dB killers

Filet Billet_685_bleu3_OKOn peut aimer le bruit des motos, particulièrement quand leur pot d’échappement « transforme le monoxyde de carbone en musique », comme l’écrit joliment Axel Mellerin (dans MotoMagazine, octobre 2013). Mais parfois, quand on arrive à l’étape du soir, c’est comme si on avait passé la journée la tête dans le tambour de la machine à laver. En position « Essorage ».

Le responsable n’est pas seulement le bruit du moteur, du reste, dont profitent surtout ceux qui suivent ou qui vous regardent passer, mais aussi le bruit du vent dans le casque. Car c’est un grand classique : ce critère (l’insonorisation), impliquant de coûteuses études aérodynamiques, n’est guère pris en compte par les fabricants de casques. Sauf dans le haut de gamme (Arai, Shoei pour leurs modèles Premium, BMW) ou chez ceux qui en ont fait l’une de leurs caractéristiques distinctives, largement exploitée dans leur communication (Schuberth).

Mes dB killers à moi
Je ne parle pas ici de ces sortes de chicanes plus ou moins élaborées, qui sous le nom de dB killers, se fixent (et surtout s’enlèvent) rapidement au bout des pots d’échappement, pour que la moto respire mieux (= fasse plus de bruit). Quand on ne possède pas le genre de casque haut de gamme évoqué plus haut, mes dB killers à moi sont une solution peu coûteuse, et qui réduit de beaucoup la fatigue après une journée de roulage. En français courant, on appelle cela « bouchons d’oreilles ». Il faut juste se souvenir qu’avec eux on perd une partie de ses repères, notre manière de nous situer dans l’espace et par rapport à l’environnement passant largement par le couple oreille/cerveau, le second mettant en ordre, décodant et interprétant les informations transmises par la première. 

Port recomm_170Les bouchons d’oreilles Quies, par exemple, ont une atténuation sélective de 36 dB, c’est beaucoup, aux basses fréquences (celles généreusement dispensées par les moteurs à explosion) et jusqu’à 1 000 Hz (la fréquence à laquelle l’oreille est la plus sensible). L’atténuation est plus importante encore aux fréquences élevées, où se situe l’essentiel du bruit du vent : près de 45 dB au-delà de 4 000 Hz. Parce que trop efficaces, on bannira les célèbres « boules » de la même marque, bien connues de ceux qui fréquentent les gîtes d’étape et les refuges de montagne, lieux sonores s’il en est.

Une trop grande efficacité est en effet problématique en moto : depuis les origines de l’humanité, c’est l’oreille qui dispense les signaux d’alerte. Bouchons d’oreilles en place, on doit encore percevoir le bruit discret de la voiture en train de nous doubler, quand elle passe dans l’angle mort des rétroviseurs. Quant au bruit du vent dans le casque, d’ordinaire assommant, il est réduit, et c’est tant mieux, à un sifflement comme lorsqu’il s’insinue sous la porte d’une maison de sorcière.

Complexe unité
Le décibel (dB) est une unité complexe, parce ce n’est pas une unité (!), et que de surcroît il en existe plusieurs types (1). C’est une « grandeur sans dimension », un rapport, par exemple entre un signal et le bruit qui s’y superpose. Le niveau sonore ou pression acoustique, qui nous intéresse ici, se mesure en dB SPL (Sound Pressure Level). Mais cette mesure n’a de sens que si elle est pondérée en fonction des caractéristiques de l’oreille humaine : c’est la pondération « A » (à niveau sonore identique, un son aigu nous paraîtra toujours plus « fort » qu’un son grave, par exemple). Une étude acoustique qui concernerait les chiens ou les dauphins, qui n’entendent pas du tout comme nous, devrait utiliser une pondération différente.

Les dB « A » ont donc été inventés pour tenter d’établir et d’objectiver, pour une oreille humaine, une relation entre niveau sonore et sensation. Les mesures se font avec un sonomètre, à partir d’un « 0 dB » correspondant au seuil de l’audition. Ce 0 dB est le niveau de référence, comme l’est le 0° pour les températures, à partir de celle de la glace fondante.

Ainsi, le « silence » (ce que nous nommons ainsi est toujours un certain niveau de bruit) (2) mesuré dans un studio d’enregistrement est de l’ordre de 20 dB ; dans un appartement calme de 30 dB ; on mesure 40 dB pour une conversation normale entre gens de bonne compagnie, etc. Et l’on notera qu’un son semble deux fois plus « fort » chaque fois que le niveau s’accroît de 3 dB.

ben-spies_280En mesures normalisées (= les chiffres que l’on relève sur les Cartes Grises des véhicules), une Volkswagen Polo produit 80 dB ; une Royal Enfield Bullet Classic noire 90 dB (3) ; un 1200 Sportster Harley-Davidson en pots d’origine 92 dB, etc. Mais on mesure couramment des niveaux de 100 dB au niveau de la piste lors du passage d’une machine de MotoGP (ou à proximité des chutes du Niagara !) En 2004, la Honda 1000 de Max Biaggi a été mesurée à 128,3 dB. C’est pratiquement le seuil de douleur (130 dB), et autant dire que tous les pilotes professionnels (Ben Spies sur la photo) portent des bouchons d’oreilles au boulot !

Intensité et durée d’exposition
Dans un comparatif consacré aux casques modulables (mai 2013), MotoMagazine publiait un tableau instructif rapprochant le niveau sonore et la durée au-delà de laquelle existe un risque pour l’audition, d’après des données de l’INRS (Institut national de recherche et de sécurité) (4).

 dB killers_250Selon ce tableau, celui qui veut se payer une « grosse » journée de moto de 8 heures (ça n’est pas exceptionnel) devrait se méfier d’un casque dont le niveau de bruit mesuré dépasse les 80 dB – c’est la première ligne du tableau. Parmi les huit casques essayés par MotoMag, un seul, l’incontournable Schuberth C3 Pro, échangeable contre un billet de 599 € quand même, est mesuré à 80 dB à la vitesse de 90 km/h. Ca tombe bien, c’est la vitesse maximale autorisée hors autoroute. A 130 km/h, on est déjà à 88 dB avec le même casque, toujours en tête des résultats néanmoins.

Un casque de milieu de gamme comme le Nolan N 91, à l’intérieur duquel on mesure à la même vitesse de 90 km/h un niveau de 89 dB, ne devrait être chaussé à cette vitesse que pendant une heure ! (4ème ligne du tableau). Les cellules de l’oreille interne exposées même brièvement à des niveaux très élevés (ou exposées longuement à des niveaux élevés) sont détruites, et lorsqu’elles sont détruites, ne se reconstituent pas. Les dommages produits à l’audition sont donc irréversibles (pour la vision, c’est comme regarder le soleil) (5). Ainsi explique-t-on la tendance des ingénieurs du son à sonoriser les concerts à des niveaux toujours plus élevés : étant eux-mêmes longuement exposés à des niveaux sonores intenses, ils compensent leur perte de sensibilité auditive en « poussant le son »…

Bon, alors, concrètement, j’veux dire ?
Le tableau cité traite d’exposition quotidienne, et concerne donc plutôt à l’origine les conditions de travail (la surdité est devenue en 1982 la première maladie professionnelle, notamment dans l’industrie du bois, du papier, dans l’imprimerie, etc.) Le risque encouru est moindre si on laisse l’oreille se « reposer » entre deux expositions au bruit. 

Pour en revenir à la moto, et pour les deux lecteurs qui ont suivi jusqu’ici : ce qui précède ne signifie pas que l’on doive tous s’équiper Schuberth demain matin. Avec notre Nolan N 91, à la vitesse de 90 km/h, l’utilisation de bouchons d’oreilles avec 36 dB d’atténuation permet de ramener le niveau d’exposition sonore à : 89 – 36 = 53 db. 53 dB, c’est ce que l’on mesure à l’intérieur d’un restaurant tranquille et bien fréquenté.

Du reste, à la fin du comparatif cité, la conclusion des essayeurs de MotoMagazine, des professionnels qui sont ici à leur affaire, tient en une phrase : « Le niveau sonore global, très élevé, incite à utiliser quasi systématiquement des bouchons d’oreille ».

À bon entendeur…

Filet_Note_Billet_Gris3_h10Notes
(1) L’acoustique e. g. est une science complexe – comme la psycho-acoustique, qui s’intéresse, elle, au sujet écoutant. Les notions évoquées plus haut le sont aussi : par exemple, celles de « bruit » et de « bruit gênant » varient beaucoup en fonction des individus (diversement sensibles à certaines fréquences), et également des cultures. Bien sûr, on ne fait ici qu’effleurer le sujet.
(2) En bon phobique du bruit qu’il était, Marcel Proust a souffert mille morts, dans son appartement du Boulevard Haussmann, lorsque ses voisins les Williams ont entrepris chez eux d’importants travaux. De ce mal est né un bien, les Lettres à sa voisine, que Proust écrivit à Mme Williams, et qui viennent d’être publiées. C’est un petit chef d’œuvre de tact et de délicatesse, où il entrelarde ses remarques sur les coups de marteau des ouvriers, ou sur leur manière d’exécuter les grands airs d’opéra, de considérations humoristiques et poétiques. En réponse à une lettre de Mme Williams qui s’inquiétait de ce que le bruit des travaux ait pu le déranger certain jour, il écrit ceci, qui nous ramène à notre sujet : « Vous êtes bien bonne de penser au bruit. Il est jusqu’ici modéré et se rapproche relativement du silence ».
(3) Les Bullets noires sont non seulement les plus belles, mais aussi celles qui font le plus de (beau) bruit. En revanche, les rouges vont un peu plus vite.
(4) Le tableau reproduit ici (limité aux données de l’INRS), et les valeurs pour certains casques sont tirées de MotoMagazine n° 297, mai 2013, p. 78. A propos de ces valeurs, une NDLR précise que « ces données n’ont qu’une valeur indicative, et ne sont pas le résultat d’un test officiel ». Dont acte, mais ces indications n’en sont pas moins précieuses, et on notera, dans un domaine qui n’a heureusement rien à voir avec la moto, qu’à Guantanamo, la diffusion de musique à forte puissance dans les cellules (plutôt heavy métal que concertos baroques) est utilisée comme moyen de pression psychologique, c’est un gros euphémisme, pour casser les résistances des prisonniers. Magnanime, la CIA recommande de ne pas dépasser une durée de 4 h pour un niveau de 95 dB, de 2 h pour 100 dB. On voit qu’on est bien au-delà des valeurs de notre tableau !
(5) Ce 14 novembre 2013, j’apprends par la radio que, suite à une « fausse manoeuvre » d’un technicien qui lui aurait envoyé « trop de décibels » (à 1 000  Hz, pas de chance : c’est la fréquence à laquelle l’oreille est la plus sensible, on l’a dit), la chanteuse Lara Fabian est devenue sourde d’une oreille. Bon, il lui en reste encore une, en principe. Mais s’il est vrai, comme l’a établi le Pr Alfred Tomatis, que l’oreille est l’organe majeur du contrôle de la voix et du langage, elle va avoir encore plus de mal à distinguer « chanter » et « crier ».

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3 commentaires pour dB killers

  1. Daniel78 dit :

    Salut Jihel,
    Toujours des billets aussi pertinents, et plaisants à lire.
    J’utilise depuis des années des bouchons d’oreilles pour rouler, dès que mon trajet dépasse une heure, et que je ne vais pas évoluer en mode survie (comprendre me déplacer aux heures de pointe en région parisienne).
    Il ne s’agit pas pour moi de couvrir le bruit de ma moto, l’échappement d’origine étant généralement assez silencieux. Mais c’est bien le bruit de l’air qui fatigue le plus, même à 90 km/h.
    J’utilise des bouchons en mousse, bien qu’à mon avis ils ne soient pas adaptés à la pratique de la moto.
    Il y a peu de temps, lors d’une visite chez mon motociste, j’ai failli investir dans des protecteurs auditifs avec filtre acoustique mettant en œuvre le principe du correcteur Loudness : http://www.earpad.fr/moto.html .
    Si quelqu’un a un avis ou un retour d’expérience sur cette technologie, je suis preneur.
    Daniel

    • jihel48 dit :

      Merci Daniel pour ce commentaire.

      La technologie des protections auditives évolue rapidement, en se spécialisant par types d’utilisation. Pour la moto, l’offre s’est élargie, les bouchons en mousse, en effet, n’étant pas les plus adaptés, et pas toujours faciles à mettre en place. Certaines sociétés comme R & G vendent un produit qui s’assimile à une sorte de pâte à modeler, donnant après séchage un bouchon élastique s’adaptant mieux, a priori, au conduit auditif (en vente ici). Les bouchons Alvis en silicone, dont une petite valve permet de moduler le niveau de filtration, semblent également un bon choix. (Informations d’origine MotoMagazine, toujours en pointe sur ces sujets.)

      L’idée d’utiliser une correction de type Loudness est astucieuse, et la perception de l’environnement avec les bouchons Earpad devrait sembler plus « naturelle ».

      Le top reste la protection réalisée sur mesure par un audioprothésiste. Ca n’est pas donné (autour de 100 €). Mais combien valent Mozart, Miles Davis ou Madeleine Peyroux ? 🙂

  2. Etienne dit :

    Très intéressant. Une fois de plus les solutions simples et économiques résolvent ce que la haute technologie onéreuse semble révolutionner…

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