Vieux motards que j’aimais

Filet Billet_685_bleu3_OKDans les années 80-90, il y avait de sacrées « plumes » dans la presse moto. Je ne dis pas que les journalistes d’aujourd’hui soient mauvais, et lire Jean Larquier (qui se fait trop rare) dans MotoMagazine, par exemple, est toujours un plaisir. Je veux dire : des essayeurs qui ne faisaient pas seulement le job en donnant les infos nécessaires quant à la machine à promouvoir (infos de plus en plus formatées), mais qui le faisaient avec de vrais bonheurs et un visible plaisir d’écriture, sans s’interdire, voire en mettant en avant, le « je » qui parfois faisait basculer un essai en un véritable récit de voyage.

Outre celui d’Harald Ludwig, me reviennent les noms de deux autres journalistes de Moto Journal dont les articles m’enchantaient, pour leurs qualités d’information et d’écriture tout ensemble : Pierre Vedel (reconverti ensuite et entre autres dans l’organisation d’une Hivernale célèbre) et, surtout, Alain Gillot.

Alain Gillot, des Grands Causses…
Développant une idée qui m’est chère (l’aventure n’est pas si loin), deux articles au moins d’Alain Gillot m’ont durablement marqué et influencé, tant dans ma conception du voyage que dans mes propres travaux d’écolier. Ouvertement plus « récits de voyage » qu’essais de moto, leur longueur excédait de beaucoup l’usage dans la presse spécialisée, laquelle ne peut peut-être plus se permettre aujourd’hui ce genre de luxe. Quoique. L’un d’entre eux (« L’aventure intérieure », sous-titré « Notre Paris-Le Cap… d’Agde », dans Moto Journal numéro 1021, du 16 janvier 1992) racontait une traversée de la France via les Grands Causses, en remplacement d’un Paris-Dakar avorté au dernier moment faute de sponsor. A la réalité de la France profonde engourdie par l’hiver, de ses hôtels « moquettés et surchauffés » avec des fleurs en plastique dans des vases, de ses stations-services où des distributeurs vous servent en guise de thé « une eau tiède vaguement acidulée », l’article superpose les images quelque peu hallucinatoires d’un précédent raid africain où, le temps d’une pause-thé ou en demandant un renseignement à un commerçant, l’auteur retrouve un même geste, une même sensation, un même regard.

Le Cap_320« J’entre dans une librairie de Mende pour acheter une carte des chemins. Au moment de payer, le patron me demande où je vais. “Vers le sud, à l’aventure”. C’est sorti malgré moi et je me sens ridicule, mais le visage de l’homme s’éclaire : “Vous avez de la chance, le vent est tombé”. D’allure plutôt austère, il doit avoir la cinquantaine, mais ses yeux, soudain, sont ceux d’un adolescent malicieux et triste. Je sors troublé du magasin, avec la sensation très nette d’avoir déjà rencontré ce regard. C’était dans la ville de Mopti, construite au milieu des marais. A une terrasse donnant sur le Niger, je dégustais du capitaine, ce poisson que les Maliens servent avec du curry. Surgissant de l’ombre, un gosse de dix ans s’est approché. Il avait les yeux du libraire de Mende, très exactement.

“Tu veux pas m’emmener, dis ?
— Je sais même pas où je serai demain.
— C’est ça qui est bien. T’as la belle vie, toi !” »

En plus, je suis sûr que « le sentier étroit, encadré d’épineux », que l’on voit dans l’article au bas de la page 20, j’y suis passé avec ma Ténéré. Mais moi, j’ai fait demi-tour quand je me suis retrouvé au-dessus des Gorges du Tarn, et que le sentier commençait à y plonger grave.

Cet article semble avoir été « supporté » par Yamaha France, qui avait prêté (et ainsi promu, du coup) deux des nouvelles 660 XTZ Marathon, une version un peu préparée du modèle stock, destinée à permettre à des amateurs, quand même aguerris, de prendre part à un rallye-raid, c’était encore possible à l’époque. Même une partie de l’équipement du motard avait été prêtée par Yamaha ! Pas question, du coup, d’attendre des avis vraiment critiques sur la moto, mais là n’était pas l’objectif, ni l’intérêt, de cet article atypique. (Du reste, cette Ténéré n’avait pas de défaut !)

… aux Grandes Alpes
Autre article tout aussi atypique du même Alain Gillot, qui a dû lui aussi susciter mainte vocation de motards, même chez ceux qui, comme moi, pensent qu’une moto elle a rien qu’à rester sur le bitume : « La grande vie », dans Moto Journal numéro 751, du 29 mai 1986 (cinq jours entre Les Contamines et Nice, par les chemins, en Yamaha 250 TY). Avec de belles photos de Christian Lacombe, autre figure de la presse moto de l’époque, venu là « pour réaliser des plaques dignes de Teirraz, le pape des photographes de montagne », l’article réalisait le prodige de ne pas heurter ce qu’il y avait en moi d’écolo-cafiste en envoyant cinq motos se balader au milieu des parcs nationaux (c’est là sa dimension historique), dans des paysages sublimes.

Organisé plus encore que le précédent autour du point de vue subjectif, l’article alterne moments d’émerveillement, quand « on atteint une sorte de plateau, soyeux comme un green de golf, encadré de parois rocheuses argentées. Au milieu de tout ça, des chevaux en liberté galopent, des marmottes font leur gymnastique » (et Gillot d’ajouter : « C’est en France, à quelques bornes de villes importantes. Pas besoin d’aller loin pour s’éclater »), galères sévères « avec dans l’estomac la rage de passer coûte que coûte, quitte à porter la moto sur son dos », et bouffées d’angoisse quand « le GR rognait dix centimètres sur le précipice et que nos jambes étaient molles ».

Le récit de cette « aventure », dûment encadrée certes, intendance comprise, par un guide-accompagnateur professionnel (Gil Dunand), reste l’un des plus beaux récits de voyage à moto que j’ai pu lire, et j’en ai lu beaucoup.

Le nom d’Alain Gillot a disparu de la presse spécialisée, où il était free-lance. J’ai cherché, par Moto Journal, à savoir ce qu’il était devenu, il me semble qu’il s’est occupé ensuite de tout autre chose. Quel dommage.

*

Mieux vaut tard que jamais ! (mise à jour du 9 avril 2017)
Après les années MJ, Alain Gillot a travaillé dans le cinéma, comme scénariste, puis comme directeur artistique de la série documentaire « Dans la nature avec Stéphane Peyron », sur Canal +. En 2015 il a publié un premier roman chez Flammarion, La surface de réparation (prix Jules Rimet – Sport et littérature), traduit dans plusieurs langues, et qui est adapté au cinéma cet été. Chez le même éditeur, ce fut ensuite La meilleure chose qui puisse arriver à un homme, c’est de se perdre (2017). Il vient de commencer un troisième roman.

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2 commentaires pour Vieux motards que j’aimais

  1. Merci pour cet article encore une fois bien détaillé! continuez comme ça! a bientôt, Julie

  2. Etienne dit :

    « C’est en France, à quelques bornes de villes importantes. Pas besoin d’aller loin pour s’éclater », ça me rappelle :
    « Et si pour toi, là bas c’est l’paradis
    Dis-toi qu’dans leur p’tite tête l’paradis
    C’est ici hum! c’est ici.  »
    (Les plages, album Plâtre et ciment, Jean Louis Aubert, 1987).

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