Le regard des autres

Filet Billet_685_bleu3_OKCe jour de juillet, le Tour de France fait rage entre Durance et Oisans, et mieux vaut s’en tenir à distance. D’où cette petite balade dans le Vercors, qui n’aura enlevé que 183 km à ce qui me reste à parcourir jusqu’à la Lune. Pique-nique près du Col de Proncel. On a ici une vue superbe vers le Grand Veymont et sur la Plaine de Vassieux, parfois appelée causse, ce qui n’est pas pour me déplaire.

Puis la petite chapelle Saint-Mamert, restaurée vers 1920 par des familles voulant rendre grâces de ce que leurs fils soient revenus vivants de la Grande Guerre, met une discrète touche de couleur dans le paysage.

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Depuis Villard-de-Lans, et sur la route touristique d’Herbouilly par laquelle je suis passé, il y a des touristes partout. En voiture, le plus souvent ; à vélo, en nombre ; à moto aussi, mais pas tellement que ça. Ils viennent de la proche région, et aussi de départements dont on voit rarement les numéros par ici. D’autres pays d’Europe, parfois.

Dans leur regard (comme je suppose dans le regard de ceux qui, dans les années 1900 à la période des « trains de plaisir », parcouraient au pas des chevaux, dans des voitures ouvertes, la forêt de Lente, les Grands Goulets, ou les Gorges de la Bourne), on lit qu’ils aiment les routes intéressantes qu’ils empruntent, la beauté des paysages, et même, quand on les y croise, les spécialités qui leur sont proposées dans les cafés et restaurants du coin.

Bon, je n’ai besoin de l’approbation de quiconque pour aimer vivre où je vis, mais étrangement, je suis heureux de voir ces touristes apprécier ma région (comme si j’y étais pour quelque chose !), au point de remplir à tout va les cartes-mémoire de leurs APN. Plus : leur plaisir ravive et renforce le mien. Comme si, du fait de leur présence admirative, les couleurs des paysages étaient tout d’un coup plus belles et plus vives, comme celles d’une toile de la Renaissance qu’on viendrait de restaurer ; ou comme, avec une femme dont on commence à se lasser, lorsque le désir qu’on a lu dans le regard des autres la rend à nouveau belle et attirante.

« C’est parce que je l’avais vue comme un oiseau mystérieux, puis comme une grande actrice de la plage, désirée, obtenue peut-être, que je l’avais trouvée merveilleuse. Une fois [captive] chez moi, Albertine avait perdu toutes ses couleurs, elle avait peu à peu perdu sa beauté. Il fallait des promenades comme celle-là, où je l’imaginais sans cesse accostée par telle femme ou tel jeune homme, pour que je la revisse dans la splendeur de la plage. »
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, V. La Prisonnière

Que dire de plus ? Il pleut, il fait beau…

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2 commentaires pour Le regard des autres

  1. Captain Bertie dit :

    Superbe !
    Et je ne veux pas seulement parler du passage en italiques…

  2. Etienne dit :

    Merci à eux de nous rappeler la chance que l’on a d’être sur place !

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