du retour. L’une des plus prisées était de les obliger à avancer, plusieurs heures par jour, sur les genoux. Les pèlerins auraient eu alors l’idée de fixer à leurs genoux avec des cordelettes, pour les protéger, ces sliders d’un autre temps. Je ne sais si les pénitences accomplies dans ces conditions valaient absolution, cependant.

Itineraires_coquille

Bon ça n’est qu’une hypothèse, hein, et il y en a bien d’autres. J’aime assez celle selon laquelle les nervures de la coquille symboliseraient la multiplicité des chemins qui tous convergent vers Saint-Jacques. En plus de son pouvoir protecteur, elle permettait encore aux jacquaires de se distinguer des autres voyageurs, de boire dans les fontaines, ou de demander l’aumône. Parce qu’il est un réservoir de mythes, le pèlerinage de Saint Jacques aurait enchanté Roland Barthes.

Une moto, des pèlerins
Vers 10 h du matin, pause photos au Puerto del Acebo. Je suis en Galice ! J’y crois trop pas, comme dirait Nabilla. Sur la droite, c’est à dire vers le nord, je m’écarquille les yeux parce que je crois voir la mer, à vol d’oiseau, elle est à 35 km. En fait, je ne vois rien au loin que de la brume, des paysages sans aspérités, et des éoliennes un peu partout.

DCIM101GOPRO

Par contre, niveau moto, ça va être l’éclate absolue, dans ces montagnes aux formes douces des hautes terres, où la route suit grósomodo les courbes de niveau (grósomodo est le mot espagnol signifiant « grosso modo »). Comme toujours en pareil cas, je ne peux que m’affliger de la pauvreté de mon vocabulaire pour décrire ces moments, où tout se conjugue pour offrir au motard des souvenirs qu’il gardera en lui jusqu’à ce qu’Alzheimer se mette à lui grignoter les neurones : temps superbe, température juste assez fraîche pour que le moteur tourne bien, revêtement parfait, courbes dessinées par un ingénieur sorti major de sa promotion, moto qui réagit à la moindre de ces « pressions subtiles » dont parle l’ami Frédéric, et qui s’extrait des virages avec dignité, dans un grondement sympathique, sur une discrète sollicitation de la poignée droite… Pfff, rien que d’y repenser, j’en ai le pantalon humide. Amis motards, quand vous serez en Galice, ne manquez pas les 87 km de la route Grandas de Salime ~ Lugo par A Fonsagrada, vous m’en remercierez à jamais.

DCIM101GOPRO

Alors qu’au retour, sur le Camino Francès bien plus fréquenté, je ne cesserai de croiser des dizaines de pèlerins, dans cette partie de mon voyage ça n’est que dans la montée à ce col marquant l’entrée en Galice que j’ai commencé à en voir vraiment marcher au bord de la route. « Comme ces oiseaux qui indiquent au navigateur la proximité de la terre, dit joliment Rufin, ils sont signe, pour le pèlerin, que Compostelle est proche ». Régulièrement, de petites « déviations » leur offrent autre chose que du bitume pour user leurs chaussures, et aussi un peu d’ombre, mais il ne s’agit généralement que de couper deux ou trois virages avant de revenir sur la route.

DCIM101GOPRO
DSCN0132_640

Courses dans une supérette à A Fonsagrada (le « A » fait partie du nom). A la caisse, la jeune fille est gentiment chambrée par des habitués-retraités à l’œil rieur, devant moi. Ils lui donnent ostensiblement du « Gracias, señora », en partant. Elle, très digne, les corrige (mais on dirait que c’est un jeu entre eux, et qu’ils lui font le coup tous les jours) : « Señorita ! ». Les types me regardent, complices. En fait, je le raconte mal, mais c’était assez drôle. Je souris, en essayant de prendre l’air aussi intelligent que possible. Mais pour une fois, je crois que j’ai compris.

Coup de chance bienvenu, j’arrive à trouver dans le village une sorte de droguerie-quincaillerie, et la colle au néoprène dont j’ai besoin pour mes chaussures. Après avoir sans aucun résultat baragouiné devant le vendeur en montrant mes V-Quattro dont la protection de sélecteur home made bat de l’aile, je me suis baladé dans les rayons au hasard, et j’ai trouvé en moins d’une minute !

DSCN0137_h400

Pause pique-nique et réparation de chaussures peu après, sur une de ces déviations évitant la route aux marcheurs. Le pique-nique se conclut par un excellent yaourt aux mûres que je dédie au patron de l’hôtel Las Grandas de la veille. Je suis en train de faire une photo de… mon casque, posé sur une borne toute neuve, quand arrivent les premiers pèlerins que je verrai « de près ». Je suis curieux de ces gens qui, plutôt que d’aller se faire bronzer sur une playa quelconque, viennent marcher des centaines de kilomètres par tous les temps, dans la poussière, ou, pire, sur le goudron au bord des routes.

Bien sûr, je n’apprendrai pas grand chose de cette courte observation, mais déjà ceci, qui sera largement confirmé au retour : la diversité des âges, looks, profils et probablement CSP est évidente. Ce jeune couple, passé en premier, s’est équipé de pied en cap chez Décathlon la semaine dernière. Des chaussures au matelas qui trône en haut du sac, tout est raide de neuf. D’autres ne paient pas de mine, et ont l’air parfois franchement à la peine. Comme cette femme plus toute jeune, genre ayant souffert, marchant seule et portant de travers une incroyable mochila avec une seule bride de la largeur d’un doigt qui lui scie l’épaule. Sur le sac, elle a jeté en vrac la moitié de ses fringues, qui tiennent je ne sais comment. Elle est rouge et ébouriffée, mais en passant, m’adresse un large sourire : Hola ! Suivront plusieurs petits groupes, entre deux âges, mais je ne saurais dire lesquels. Ils sont habillés un peu n’importe comment, et leur démarche est assortie. La plupart ont des bâtons télescopiques, je n’ai pas vu un seul bourdon. Aucun d’entre eux n’avait l’équipement, ni le pas assuré, des gens du Caf que j’ai fréquentés.

Et Dieu dans tout ça ?
Je n’ai pas que du respect pour ces pèlerins, mais aussi une espèce de tendresse. Spécialement pour les plus déglingués d’entre eux, les mal équipés, les pas sportifs, les maladroits, tous ceux (et celles) dont la corpulence excessive et le peu d’entraînement manifeste rend la présence ici aussi incongrue qu’une bouteille de Badoit sur la table d’un repas de chasseurs. Parmi les images de ce voyage qui me restent, à plus de quatre mois de distance, il y a assurément les leurs.

« Et Dieu dans tout ça ? » Je n’ai pas enquêté sur la question que Jacques Chancel ne manquerait pas de poser s’il était à ma place, mais il est évident que la religion est pour quelque chose dans ce qui actionne une partie de ces gens. Beaucoup continuent d’ailleurs d’enregistrer, avec gravité, le rituel « Priez pour moi à Compostelle » à eux adressé en cours de route, et parfois se trouvent chargés de petits cadeaux ou d’offrandes à déposer au pied de la statue du saint – au risque d’alourdir gravement la mochila.

Mais je suis persuadé que, dans la plupart des cas, la religion n’est pas leur motivation première. « Si le pèlerinage de Compostelle connaît un regain de vitalité [depuis les années 60], note Rufin, ce n’est plus comme la voie royale de la foi qu’il était jadis. Le Chemin est seulement l’un des produits offerts à la consommation dans le grand bazar postmoderne ». Pas mieux. Et si la majorité d’entre eux supportent leur lot de privation, voire de souffrances, c’est parce qu’en approchant cette sorte d’ascèse déjà évoquée, « elles les aident à atteindre un objectif spirituel, quelle qu’en soit la forme ».

Ca doit être cela qui intéresse un païen comme moi, qui ai eu à coeur de parcourir cet itinéraire, mais dans des conditions que n’avait pas prévues l’Eglise apostolique et romaine : le Chemin « n’appartient en propre à aucun culte, et à vrai dire, on peut y mettre tout ce que l’on souhaite ». Là est peut-être le « secret » du Chemin – celui de son succès assurément.

Reste que je mets à gamberger sur le fait que depuis le XIème siècle, des milliers de pèlerins sont passés ici, devant cette borne qui fut sans doute moins pimpante, et sur ce chemin usé par l’Histoire. A raison d’environ 100 000 par an aujourd’hui, 250 000 les bonnes années (en 2013, 215 880 pèlerins ont retiré à Santiago la compostela, le « certificat de pèlerinage »), ça se compte même en millions. Dans la demi-somnolence de l’après-repas, j’ai un moment la vision d’un long cortège de fantômes.

Lugo sans GPS
Classée au patrimoine mondial de l’Unesco à cause de ses belles fortifications romaines pratiquement intactes, Lugo est toute proche de l’endroit où, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest, se rejoignent les deux branches principales du Chemin, le Camino del Nord et le Camino Francés. Après Lugo, j’ai décidé de me faire les petites routes blanches qui conduisent à Sobrado dos Monxes, via Friol. Je me heurte donc à ce problème classique : depuis un grand centre urbain, les petites routes sont bien plus difficiles à trouver que les grandes (comme trouver le départ d’un GR quand on est à pied), et leur signalisation improbable. Confirmation à Lugo, où je suis infoutu de trouver une route qui m’amènerait vers Friol, qui me semble pourtant un « gros » village. Il va falloir que je songe sérieusement à m’équiper d’un GPS (private joke).

DCIM101GOPRO

Alors que je viens de faire deux fois le tour du rond-point de la photo, qui ne me mène nulle part, je fais signe à une Golf, dont le conducteur consent à s’arrêter à ma gauche. Sa femme est au téléphone. Je lance au type, en articulant de mon mieux : « Friol ? », avec un geste destiné à appuyer le point d’interrogation. Il se penche vers moi, commence à m’expliquer avec une incompréhensible volubilité la route à prendre, et… se fait enguirlander par sa femme, avec une égale volubilité ! Elle lui explique que, tu vois chéri, au cas où tu t’en serais pas aperçu, je suis en train de téléphoner, là, et le motard francés, il a rien qu’à aller se faire voir ailleurs ou s’acheter un GPS (c’est marrant, elle, je l’ai bien comprise). En détachant les syllabes et avec un geste m’en indiquant la direction, le type m’envoie sur l’autoroute de La Corogne ! Après un autre geste, d’impuissance contrite celui-là, il s’en va avec sa douce, et moi me faire voir ailleurs. Quant au GPS : que sera, sera

En bricolant sa recommandation (un bout de rocade, puis la N VI vers le nord, en lieu et place de l’autoroute), je remonte jusqu’à Begonte. Partout depuis Lugo, des panneaux lumineux recommandent la plus extrême prudence, pour cause de risque maximal d’incendie (en me rapprochant du Portugal, je me suis rapproché de leur source, et en me rapprochant de la mer, le vent est à nouveau déchaîné). A Begonte je trouve, non sans l’aide du patron du café où je m’arrête, la route vers Friol. Depuis Lugo, nulle part sur ma gauche où je les guettais je n’ai vu partir de petite route blanche.

DCIM101GOPRO
DCIM101GOPRO

En fait de petites routes, je suis gâté : entre Prado et Sobrado dos Monxes (21 km), la route est en travaux de chez travaux. N’était la couleur, c’est genre piste de brousse au Burkina Faso, tôle ondulée incluse. Les gens du coin semblent y être habitués, et font les affaires de l’Eléphant Bleu local. Quant aux camions, bin, j’ai nettement l’impression qu’ils roulent là-dessus comme sur la route « normale », et traverser leur poussière procure quelques moments de grande solitude. Je ne retrouve le goudron qu’un peu avant Sobrado dos Monxes, où j’arrive en même temps qu’un(e) pèlerin(e), d’un genre non identifiable à cause de la couche grisâtre qui le (la) recouvre. La moto garée à l’ombre, je me prends en pleine figure, à peine franchi le porche qui conduit au célèbre monastère, l’une des grandes claques de ce voyage.

DSCN0138_640

Celle qui est censée déplacer les montagnes a fait mieux ici, avec cet édifice qui, laissé à l’abandon pendant des dizaines d’années, a été entièrement restauré avec l’aide du gouvernement provincial. L’architecture baroque maniériste, déjà, est magnifique. Mais ce qui la rend extraordinaire est cette végétation exubérante (mousses, lichens, fleurs et même arbustes) qui a envahi la façade. Trop beau, la franche vérité ! Puis ce « Saint-Jacques miniature » de Sobrado dos Monxes, comme dit Rufin, « quand on l’atteint, on se sent déjà un peu arrivé ».

DSCN0143_h386

Compte à rebours
C’était bien mon état d’esprit alors. La photo ci-dessous ne ressemble à rien, et ne vaut pas grand chose. Sauf pour moi. Elle me rappelle qu’en passant à cet endroit, mon rythme cardiaque s’est sensiblement accéléré : c’était la première fois que je voyais le panneau « Santiago » dans la signalisation routière normale (je l’avais déjà vu, mais seulement dans celle propre au Chemin, ou dans des endroits stratégiques, comme à Roncevaux il y a quatre ans).

DCIM101GOPRO

Petit à petit, je suis en train de me dire que l’improbable l’est de moins en moins, et que je vais y arriver, à Compostelle à 80 kilomètres à l’heure. Je respire un grand coup d’eucalyptus, ça fait du bien à ma bronchite.

DCIM101GOPRO

La suite ira très vite, avec les panneaux qui marquent le décompte des kilomètres restants avant Santiago, comme l’horloge de la bombe atomique à la fin de Goldfinger. Sur de belles routes au bitume maintenant excellent, et en traversant plusieurs petits bois de cet eucalyptus partout présent ici, j’arrive à Lavacolla, où se trouve la station-service dont j’ai besoin.

tick5Elle est immense, et j’y suis accueilli par une demi-douzaine de jeunes femmes dans des combinaisons de toile aux couleurs du carburant vendu ici, j’ai déjà vu plus sexy. Mi-pompistes mi-hôtesses d’accueil un peu inutiles, elles sont une nouvelle illustration de cette Espagne des petits boulots dont j’ai déjà parlé. Quand j’explique par gestes à celle qui vient vers moi que je préfère me servir tout seul (vu qu’il me faut un quart d’heure pour enlever/remettre ma sacoche de réservoir bricolée), elle me fait signe qu’elle comprend, et retourne à son inutilité avec un sourire un peu triste.

A Lavacolla il y a aussi l’aéroport de Saint-Jacques : bin oui, il faut bien ramener chez eux ceux qui sont venus ici à pied. Car, il faut le préciser, aujourd’hui le voyage à pied se fait dans un seul sens, et rarissimes sont ceux qui effectuent aussi le voyage de retour dans les mêmes conditions. Sur le Camino Francés, je ne verrai qu’une seule exception, un type en VTT. Mais l’aéroport sert aussi à véhiculer « les pèlerins du monde entier qui jugent inutile ou impossible pour eux de venir en marchant ». Leur pèlerinage sera réduit alors à une petite dizaine de kilomètres, dans un environnement autoroutier peu seyant et survolé par des avions vrombissants, bien fait pour eux.

DCIM101GOPRO

L’espèce de ville de banlieue vaguement industrielle qu’est aujourd’hui Lavacolla était autrefois (précieuse étymologie) l’endroit où les pèlerins, sur le point d’atteindre le sanctuaire, procédaient à de grandes ablutions. Encore un exemple de l’humour de Rufin, je n’y résiste pas : « Il ne paraît guère probable que ces installations naturelles [quelques ruisseaux avec des trous d’eau] puissent permettre une toilette approfondie, à la mesure de la saleté que le Chemin avait déposée sur la peau des malheureux marcheurs. Mais enfin, c’était mieux que rien et en tous cas suffisant pour que les Jacquets se sentent présentables. De toute manière, c’est leur âme qu’ils venaient soumettre à la bienveillance de l’Apôtre, et elle, le Chemin l’avait nettoyée en profondeur ».

Santiago
La chaleur est devenue accablante (à la station, deux Coca Cola n’ont en rien calmé ma soif), quand je me retrouve tout d’un coup à Santiago, un peu avant 18 heures. Bon, comme tout le monde, je sais bien que « depuis longtemps, Santiago n’est plus un village, le petit périmètre d’une basilique construite autour des reliques du Saint. C’est devenu tout un monde, une vraie ville , et sa présence se fait sentir de loin. » Il n’empêche, l’arrivée dans la ville qui est le but officiel de mon voyage (le véritable, officieux et donc caché autant que peut l’être un secret de Polichinelle, étant le Cap Finisterre) est une grosse déception. Le livre de Rufin m’y avait préparé : « C’est bien au XXIème siècle qu’on est. Compostelle (…) est une métropole d’aujourd’hui, avec ses monuments hideux, ses grandes surfaces et ses voies rapides. Arriver à Santiago, ce n’est pas rejoindre les temps antiques, mais au contraire revenir brutalement et définitivement au présent. » Lui-même en remettait une couche, dans une interview donnée plus tard à La Tribune : « Parvenu à Compostelle, je n’avais qu’un désir : en partir ». 

Et en effet, bonjour la collision de l’Histoire et du présent, hello les concessionnaires automobiles, et hola les grandes surfaces de bricolage. Je n’ai pas vu le magasin Ikea, mais il ne devait pas être bien loin.

DCIM101GOPRO

« L’entrée de ville », toujours si chère aux élus, a certes fait l’objet d’un peu de soins, on arrive quand même dans une cité classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Mais ce sont les mêmes larges avenues, les mêmes pelouses, les mêmes jeunes arbres sur tuteurs, le même mobilier urbain qu’à peu près partout en Europe, et les mêmes panneaux lumineux rappelant aux automobilistes combien il en coûte de téléphoner au volant.

Je m’attendais à quoi ?

Transparent_2x14px[à suivre…]

 

Grenoble ~ Compostelle à 80 km/h, la série
1 sur 5. Etapes 1, 2, 3
Transparent_2x14px
1. Grenoble ~ Alès
Transparent_2x14px2. Alès ~ Lézignan-Corbières
Transparent_2x14px3. Lézignan-Corbières ~ Col de la Perche

2 sur 5. Etapes 4 et 5
Transparent_2x14px4. Col de la Perche ~ Barbastro
Transparent_2x14px5. Barbastro ~ Sangüesa

3 sur 5. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Sangüesa ~ Oña
Transparent_2x14px7. Oña ~ Poo de Cabrales

4 sur 5. Etapes 8 et 9. 1
Transparent_2x14px8. Poo de Cabrales ~ Barrage de Salime
Transparent_2x14px9. 1. Barrage de  Salime ~ Camping Ancoradoiro (1ère partie)

5 sur 5. Etapes 9. 2 et 10
Transparent_2x14px
9. 2. Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (2ème partie)
Transparent_2x14px10. Camping Ancoradoiro ~ Cap Finisterre

Cet article, publié dans Récits de voyages, est tagué , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 4 sur 5

  1. Daniel78 dit :

    Les horreos ont une architecture différente selon les régions et les époques de construction. Mais que ce soit en Asturies ou en Galice, les plus anciens sont protégés et même classés au Patrimoine.
    Les propriétaires ont interdiction de les détruire. Ils s’accommodent donc de leur présence sur leur propriété, en les intégrant de manière, plus ou moins heureuse, à leur quotidien moderne…
    Le truc triste, c’est que le récit de la semaine prochaine sera le cinquième et dernier épisode.
    Daniel

  2. Etienne dit :

    Bon ben voila destination atteinte. Vivement le récit du retour…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s