Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 2 sur 5

Filet Recit_685Suite du voyage à Compostelle. Etapes 4 et 5
Entrée en Espagne. Le coquin de Sort. Manger. Magie des petites routes. Il faut savoir arrêter une journée de moto. Un samedi soir à Barbastro | Plaisirs égoïstes et routes à motards. Premier pique-nique. Le Camino Francés. Travaux et galère. Hôtel Yamaguchi.

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24 août 2013. Etape 4 | Col de la Perche ~ Barbastro
(243 km)

Google_iti3C’est excité comme une puce que je repars (à 9 h 30, un petit mieux) du Catalan vers la Cataluña. La frontière n’est qu’à 20 km, je l’ai dit, dans 20 minutes je suis en Espagne ! A cause de l’extrême humidité, une vapeur très photogénique flotte dans l’air, et la lumière est étrange, avec des morceaux de bleu dans le ciel comme des morceaux de fruits dans un yaourt.

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Sur la belle route qui descend vers Bourg-Madame, je m’arrête pour des photos de Puigcerdà sur sa colline, d’autant qu’une montgolfière du plus bel effet y stationne exprès pour moi (non, elle n’a pas été rajoutée avec Photoshop. D’ailleurs je n’utilise plus Photoshop depuis que je connais Pixelmator, merci S.).

Un peu après 10 h et dans l’indifférence générale, j’entre en Espagne à Bourg-Madame. A 10 h 09 mn 43 s, je fais ma photo-du-panneau.

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Hola España !
Je sais où je vais… pour les deux heures qui viennent au moins : je veux absolument (re)faire la N 260 qui, peu après La Seu d’Urgell, conduit à Sort, puis à La Pobla de Segur. Après on verra. Jusqu’à Sort c’est une superbe route de montagne et à moto, que j’ai dû faire avec toutes celles que j’ai eues, y compris quand ce type de route en Espagne était dans un état épouvantable, avec signalisation spécifique sur la carte. Ca a bien changé. Mais j’avais oublié, peut-être parce que la dernière fois que l’ai faite, c’était sous une pluie battante, combien la route depuis la frontière jusqu’à La Seu d’Urgell est agréable. Elle suit la rivière Segre (un affluent de l’Ebre) avec de grandes et belles courbes à flanc de montagne, en évitant les villages. Comme la vitesse est le plus souvent limitée à 70 ou 80 km/h, j’y suis dans mon élément.

La circulation est assez dense, mais personne de songe à me doubler. J’ai d’abord cru que c’était à cause de la présence policière, marquée vers la frontière, et puis non : je crois que comme les Anglais, les Espagnols, tout simplement, respectent la loi (quand les Français craignent le gendarme). En presque trois semaines, je n’aurai pas beaucoup de contre-exemples.

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Depuis le départ il fait très frais, je suis habillé comme pour une fin d’automne chez moi. A Adrall (où l’on prend la route vers Sort), je m’arrête pour mon premier café espagnol, et enlever quelques couches. Bon, le café espagnol ne vaut pas l’italien, mais il n’est pas mauvais. Par contre, ma première tentative dans la langue d’Almodovar est désastreuse, et encore ne s’agit-t-il que de demander… un café dans un café ! Je commence tout de suite à amender et compléter mon mini-dico franco-espagnol, élaboré à partir du Petit Futé « Espagne Nord » et d’un site Web donnant aussi des rudiments de prononciation. On en verra un extrait plus loin.

De toutes façons, mes tentatives pour aligner trois phrases en espagnol seront toujours catastrophiques (le fait de connaître assez bien l’italien était censé m’aider ; grave erreur, la proximité des deux langues est plutôt un piège, et source d’incompréhensions permanentes). C’est mon destin, comme chantaient Les Inconnus : comme je fais beaucoup d’efforts pour m’exprimer à peu près correctement dans ma langue maternelle, il ne me reste plus assez de cerveau disponible pour le faire dans d’autres langues. Ce voyage me montrera une fois encore que c’est une sorte d’infirmité.

Le coquin de Sort
La route de Sort est vraiment (et toujours) un régal en moto. Revêtement impeccable, et que des virages, qui ont cette particularité d’être souvent très pentus (je retrouverai cela un peu partout, et c’est difficile à expliquer. On dirait qu’il y a une « école » du virage en Espagne, différente de ce qu’on enseigne à nos ingénieurs des ponts et chaussées). Quand ça se combine avec un pourcentage de pente important, comme ici après Adrall, ça peut être impressionnant – mais rigolo : la moto semble tourner toute seule !

Le temps est brumeux, très humide, et des nuages de pluie rôdent encore. Mais mon superpouvoir retrouvé me permet d’échapper de justesse à la pluie au Coll del Canto, 1 720 m (quelques gouttes sur la visière seulement), et d’arriver à Sort sous le soleil, à l’heure du déjeuner, pensé-je. J’y prends ma deuxième leçon d’espagnol, de culture espagnole, plutôt, relativement aux horaires décalés pour ce qui est des repas. Zut, je le savais pourtant, mais entrer dans une brasserie à midi et demie pour demander à manger a fait de moi un instant, dans le regard ironique et un rien coquin du type qui tenait le bar, une sorte de Martien.

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J’admire un instant de beaux chevaux bien montés, traverse Sort et ses terrasses innombrables, me trompe une fois et finit par trouver la route de La Pobla de Segur, qui longe agréablement la rivière Noguerra en passant par toutes sortes de tunnels. Au village je prends mon premier repas espagnol.

DSCN9954_320Manger en Espagne
C’est peut-être ce qui m’aura posé le plus de problème dans ce voyage : les habitudes (culturelles) liées aux repas. J’ai déjà parlé des horaires, mais il y a aussi les infrastructures en charge. Dans le joli village de La Pobla de Segur, l’église me retient le temps d’une photo impossible à faire. Ensuite, je balancerai longtemps entre les bars à tapas bondés où je ne vois rien, dans tout ce qui s’étale, qui m’inspire, et les « vrais » restaurants, qui se font discrets, je trouve. Je finis par échouer dans l’un d’eux, parce qu’il y a trois motos garées devant. L’endroit est chicos. La salle est à l’étage, avec un bataillon de serveurs, et une clientèle classe moyenne aisée (jeunes couples avec enfants bien élevés). Un grand écran diffuse, pratiquement sans le son, un Grand Prix moto dans lequel, naturellement, un Espagnol est en train de briller, c’est leur année. Ca l’était aussi l’an dernier, et en 2010.

Tous les clients, et les serveurs au passage, n’ont d’yeux que pour l’écran, et c’est très étonnant de voir ces gens bien mis communier, j’ose le dire, autour de ce qui est ici un sport national. Et on est samedi, il ne s’agit que des essais ! Je ne vais pas tarder, dès le lendemain, à comprendre pourquoi l’Espagne offre à la moto autant de talents : les routes par ici sont tout simplement et génialement faites pour que s’y révèle et s’y épanouisse le talent des Lorenzo, Pedrosa et autres Marquez d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Au resto je constate, avec surprise, que personne ne parle français, alors que la frontière n’est pas si loin. Ce constat, confirmé tout au long de ce voyage, je le vivrai comme une petite humiliation nationale – à moins que ce ne soit une épreuve de vérité ? Avec mon mini-lexique, j’arrive quand même à commander, avec force gestes, une salade composée et une bouteille d’eau minérale. La salade est excellente, s’y ajoutera un bon dessert (« Je voudrais ça » ai-je dit au serveur en montrant l’assiette appétissante de mon voisin), et un café pas mauvais. 10 euros pour le tout, il n’y a vraiment pas à se plaindre. Mais tout cela ne me va pas : ça prend trop de temps, on est enfermés, on sait pas où mettre le casque et tout le barda… Le repas de midi, pour moi, c’est rien qu’enfourner de quoi se sustenter jusqu’au soir, rapidement et si possible devant un beau paysage, épicétou. Bien sûr, la solution s’appelle pique-nique. Ne restera qu’à trouver (pas toujours facilement) la verduleria et la panaderia, voire le supermercado de l’endroit où je choisirai de m’arrêter – ce sera chose faite dès le lendemain.

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Petites et grandes routes
Le long du lac de barrage (j’ai compris que c’est le même mot, embalse, qui désigne le barrage et la retenue qu’il crée, il y en a plein dans ce pays), je rejoins Tremp, sorte de passage obligé dans le coin, pour prendre ce qui sera mon cap jusqu’au Pays Basque : plein ouest. Après Tremp, une adorable petite route de montagne m’amène à Puente di Montañana, la bien-nommée : 26 km de virages dans un paysage semi-désertique, où je ne verrai qu’une seule voiture : des Français ! Au village, une pause à l’ombre (la chaleur est toujours lourde, et l’orage pas sûr mais probable) sera la bienvenue. Sucres rapides, et petit tour jusqu’en son centre, désert, à qui je trouve un petit air très « espagnol » (!) Photo.

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La nationale retrouvée qui m’emmène jusqu’à Benabarre traverse d’abord une campagne sans grand intérêt, mais cette route toute en grandes courbes et au revêtement parfait est très agréable à 80 km/h en moto. Deux fois plus vite avec une sportive, sûrement aussi, mais à chacun ses plaisirs. J’y remplis pour la première fois mon réservoir de SP 98 espagnol, dans une station automatique déserte comme on en voit partout, France profonde incluse.

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Benabarre est un carrefour important. Campé sur une colline, le village semble avoir connu des jours meilleurs. Après l’avoir dépassé, avec une belle lumière changeante, ce que je vois dans mes rétroviseurs me plait tellement que je fais demi-tour et viens m’installer au bord de la route avec mon APN, en guettant l’ombre des nuages qui va bien. Bon, ça ne donne pas exactement ce que je voulais, mais j’ai fait de mon mieux.

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La N 123 m’emmène ensuite sans coup férir (je ne sais plus trop ce que veut dire cette expression, mais je trouve qu’elle sonne bien) à mon étape du soir, dans des paysages magnifiques, en particulier dans les défilés du Rio Cinca, où je passe de Catalogne en Aragon. Seule ombre au tableau, si l’on ose dire : rouler plein Ouest en fin de journée quand il fait grand beau (l’ai-je dit ? Ayé, il fait grand beau) et que se succèdent défilés et tunnels, c’est en prendre plein les yeux, et le pare-soleil n’y peut pas grand chose. C’est même parfois pire avec.

Zone de danger
Peu avant d’arriver à l’étape du jour, je passe un panneau « Ainsa, 50 km », avec l’indication « Francia ». Ca me fait drôle, comme si j’étais parti de chez moi depuis longtemps, avec déjà un peu de nostalgie. Ainsa, j’y suis passé souvent, et pour moi, c’est quasiment la France (c’est d’ailleurs par là que je rentrerai, onze jours plus tard). M’effleure un instant la pensée que je pourrais rentrer demain, après ce joli tour en Catalogne. Qui me le reprocherait ? Saint-Jacques-de-Compostelle est encore tellement loin ! Pampelune, près de laquelle je rejoindrai enfin (et seulement) le Chemin, est encore à 170 km, presqu’une journée au rythme où je me traîne.

Longtemps après mon retour, je constaterai que la tentation du renoncement, l’auteur d’Immortelle randonnée l’a eue lui aussi. Et ça m’a fait plaisir (!), comme à chaque fois que quelque chose a rapproché mon voyage et le sien – pourtant bien différent, on est d’accord. Cela se passe à Bilbao, après huit jours de marche : « La tentation de tout arrêter était forte. Après tout, j’en avais assez vu : il me semblait avoir compris ce qu’était le pèlerinage. Le prolonger ne me servirait de rien, sinon à accumuler des jours et des jours identiques. La pensée tentatrice me venait de tout ce que je pourrais faire d’autre pour occuper ce temps libre », etc. Quant à moi, il se pourrait qu’à plusieurs reprises, je n’aie pas « renoncé » parce que je m’étais mis moi-même l’épée dans le dos, en annonçant étourdiment à tout un tas de gens la destination finale de mon voyage…

La fatigue est là maintenant, et dans les défilés du Rio Cinca, la réalité me rappelle à deux reprises la nécessaire concentration de tous les instants qu’implique la conduite d’une moto, même à 80 km/h. Je sens qu’aller jusqu’à Huesca, comme je l’avais envisagé, me ferait entrer dans la « zone de danger » typique des fins de journées où l’on veut en faire un peu trop (« Allez, encore 50 km et c’est bon ! »). C’est donc dans la petite ville de Barbastro que je m’arrête devant mon premier hostal, en plein centre. Il me reste juste à comprendre ce que c’est, et à apprendre, bientôt, la différence avec un hôtel. (Cette différence me sera expliquée le lendemain, et attestée ensuite : dans un hostal on ne mange pas, en principe ; les chambres sont plus petites ; l’addition est modeste.)

L’hostal Palafox est une bonne adresse, merci le Petit Futé, et le gérant parle français. Pour un peu, je l’embrasserai ! La moto est descendue au garage sous l’immeuble, et il y a un ascenseur pour transporter mes 30 kg jusque dans la chambre, j’achète. J’y ferai ma première lessive de routard, et une petite réorganisation de tout mon barda, façon réaménagement ministériel.

Un samedi soir à Barbastro
Il fait chaud. La fenêtre donne sur l’arrière des immeubles de l’une des rues piétonnes, très animée, du Centre Ville. Des bouffées sonores me parviennent, avec de la musique très « locale », et c’est bien.

C’est une banalité de le dire, mais le voyage casse vraiment notre perception du temps. Ca fait juste une journée que je suis dans ce pays, mais on dirait beaucoup plus – c’est peut-être parce que je m’y sens bien. Notre perception de l’espace aussi, ou plutôt : même à 80 km/h, que d’espace parcouru en une journée ! Quels changements en seulement 240 km, entre les Pyrénées détrempées et les étendues semi-désertiques de par ici, où la seule eau qui permet de faire pousser quelque chose est celle des embalse, les retenues le long des cours d’eau indispensables à l’irrigation.

Mes hébergements, je les choisis toujours de façon à ce qu’ils offrent le gîte et le couvert, et n’aime pas trop ressortir après le rangement de la moto et des affaires, la douche, etc. Ce soir (et chaque fois que j’irai dans un hostal, donc), je n’ai pas le choix, et je sors dans la rue piétonne toute proche. « Les Espagnols aiment faire tous ensemble la même chose au même moment, ce qui rend la promenade dans les villes assez contrastée », note Rufin, ce qui prouve tout à la fois qu’il s’est bien promené en ville, et que Barbastro est bien en Espagne.

Dans l’espace des trois rues du centre ancien se concentre, c’est samedi soir, toute l’activité nocturne de la ville. Il y a un spectacle de rue, du monde partout, les terrasses sont bondées. Je suis tout de suite frappé de l’atmosphère bon enfant, débonnaire, et détendue, de cette foule. On est en famille, avec trois générations le plus souvent. Les jeunes mères nourrissent leur bébé en terrasse, des groupes de vieux messieurs discutent avec animation aux carrefours, et ces jolies filles court vêtues déambulent visiblement en toute sérénité. Se glisser au milieu de tous ces gens est très agréable, et je n’y sens pas cette tension qui marque parfois les soirées dans ma ville.

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Pressé d’aller me coucher, mon mini-dico franco-espagnol à la main, j’entre dans le premier resto qui vient d’ouvrir (il est 21 h 30, et on est en Espagne, hein, je le rappelle). Je suis donc le premier client du Petit Bistro, en français dans le texte. La serveuse a une coquetterie dans l’œil, comme on dit gentiment. Elle est très sympa, comprend lorsque je ânonne « Soy vegetariano », et me conseille deux plats « en promotion » (!) qui devraient apaiser ma faim (« Son grandes »). Cet ensalado (légumes, œufs durs – encore ! – thon sur pain grillé) me va très bien, même si je commence à sentir les premières manifestations de résistance à tout ce qui ressemble de près ou de loin à des œufs. Je me régale néanmoins, prends un dessert, et me lève pour aller payer. En fouillant dans mon sac, je m’aperçois que, à trop vouloir l’alléger pour venir manger, j’ai oublié d’y mettre… mon porte-monnaie, resté dans ma veste de moto ! Bouffre, il va falloir que j’explique ça, les termes adéquats n’ont pas été prévus dans mon mini-dico.

Devant la serveuse qui met du temps à comprendre, je bredouille une explication, lui montre les clés de l’hostal Palafox en lui expliquant par gestes que je dois retourner y chercher de l’argent, et, en gage de ma bonne foi et de la certitude de mon retour, je lui mets dans les mains mon sac et mon portable. Elle est d’abord interloquée, puis comprend, enfin s’offusque presque (elle rougit un peu, même). Elle me rend le tout, et à mon « Je reviens dans 5 mn ! » proféré avec la main grande ouverte, elle répond quelque chose qui signifie que si je veux, je peux prendre « Un ora ! »…

Quand je reviens 5 mn plus tard, je la remercie longuement. Elle a l’air de trouver son geste normal, et peut-être ai-je l’air honnête, après tout. Je regretterai plusieurs fois, le lendemain, de ne pas lui avoir laissé un plus gros pourboire.

 

25 août 2013. Etape 5 | Barbastro ~ Sangüesa (177 km)

Google_iti3Moto chargée et béquillée sur le trottoir, je règle à la réception ma (modeste) note. Une jeune femme a remplacé le sympathique et francophone gérant. Au moment de partir, avisant sur le comptoir quelques viennoiseries, je prends une petite madeleine dans son cellophane. Comme je ressors mon porte-monnaie : « No, no ! » me dit-elle avec un charmant sourire. J’adore ce pays.

Tempêtes de feu en Extremadura : la télé hier soir, les manchettes des journaux un peu partout, n’en ont que pour les incendies qui, venus du Portugal, commencent à inquiéter l’Espagne (inquiétude, voire psychose plus à l’Ouest, perceptible durant tout le voyage). Il ne me faudra pas longtemps pour en comprendre les causes. Le vent violent, celui qui attise les incendies, justement, a nettoyé le ciel, et maintenant ne me quittera guère. Mettant à mal la trentaine de chevaux de ma moto, il va m’obliger souvent à adopter dans les côtes, pour rester en cinquième, la position en limande mise au point par Jean Manchzeck, du Joe Bar Team, sur sa 850 Commando.

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Plaisirs égoïstes
A cela près, c’est un superbe début de journée. Il fait frais, et la route, superbe, m’est pratiquement réservée. Peu après Barbastro, le Monasterio de Pueyo, en travaux, me retient un moment pour quelques photos.

DSCN9995c_320Puis je roule une bonne partie de la matinée en profitant simplement de cette route magnifique, aux virages « pentus » si plaisants, avec, dans la signalisation, toutes sortes de panneaux routiers qui me donnent l’impression d’être choyé (les zones dangereuses sont sursignalées, par exemple), impression confortée par la prudence et la courtoisie des rares automobilistes.

Un arrêt pour enlever quelques couches me renverra quelques anciens souvenirs de voyages en Espagne, en me faisant retrouver (la mémoire olfactive est celle des souvenirs anciens) cette odeur singulière, et pour tout dire, désagréable, qui souvent dans ce pays imprègne le paysage, et que je n’ai jamais su à quoi imputer. J’établirai ici qu’elle émane de ces élevages en batterie dispersés un peu partout dans la campagne, et reconnaissables à ces silos qui surmontent les bâtiments (photo, sur la droite). Beuurrk, je n’ose imagine ce que sont les conditions de vie des animaux parqués dans ces baraquements abandonnés en plein soleil. Si je n’étais déjà végétarien, cela m’aiderait à switcher.

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Routes à motards
C’est dans le joli village d’Ayerbe que je mets en pratique mes nouvelles dispositions alimentaires : aujourd’hui, pique-nique dans un joli endroit, épicétou. D’abord café sur la place centrale, où le soleil réchauffe agréablement mes vieux os. A l’intérieur, c’est le Grand Prix moto dont j’ai vu hier, au restaurant de la Pobla de Ségur, les essais. Le public, de connaisseurs semble-t-il, supporte avec enthousiasme le pilote (espagnol, forcément espagnol) qui est en tête.

Je repérerai la verduleria grâce au couple de motards (en GSX-R) qui en sort. L’air mauvais, il a tout du mâle espagnol, dominant et ténébreux, sanglé dans une combine Dainese dernier modèle ; elle, jolie mais maquillée comme une moto volée, a voulu féminiser sa tenue de « motarde » : blouson en synthétique rose avec fourrure blanche au col ; jean blanc enfilé avec un chausse-pied ; petites fourberies d’escarpins assortis au blouson. Juchée ridiculement (ça n’est pas sa faute, mais celle de M. Suzuki) sur son strapontin haut perché quand ils s’en vont, dire qu’elle passe inaperçue aux terrasses des cafés serait très exagéré.

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Nanti de mes provisions (qui me feront bien deux ou trois pique-nique, si je sais gérer), je trouve du premier coup un endroit conforme au cahier des charges près de Los Mallos, ces rochers rouges spectaculairement mis en valeur par l’érosion et qui sont l’une des attractions de cette région, maintenant très touristique.

DSCN0010_320Depuis Ayerbe je suis frappé par le soudain afflux de motos. Le café où je m’arrête (à Murillo de Gallego), est bondé, et une majorité de motards occupe le terrain. Je me gare à côté d’une K 1600 GT neuve de chez neuve, le contraste entre les deux motos est rigolo (entre celle qui va bien et celle qui a cinq cylindres de trop). A partir d’ici vont s’enchaîner d’incroyables routes à motos, revêtement de circuit et profusion de virages impeccablement dessinés, tout ça avec très peu de circulation et dans des paysages magnifiques (spécialement le long du Rio Gallego). Ce voyage, qui avait bien commencé, est devenu aujourd’hui trop génial !

Le Chemin
D’autant que c’est ce dimanche, à 14 h 30, que j’atteins le Chemin de Saint-Jacques (le Camino Francés), à l’endroit où il franchit le Rio Aragon, à Puente la Reina de Jaca. Psychologiquement, ça n’est pas rien. Le voyage commence à prendre forme et consistance, et quelque part, mais je ne saurais dire où, je commence à y croire, et à aimer de plus en plus l’Espagne. Puis un pays qui donne le nom d’un poète à une rivière (et même à toute une région) ne peut qu’être un pays aimable.

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Photo du premier panneau jacquaire croisé, cela va de soi – même s’il n’y a pas grand chose à voir autour. Avec leur fond bleu qui est celui du drapeau européen (depuis 1987, le Chemin de Santiago est le « Premier itinéraire culturel européen »), ces panneaux modernes occupent les mêmes lieux qu’au Moyen Age. Un peu plus loin, premier panneau spécifique au Chemin indiquant ce qui reste à parcourir : Santiago, 820 km. Ca me semble terrible (même si je commence à le croire faisable), et j’ai du mal à imaginer comment ça résonne dans la tête de quelqu’un qui fait tout ça à pied… Comme pour confirmer la réalité de la chose, je vois mon premier groupe de pèlerins, des cyclistes qui pédalent en direction de Pampelune.

Au débouché du plateau dans lequel s’enfonce le Rio, et dont la route vient de s’extraire, petite pause réglementaire en bordure d’un champ, mini-sieste, gamberge sur l’itinéraire, et quelques lignes dans mon carnet. Ce jour-là, je suis tellement content d’avoir chopé le Chemin que je décide… d’y rester, et d’inverser mon plan initial. J’irai, donc, à Saint-Jacques par le Camino Francés (je dois de toutes façons le suivre un moment en Aragon et Navarre), et reviendrai par le Chemin du Nord et la Côte Basque. Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis.

Un nouvel embalse, sur le Rio Aragon, va sur une grosse vingtaine de kilomètres agrémenter le paysage, comme ce beau monastère, au droit d’une borne monumentale qui indique aux distraits qu’ils sont bien sur le Chemin de Santiago.

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Galère du soir, espoir
La séquence qui suit est plus compliquée. L’heure se faisant tardive, je renonce tout d’abord à aller voir le monastère de Leyre, panthéon des rois de Navarre au XIème siècle, et étape importante sur la voie aragonaise du Camino Francés (cette variante, que je suivrai jusqu’à Sangüesa, rejoint la voie principale qui vient de Roncevaux à Puente la Reina, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Pampelune). Puis la belle N 240, sur laquelle je tiens à rester, s’arrête brutalement pour travaux, sans autre explication ou échappatoire – hormis une petite pancarte manuscrite (!) qui renvoie sur l’autoroute raide de neuve qui domine le paysage. Après avoir cherché, en vain, à y échapper, je m’y rends, bien obligé, et sors aussitôt à Yesa, étape jacquaire où l’on entre en Navarre.

Tel l’épervier sur sa proie, je fonds sur l’hostal de la place centrale qui, quoique désert à cette heure, s’avère complet ! Alors que le gérant se désintéresse de moi, un type qui croit parler français m’explique avec force gestes que dans le village voisin (Liedena) je trouverai un hébergement. Mais Liedena est de l’autre côté du chantier qui coupe la route, expliqué-je, difficilement et par gestes ! Le type me répond que oui, on ne peut pas passer, mais qu’il suffit, au deuxième rond-point, de tourner trois fois à droite, puis quatre fois à gauche, une nouvelle fois à droite, et de chercher ensuite un passage un peu difficile à trouver où en moto ça devrait le faire. Normalement.

Docile, et surtout pressé maintenant de m’arrêter, j’essaye le truc, et me retrouve vite fait sur… le parking privé d’un lotissement, c’était couru. Grrr, retour à Yesa et là, au feeling et alors que le témoin de réserve, qui clignotait depuis un moment, s’allume maintenant en fixe, avec donc l’agréable perspective de devoir bientôt pousser la moto au bord de la route, j’improvise la suite, vers Javier (haut-lieu du Chemin, que je visiterai au retour) et Sangüesa, par cette route jalonnée de croix jacquaires à chaque kilomètre, et dans la belle lumière du couchant.

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Hôtel Yamaguchi
A l’entrée de la ville je tombe sur l’hôtel Yamaguchi, bien placé pour en capter les derniers rayons (du couchant). La jeune réceptionniste m’apprendra que l’hôtel, à qui je trouvais un nom assez peu espagnol, s’appelle ainsi parce que Sangüesa est jumelée avec cette ville du Japon. Elle m’accueille gentiment, comme si j’avais fait à pied l’étape du jour. Je me sens presque aussi fatigué (pour cause d’errements divers comme indiqué plus haut, j’ai fait au moins 50 km de plus que ce que GoogleMaps m’indique aujourd’hui). Pour ce que j’ai vu de ma tête dans le rétroviseur avant d’entrer ici, car j’y jette toujours un coup d’œil pour enlever les moucherons de mes dents, la réceptionniste aurait pu me dire, comme Françoise au narrateur de La Recherche : « Monsieur, la fatigue vous coupe la figure ! »

Comme d’habitude il me faut trois voyages pour aller déposer mon barda dans la chambre, de grande taille en effet, on pourrait facilement y jouer au tennis (voir plus haut la différence entre hostal et hôtel). Reste à voir, demain, si le prix est à due proportion. Je graisse ensuite copieusement la chaîne de ma moto (ce que je fais usuellement tous les 500 km, soit toutes les deux étapes, depuis mon départ. Qui veut voyager loin…), et négocie l’usage de la télécommande pour la rentrer au garage. Usage qui me semble un peu compliqué, surtout avec les explications données dans la langue de Pénélope Cruz et auxquelles je ne comprends strictement rien. Mais après un ou deux essais, je parviens à faire fonctionner le bazar.

Après la douche, le rangement et l’inspection des cartes, je traîne autant que je peux avant l’heure du repas, annoncé ici à 20 h 45, une heure presque « française ». La sensation d’estomac noué et de cœur au bord des lèvres se précise, je ne doute pas que ce sont les effets de cinq jours passés à manger n’importe quoi, et principalement des œufs.

C’est pourquoi au resto je pense avoir l’idée du siècle en commandant une tortilla, que je crois être une préparation à base de pommes de terre (d’où je tiens ça ? du roman de Steinbeck ? mais je ne me souviens pas qu’on y parle cuisine), et manger des pommes de terre (ou des pâtes), rien ne peut me faire plus plaisir. J’ai essayé d’avoir des précisions de la serveuse, mais celles qu’elle me donne me sont aussi utiles que si elle les formulait en mandarin. Catastrophe, la tortilla qu’on m’apporte n’est rien d’autre qu’une omelette tout ce qu’il y a d’ordinaire (une de plus !), avec un maximum d’œufs dedans. Je la mange parce que j’ai faim, que la salade initiale était toute petite, et que rien d’autre ne me tente sur la carte. Je calerai, néanmoins, sur le dessert (des œufs à la neige !), et c’est au radar que je rejoins l’immense chambre de l’hôtel Yamaguchi, en proie à tous les symptômes de la crise de foie. Avec un « e », hein.

Transparent_2x14px[à suivre…]

 

Grenoble ~ Compostelle à 80 km/h, la série
1 sur 5. Etapes 1, 2, 3
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1. Grenoble ~ Alès
Transparent_2x14px2. Alès ~ Lézignan-Corbières
Transparent_2x14px3. Lézignan-Corbières ~ Col de la Perche

2 sur 5. Etapes 4 et 5
Transparent_2x14px4. Col de la Perche ~ Barbastro
Transparent_2x14px5. Barbastro ~ Sangüesa

3 sur 5. Etapes 6 et 7
Transparent_2x14px6. Sangüesa ~ Oña
Transparent_2x14px7. Oña ~ Poo de Cabrales

4 sur 5. Etapes 8 et 9. 1
Transparent_2x14px8. Poo de Cabrales ~ Barrage de Salime
Transparent_2x14px9. 1. Barrage de  Salime ~ Camping Ancoradoiro (1ère partie)

5 sur 5. Etapes 9. 2 et 10
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9. 2. Barrage de Salime ~ Camping Ancoradoiro (2ème partie)
Transparent_2x14px10. Camping Ancoradoiro ~ Cap Finisterre

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4 commentaires pour Grenoble – Compostelle à 80 km/h (2013). 2 sur 5

  1. Matmata dit :

    « Pixelmator » … Pffffffffftttttttt …

    C’est à ces mots que l’on reconnait un vrai Mac !…
    J’ai eu beau chercher sur nénette mais le Bill n’a pas prévu.

    Heureusement que j’ai encore passé un bon moment à suivre tes pérégrinations …

  2. Ded31 dit :

    Récit fort agréable… J’ai l’impression de me balader en Espagne !
    Vivement la suite…

    Pour Philippe : sur PC tu as « The GIMP », et gratis lui. 😉

  3. Daniel78 dit :

    Je me régale !
    Même si effectivement, se restaurer en Espagne en mettant de côté viande et poisson… n’a pas dû être simple.

  4. Etienne dit :

    Merci pour la N 260 !
    Et en plus ce blog fait agence de voyage…

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