A Day in the Life

Filet Billet_685_bleu3_OKVendredi dernier je suis allé faire un tour en Bullet dans le Trièves, en improvisant à chaque carrefour la direction suivante. Ma première « vraie » balade de l’année. C’était absolument, et en tous points, gé-ni-al. De ces balades qui vous font dire, sous le casque, « C’est trop bien. Jamais je n’arrêterai la moto. »

Pour rentrer j’ai pris la jolie D 34, qui, entre Mens et Monestier-de-Clermont, passe par le spectaculaire Pont de Brion (c’est au débouché de la gorge qu’il franchit qu’a été tournée la dernière scène de Buffet Froid, de Bertrand Blier). Et comme chaque fois ou presque, j’ai repensé à ce jour-là.

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Ce jour-là, je mangeais mon sandwich au bord de cette route, à l’endroit où le Mont Aiguille se montre sous son plus beau profil. Et j’ai vu arriver, accompagnée d’un bruit superbe, une belle VFR jaune Ferrari. Le type a doublé une voiture dans un large gauche, m’a fait un signe sympa de la main en réponse à mon salut (à l’allure où il allait, moi, je n’aurais pas lâché le guidon, mais bon), et il a enchainé le droite serré qui suivait avec une vista et une élégance qui m’ont rendu jaloux.

J’ai fini mon sandwich, avalé mon yaourt à la fraise, et je suis reparti vers Mens, pour le café. Juste après Roissard, il y a une longue ligne droite, des champs de chaque côté. Au milieu de la route, un gros 4 x 4 était arrêté, avec les phares allumés et le warning, et aussi quelques voitures garées n’importe comment. La VFR jaune était en vrac dans un champ, et le motard allongé sur le dos au bord de la route, il avait encore son casque. Trois types étaient autour de lui, le visage couleur lavabo clair. Un autre téléphonait, en faisant de grands gestes du bras.

Je me suis arrêté, les jambes flageolantes, et je ne savais que faire (je déteste le voyeurisme d’accidents, toujours en quête d’images bien glauques). Le gars avait l’air en mains, et les secours sans doute étaient déjà en route. J’ai bredouillé à quelqu’un « Je peux faire quelque chose ? », je crois même pas qu’on m’ait entendu. Alors je suis reparti vers Mens et mon café.

*

J’ai roulé un quart d’heure, en me disant que le type avait dû m’entendre m’arrêter et repartir, qu’il avait dû trouver ça pas sympa, que j’étais vraiment un gros blaireau, genre qui laisse un motard en panne au bord de la route sans même ralentir ou faire un signe (je ne suis pas comme ça, en vrai. Je suis plutôt du genre à aller demander s’il a un problème à un motard qui s’est arrêté pour téléphoner). J’ai fait une pause au Col de Cornillon, d’où la découverte sur tout le Trièves est somptueuse, et j’ai pensé que le gars allongé sur la route, ça lui aurait peut-être fait du bien de parler avec un motard. J’aurais pu lui manifester au moins ma « solidarité », de la compassion au besoin, lui dire que j’allais m’occuper de sa moto, peut-être même lui tenir la main, je sais pas, moi…

Bon, la journée était foutue de toutes façons, alors j’ai fait demi-tour et suis revenu à bonne allure vers l’accident, en me disant que j’allais faire tout ça. Quand je suis arrivé, l’hélicoptère était sur le point de décoller, et les voitures partaient les unes après les autres. Je ne sais pas qui s’était occupé de la moto.

*

Je suis rentré chez moi avec le moral dans les bottes. En fin de journée, j’ai appelé l’hôpital, je voulais avoir des nouvelles, connaître le numéro de la chambre du gars, j’ai pensé que j’irais le voir avec le dernier Moto Journal, je lui dirais que j’étais le motard avec qui il avait échangé un signe, dans la série de virages juste avant Roissard.

Quand j’ai eu le Service, on m’a demandé si j’étais de la famille. J’ai dit que non, pas osé, mais que j’étais motard aussi et que je le suivais au moment de l’accident (ce qui était faux, je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça). Alors l’infirmière m’a dit, gravement mais fermement, qu’ils ne donnaient de nouvelles qu’à la famille. Et comme je restais sans rien dire, c’est à dire sans comprendre, elle a raccroché, doucement.

Le lendemain, je suis allé acheter le Dauphiné Libéré, ce que je fais rarement. Et j’ai su pourquoi l’infirmière ne voulait donner de nouvelles qu’à la famille.

Rest in peace, ami motard.

*

Photo Simon Alibert

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Une traversée du Trièves
Col de Mens

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2 commentaires pour A Day in the Life

  1. Olivier Mottin dit :

    Hélas, statistiquement les motards se plantent le plus souvent en rase campagne, quand ils se lâchent. Ne regrette rien, qu’aurais-tu pu faire ? Paix à son âme et surtout courage à ceux qui restent.

  2. Etienne dit :

    Avant quand j’étais en voiture et que j’étais conducteur, et non pas pilote comme se plaisent à dire certains, je ne les voyais pas vraiment.
    Pas à cause de la vitesse, pas à cause de la cage de verre et de métal mais parce qu’un virage en voiture c’est juste un virage parmi tant d’autres.
    Et puis j’ai perdu mes deux roues droites, le siège s’est métamorphosé en selle, le volant en guidon et bien qu’allant encore moins vite pour profiter de mon environnement, j’ai piloté et les virages m’ont appris qu’une courbe n’est pas tout à fait égale à une autre courbe.
    J’ai alors compris pourquoi dans certain virage il y a des plaques d’immatriculation où est écrit « A mon papa », des fleurs en plastique aux couleurs délavées, des photos avec un sourire, un nom et une date ou encore une croix.
    Je savais ce que c’était mais maintenant je comprends pourquoi c’est à cet endroit.

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